‹ Le harem de SytaChapitre 9 sur 29 · LE MYSTERE DU TEMPLE · texte numérisé non relu

LE MYSTERE DU TEMPLE

— Lackmama, je veux ressembler à Rathi, la déesse des joies infinies!... Je veux que mon corps paraisse plus élancé que l'arbre du Ciricha! Tu me mettras, sous la poitrine, cette siouba d'orfèvrerie, à pointe droite devant... ma peau est plus douce au baiser que la trompe d'un jeune éléphant: tu la glaceras d'or et tu toucheras d'un pinceau agile me^ lèvres, mes narines, la pointe de mes seins et le pli de mes hanches. Laisse mes cheveux, trempés de baumes, battre mes talons, comme un manteau humide, et que mes sourcils sombres se redressent ainsi que l'arc de Kama!

La suivante s'empressa:

— Ta bouche, ô Divine! ressemble au fruit du bimba trempé de rosée! tes bras sont des rameaux d'açoki, et tes reins ont la souplesse du cobra qui s'enlace au charmeur!

Mais la Ranie s'attristait de sa splendeur terrestre.

— Que m'importe! Lackmama. Je ne souhaite pas la caresse de la chair, celle de l'âme doit être autrement adorable ! Je veux resplendir d'une beauté surhumaine qui trouble l'esprit du Bien-aimé! Enveloppe-moi de longs voiles de la couleur d'un ciel brumeux, et que mes yeux semblent deux astres perçant les nuages!...

Depuis la veille c'était, devant le palais, un grand bruit de foule et de pèlerins s'acheminant vers le temple de Kanda-Swany pour assister à l'orsrie sacerdotale de la Saktypoudja. Le parfum des cassolettes s'ajoutait à ceux du santal, des acacias roses et des amallées enroulées aux tiges flexibles des jeunes bambous.

Une brise légère apportait aussi les arômes

lointains des champs de vétiverts et des forêts de cannelliers.

Syta, fiévreuse et irritée, n'avait pu goûter un moment de repos. Son esprit effleurait des sujets multiples, ainsi que ces frêles oiseauxmouches qui ne quittent le calice d'une fleur que pour se blottir au cœur d'une autre. Il lui semblait que sa destinée dépendait de son entrevue avec le Charmeur, et une voix secrète lui affirmait qu'elle rencontrerait ce dernier à cette lête de la lécondation dont la pensée seule la faisait rougir.

— Lackmama, fais-moi boire du vin de lotus pailleté d'or, afin que ma raison chancelante ne me permette plus de m'épouvanter de l'orgie prochaine... Aurai-je la force de supporter un spectacle aussi singulier?...

Lackmama haussa les épaules:

— Les hommes, partout, sont semblables, lorsque leurs sens s'éveillent, et rien de ce qu'ils imaginent ne devrait plus te surprendre.

— Je suis la souveraine, et les hommes m'adorent à genoux, sachant que j'ai droit

sur eux de vie ou de mort!... J'ignore donc leur nature véritable, soupira Syta, en trempant ses lèvres dans la liqueur prestigieuse que lui offrait la suivante.

Les rues s'illuminaient, chaque maison avait son orchestre barbare, et, quelquefois, la brise qui commençait à mollir, envoyait aux oreilles de la princesse les chants nasillards qu'accompagnaient les dole et les vinâ. Au fond de la ville, le temple de Kandah se détachait, de plus en plus sombre sur le ciel criblé d'étoiles. Rien ne trahissait les préparatifs de la fête qui, cependant, devaient être en pleine activité. Qu'étaient devenus les pèlerins de la journée, la foule avide d'émotion dont les clameurs n'avaient cessé que depuis quelques heures?... Sans doute, le vaste bâtiment recélait-il dans ses flancs tout ce bétail humain, chair à supplices et à plaisirs, dont les brahmes allaient se délecter?...

— Lackmama, donne-moi mon flacon de saligram, et mets, sur un pan de mon voile, de l'essence de tubéreuse, afin que ces arômes véhéments m'évilont les dégoûts et les

défaillances... Et puis, comprends-moi bien... dès que j'aurai retrouvé le Charmeur, tu te glisseras à ses côtés, et tu l'avertiras de mon désir.

— Et s'il refuse de me suivre?...

— Tu lui diras que Siva t'inspire, et que c'est sa volonté que tu exprimes. N'as-tu pas servi le dieu noir, et n'es-tu pas toujours soumise à son pouvoir?...

— Je ferai ce que tu m'ordonnes; mais les yoghis sont en communication constante avec la divinité du temple, et il est difficile de les tromper.

— Fais-toi assister par un brahme... A quoi bon cette démarche dangereuse si je ne puis satisfaire ma volonté?... Ah! Lackmama, que le temps me semble long!.,.

— Ne veux-tu point, Princesse auguste, prendre congé de tes maris?

— Non, laisse-moi à mon rêve!... Mes époux m'importunent, et ne savent point trouver le chemin de mon cœur. Ils sont comme ces perroquets versicolores qui se disputent dans les arbres... Si le plumage de ces

oiseaux est agréable, leur voix ne saurait charmer l'oreille du poète... Je sais des oiseaux obscurs dont le chant est aussi mélodieux que le murmure des sources... On ne saurait les voir, car ils se cachent au plus profond des bois, mais on les chérit pour leur talent de virtuoses et le mystère dont ils s'entourent... La parole de mon Charmeur est plus adorable encore que la chanson de ces oiseaux divins!

Syta, accoudée à la balustrade de malachite de la grande terrasse qui dominait le paysage, poussa un petit cri. Comme par enchantement le temple de Kandah venait de s'illuminer, de la base au faîte; une formidable clameur, partie on ne sait d'où, avait dominé tous les bruits de la ville.

— Partons, Lackmama!

Et, comme une fillette qui court à son premier rendez-vous, la Ranie, tremblante et toute blanche dans ses longs voiles, descendit vers le Mystère du temple.

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