LA CARESSE DE BRAIIMA
Autour de l'autel, élevé au milieu de la nef, se tenaient, entièrement nues, également, et dans des poses voluptueuses d'extase et de joie, les danseuses sacrées du temple avec des bracelets triangulaires aux chevilles et aux bras.
Par moments, elles se prosternaient, toutes à la fois, les mains étendues, baisant le sol, par trois fois, et se relevaient avec un cri guttural. Elles tournaient sur elles-mêmes, les seins en arrêt, les reins cambrés, et, d'une torsion lente du buste, balayaient les marches, de leur longue chevelure, les lèvres entr'ouvertes, les prunelles dilatées. Puis, elles
se redressaient dans un ensemble harmonieux, élevaient les bras avec une nouvelle plainte, à laquelle répondait la voix tremblante des officiants.
« Nous voulons l'amour, seul bien sur la terrel Nous voulons le plaisir des dieux et des humains!... Que la divine extase nous pénètrel
« Brahma est grand!
« Nous voulons, jusqu'au matin, nous offrir à tous les désirs, car nous ne sommes créées que pour les joies voluptueuses. La bonté du Tout-Puissant nous fit à son image. Que la divine extase nous pénètre!
« Brahma est grand! »
« Nous voulons nous anéantir dans l'amour, jusqu'à ne former, avec nos frères, qu'un corps et qu'une âme! La nature ne souhaite que l'union des êtres pour se renouveler sans cesse ; naître, aimer, mourir! tout se résume en trois soupirs. Que la divine extase nous pénètre!
« Brahma est grand! »
Les trois prêtres officiants avaient bu le
vin d'oubli dans des coupes d'or; ils s'étaient jetés sur les trois brahmines, et les avaient couchées sur l'autel, en les offrant à la trimurly féconde. En elles, ils adoraient la force créatrice de l'univers, oignaient de baume leur corps svelte, pour le purifier, une dernière fois, le rendre tout à fait digne de la faveur des dieux.
« Que les fleurs d'amour s'ouvrent au baiser des brises pour recevoir le pollen sacré! C'est l'unique vœu du monde! Rien n'existe, en dehors de l'amour! Que ceux qui ne sont plus capables d'aimer retournent à la mort, car ils prennent la place des amants bienheureux! Que la divine extase nous pénètre!
(( Brahma est grand! »
Les prêtresses, autour des trois vierges, étendues sur l'autel, agitaient des encensoirs et faisaient tinter des clochettes de cristal.
Lentement, les brahmes montaient et descendaient les marches de l'autel, semblant hésiter devant la solennité du sacrifice. A chaque degré, leur voix tremblante reprenait un couplet de l'hymne à Brahma.
Enfin, ils s'arrêtèrent devant les jeunes filles, muettes et immobiles, les étreignirent, et l'offrande divine eut lieu aux yeux de tous.
« Brahma est grand! »
Syta, fébrilement, serrait la main de Lackmama, et son cœur battait avec force.
— Ah! dit-elle, je ne vois pas celui que j'aime!... Que n'est-il auprès de moi!
— Les yoghis, qui ont fait vœu de chasteté, se tiennent à l'écart, derrière les brahmes et les danseuses sacrées, vous les reconnaîtrez aux bandelettes qui entourent leur front. Leur voix est triste; ils dédaignent les joies charnelles, et ne vivent que pour la prière. Tout à l'heure, ils quitteront le temple, pour ne point assister aux scènes d'orgie qui suivront la Sakty...
Syta regardait ardemment dans la direction que lui indiquait Lackmama. Tout à coup, elle poussa un cri.
— Je le vois!... Je le vois!... Il est appuyé contre la dernière colonne, et ferme les yeux.
— C'est ce yoghi de haute taille dont le
visage est semblable à celui de Kama, dieu des voluptés saintes?...
— Oui, nul n'est aussi beau! il resplendit comme le lotus lumineux du temple de la côte d'Orixa!... Va le chercher...
— Que lui dirai-je?...
— Tu lui diras qu'il s'agit de sauver une âme, va!
Un grand mouvement s'était fait dans le temple, à un signal donné par le chef des poudjarys. Les femmes, au milieu des fleurs, s'étaient étendues, s'enchevêtrant les unes aux autres, mêlant les pierreries de leurs chevilles et de leurs bras. Une guirlande de corps nus entourait maintenant l'autel, corolles vivantes, frémissantes, lascives, offertes dans le flot des chevelures épandues, dans la senteur exaspérée des roses et des tubéreuses. Lentement, la couronne humaine tournait autour du piédestal , resserrant l'étreinte des chairs moites, offertes aux désirs de tous.
Les poses d'extase et d'adoration se pré-
cisaienl, s'adressant plus directement aux sens devant les brahmes poudjarys, les namadarys et les fakirs à la figure ascétique, qui, aux derniers rangs, tenaient de vastes amphores pleines de liqueurs cantharidées.
Les femmes, maintenant, restaient immobiles, après avoir enlacé entre elles, plus étroitement, leurs bras et leurs jambes. Les prêtres effeuillaient, sur leurs seins, de nouvelles fleurs, et balançaient les boules de parfum, contenues dans des encensoirs d'or, en prononçant de mystérieux mentrams.
Le poudjary sacrificateur fit un signe, appelant les religieux et les invités à l'adoration des trois déesses, mères de l'univers. Ils s'approchèrent vêtus de sola safranées, couronnés de feuillage, et se prosternèrent devant l'autel du Linga-nahamam, sans franchir encore le rempart de chair des femmes étendues.
A ce moment, des mets violemment épicés, défendus en temps ordinaire, des vins épais et lourds circulèrent parmi les assistants, alors que les brahmes poudjarys égorgeaient sur l'autel sept chevreaux et un enfant de sept
mois, nourri du même lait que les chevreaux. Le sang tiède, recueilli dans des coupes précieuses, fut offert d'abord aux trois déesses, puis à tous ceux qui désirèrent se rendre dignes des bienfaits du nahamam.
Les invocations terminées, hommes et femmes se jetèrent sur les mets qu'on leur offrait, buvant à même aux outres d'arack, de vin de lotus et de palmier, saupoudrés de kurry et de cannelle. En peu de temps l'ivresse fut complète. Les danseuses, les yeux alanguis et les lèvres sèches, se tordaient sur leur couche fleurie, les prêtres, titubants, se traînaient le long des piliers, en poussant de rauques halètements.
Trois fois les brahmes poudjarys accomplirent publiquement, sur l'autel rouge, parmi le sang des victimes égorgées, l'œuvre de génération, puis retombèrent, épuisés.
Enfin, les liens se rompirent, et ce fut une mêlée générale. Avec des cris et des soupirs, les couples glissèrent à terre, mêlant les sexes, les désirs, les baisers. Comment décrire cette saturnale immense de ruts eCfroya-
bles, souvent contre nature, entourée de toute la pompe des cérémonies indoues qu'on nomme les fêtes de la Sakly-poudja ou mystères de la fécondation universelle?...
Les invités ne formaient plus qu'un troupeau de fauves en folie. Nul autre choix que le hasard ne présidait plus aux étreintes, et les baisers, parfois, s'alanguissaient, dans le sang, aux lèvres des plaies béantes que les doigts fébriles as^randissaient.
Syla s'était voilé la face pour ne plus voir ces scènes de passion et de meurtre, des sanglots crispaient sa gorge.
Que pouvait bien faire Lackmama?... Avait-elle cédé à la tentation affreuse?...
Mais, à ce moment, la confidente reparut, et dans la demi-obscurité du caveau, se dressa la haute silhouette du yoghi.
SALASSIM
Syla, avec un soupir heureux, se laissa glisser aux pieds de son sauveur.
— Enfin, tu es venu! Je le vois! Je presse contre mes lèvres un pan de ta sala! et tes yeux m'enveloppent de leur fluide astral!... Oh! dis-moi ton nom, afin que je puisse le murmurer, sans fin, jusqu'au spasme suprême!...
— Ce n'est pas mon nom qu'il faut prononcer.
Alors, Syta se souvenant de la recommandation de Lackmama, dit avec ferveur:
^- AUM! Adoration au Soleil!... Oui, je sais qu'en venant au monde tu as été placé
au premier rang sur la terre. Souverain seigneur de tous les êtres, et mieux que moi — que mes sœurs ont nommée reine de ce pays — tu dois veiller à la conservation des lois civiles et religjieuses.
— C'est mon devoir,
— Tout ce que le monde renferme est ta propriété. Par ta primogéniture et par ta naissance tu as droit à tout ce qui existe. Je t'en supplie, dis-moi ton nom!
— Relève-toi, fit le religieux, c'est Salassim qui veille sur toi.
— Salassim!
— Tu sais mon nom. Prononce-le quelquefois après celui de l'Etre suprême qui, seul, est grand. AUM! adoration au Soleil!
De nouveau, elle voulut se prosterner, mais Salassim, par la seule puissance de son regard, la maintint immobile.
— Que désires-tu de moi?...
— Je veux, dit-elle, que tu demeures au palais, afin, qu'à tout moment du jour, je puisse écouter ta parole divine et me caresser
l'âme à la flamme de les yeux étranges qui semblent deux foyers dans la nuit!... Nul homme n'est aussi étrangement beau que toi! Nul, jamais, ne m'a pénétrée d'une aussi délicieuse langueur... Pourtant, Salassim, je ne souhaite pas la possession de ta chair, ni la brûlure de ton baiser... Tu es trop au-dessus de moi pour que mon amour ne te respecte pas infiniment... J'ai tous les hommes que je désigne à Lackmama. Quelques-uns se traînent sur les genoux jusqu'à mon palais pour embrasser le diamant de mon orteil, et se laissent mourir de l'excès de leur joie. J'aime les jeux des adolescents, et beaucoup, après l'initiation, se condamnent aux pires supplices pour ne plus connaître d'autres transports que ceux que je leur ai enseignés... Je pourrai donc, Salassim, rester auprès de toi sans désirer autre chose que le baume de ta parole... Viens au palais.
Mais le yoghi, tristement, hocha la tête.
— C'est impossible.
— Impossible?... Pourquoi?... Ne suis-je pas la Reine ?
— Au-dessus de la Reine, il y a Swagambhouva, roi du monde, des astres connus et inconnus. Il y a le grand Mystère qui nous a créés et qui nous détruira.
Syta se fit dolente et câline.
— Auprès de toi je serai plus timide que l'asparasa de la bakti lointaine, et je t'obéirai comme au Maître de mon cœur et de l'univers! Pour moi, tu n'es plus un homme comme les autres, tu es l'égal de Vicra-Karma!
— Non, petite princesse adorable, je ne puis te suivre et vivre à ton côté, comme Yassoub ton lion favori. Ma mission est d'errer dans la forêt profonde, où vivent mes frères. Nous y possédons des abris souterrains et des yajasalas que visitent les pitris. D'ailleurs, nous mourons et nous nous réincarnons, à volonté; nous serions éternels, si notre désir de vivre était assez puissant. Malheureusement, nous nous lassons des hommes, qui sont grossiers et cruels; de notre plein gré, nous quittons la terre, après avoir essayé d'y faire germer le bon grain... Nous partons purs et dignes d'Issouara, l'Etre suprême,
qui n'est qu'un merveilleux Esprit de lumière.
— Et vous n'aimez jamais?...
— Nous aimons d'âme et de pensée. Tu connais l'histoire de mon frère Nassudamy qui se damna pour avoir possédé une femme?...
— Oui, fit Syta tremblante, il enleva Viamalah, la plus belle des filles de Bénarès, et mourut empoisonné par la naga sacrée (1).
— Tu vois que la femme nous est funeste!...
— Je ne suis pas semblable aux autres, car j'ai épuisé les jouissances humaines, j'ai assouvi tous mes désirs, toutes mes tentations, et mon être aspire à des félicités plus hautes. Tu n'auras rien à craindre de mon sexe, Salassim, mon corps sera aussi glacé que s'il était couvert par les neiges de l'Himalaya!...
— Il te semble ainsi, ô Divine! ô Parfum! mais, en réalité, il brûle comme le yajasala des Montagnes bleues avant les sacrifices!... Tu me perdrais, sans te sauver toi-même!
(1) Le Mystère de Kama, 1 vol., du même auteur.
Syta pleurait doucement sur le sein de Lackmama.
— Alors, tu me repousses! dit-elle, désolée.
— Je refuse de te suivre.
Elle se redressa, farouche.
— Ah! malgré tes discours, tu es bien semblable aux brahmes qui ne se plaisent qu'aux scènes douloureuses de passion et de meurtre!... Le prêtre a toujours été le mauvais génie de notre race! Partout, il a fait alliance avec les méchants esprits pour proscrire toute indépendance, toute vérité, toute justice et toute science! Il ne veut pas que l'homme conçoive de l'Etre suprême une idée saine et rationnelle, car il ne peut régner qu'en terrorisant les consciences, en étouffant les nobles aspirations de l'âme!...
— Tu es courroucée, dit Salassim, je me retire, et, dan.s ma solitude, je prierai pour toi.
Mais elle se cramponna, sanglotante, à la sala du yoghi.
— Non, non, ne m'abandonne pas!
— Il le faut. Et puis, ces scènes d'orgie me soulèvent le cœur.
Elle jeta un coup d'œil distrait sur le sanctuaire que les velakous, lampes sacrées, éclairaient de jets verdâtres.
Les couples enlacés s'agitaient sur les roses mutilées, dans les flaques de vin et de sang, ivres de baisers, de cris, de blasphèmes et de meurtres.
Des enfants, destinés aux brahmes, gisaient égorgés; des jeunes fdles, aux mamelles coupées, étendues sur leurs voiles ensanglantés s'agitaient fébrilement, la face terreuse, les cheveux collés aux joues. Beaucoup d'invités dormaient pesamment, les hoquets et les ronflements se mêlaient aux râles de volupté et de mort.
Salassim portant ses regards plus haut que la scène de monstrueuse orgie, contemplait ces merveilles de l'art hindou, dont s'inspira plus tard l'art de l'Egypte et de la Grèce. Les ancêtres de ces hommes, qui gisaient pêle-mêle dans leur abjection, avaient fouillé au ciseau ces colonnes aériennes, ces déesses
frêles de grâce et d'amour dont s'adornaient les chapiteaux comme d'un collier précieux. Ils avaient inventé ces lotus, ces acanthes et ces lierres qui s'enroulaient autour des clefs de frises, précédant le grec pur, le dorien, l'égyptien, le gothique, le romain, l'arabe, imaginant mille chefs-d'œuvre incomparables, cinq mille ans avant que l'Egypte ait jeté les fondations de Thèbes, que la Grèce ait élevé le Parthénon et que les Arabes aient ciselé l'Alhambra!...
Et toutes les merveilles de ce lieu magique ne rendaient que plus odieuse la scène de rut, de meurtre et d'ivresse qui se déroulait en ces fêtes de la Sakty.
— Viens, murmura la petite princesse, en essayant d'entraîner le yoghi, viens avec moi. Je te ferai plus grand que mes six maris, plus grand que moi-même, tu seras le plus aimé et le plus vénéré!...
Mais il la repoussa, recula dans les ténèbres de la galerie.
Déjà, elle ne le voyait plus, mais elle entendait sa voix lointaine.
— Si lu veux abandonner ton palais, tes enfants, tes époux et ton peuple, si tu veux vivre, comme la plus humble des Kourouba, de racines et de miel, tu me trouveras dans les profondeurs de la bakti où je demeure avec mes frères. (( Savoir, vouloir, oser, se taire! » tel est le quaternaire occulte de ceux qui gouvernent le monde!...