‹ Le harem de SytaChapitre 12 sur 29 · RETOUR AU PALAIS · texte numérisé non relu

RETOUR AU PALAIS

Il avait disparu, et Syta sanglotait plus fort sur la poitrine de Lackmama.

— Abandonner les miens! renoncer au pouvoir! fuir comme une criminelle!... Est-ce possible?...

— Il faut oublier les paroles insensées du yoghi; des religieux aussi beaux et aussi éloquents te consoleront, ô Divine! de l'aveuglement de cet homme!... Quel autre serait assez fou ou assez dédaigneux des voluptés de la vie pour te résister?...

— Rentrons au palais, Lackmama, je me soutiens à peine.

Tâtonnantes dans la longue galerie som-

bre, elles tâchèrent de retrouver la porte qui s'ouvrait sur la cour des sacrifices, entre les deux lions de granit aux prunelles flamboyantes.

Les petites lampes fumeuses s'étaient éteintes, et le sol spongieux rendait leur marche plus pénible. Le sang de la Sakty avait coulé par d'invisibles fissures, collait aux pieds ; l'odeur du charnier prenait à la gorge, et l'angoisse de la reine augmentait dans ce lieu d'agonie. Elle fut tombée, sans la sollicitude de Lackmama, qui, depuis longtemps, était familiarisée avec les cauchemars du temple.

Enfin, elles gagnèrent les jardins, aux allées tombales, aux fleurs lourdes, gorgées de sang, dont le parfum montait violemment dans la nuit. Syta respirait plus librement, satisfaite de revoir le ciel, d'entendre les bruits lointains de la ville, d'échapper aux suggestions morbides de l'orgie rouge.

— Saranay aija! murmura le brahme qui lui ouvrit la porte, et elle répondit rapidement:

— Assirvadham!

Le temple de Kandah, à l'extérieur, rayonnait toujours, de la base au faîte, comme pour célébrer, par les mille feux de sa façade, l'effroyable drame qu'il abritait.

La Ranie reprit rapidement le chemin du palais par les ruelles désertes, s'effaçant le long des maisons, et ramenant, sur son visage, les plis du voile safran, ourlé d'or, dont elle s'enveloppait pour ses sorties nocturnes.

Les autres temples d'Ahmehnagara demeuraient plongés dans les ténèbres; seuls, les animaux fantastiques, qui en gardaient l'entrée, se détachaient sur les murs de granit, entre les lingam et les nahamam adornés de fleurs. Dans les carrefours, les yajasala fumaient encore, encombrés par les ossements des bêtes, immolées en l'honneur de la Sakty.

Syta gagna enfin le portique de son palais, et passa furtivement sous le gigantesque taureau de marbre rouge qui en gardait l'entrée. Peut-être la reconnut-on, mais nul n'osa témoigner de l'étonnement. N'était-elle pas la souveraine adorable que chacun respectait, et tous ses désirs n'étaient-ils point sacrés?...

C'est avec un soupir heureux qu'elle se livra aux soins de ses femmes, dont les mains légères glissaient sur son corps en caresses parfumées, versant les essences et les baumes, et, lorsqu'elle fut prête pour le repos, délicieusement, sur sa couche solitaire, elle ferma les yeux...

LENVOUTEMENT

Mais le sommeil ne vint pas.

Le corps astral de Salassim, dégagé de son enveloppe terrienne, se manifesta aux yeux éblouis de la princesse, sous la forme d'un disque lumineux, qui se déplaçait avec une vitesse extrême. Il effleurait son front, ses lèvres, et son essence fluidique la pénétrait, parfois, avec ardeur, la secouant, de la nuque aux talons, voluptueusement. Elle entendait un divin murmure, bien qu'aucune voix ne fût perceptible dans la nuit. Les chuchotements erraient sur son visage, entre ses seins, descendaient le long de son corps charmant, la faisant défaillir indéfiniment. Jamais elle

n'avait rien éprouvé de semblable, et elle répétait avec passion:

— 0 mon Aimé! ô mon Maître!... Descends en moi, encore, toujours, que je sente la flamme de ion baiser!... Aucune autre félicité sur la terre n'est comparable à cette divine extase!...

— Ouvre les bras!... disait-il, et il se posait sur son cœur. Ouvre les lèvres ! . . . et il enveloppait sa langue d'une caresse experte... Ouvre les genoux! et il s'oubliait en elle, éperdument.

Le disque bleuâtre, parfois, disparaissait, semblant traverser les murs. Alors, elle le rappelait, ne pouvant se lasser de sa vue, souhaitant toujours le posséder mieux.

La chambre était tout éclairée par sa présence; il la traversait, comme un bel oiseau de lumière aux ailes rapides, présentant souvent les nuances fondues de l'arc-en-ciel.

Cette nuit fut exquise pour Syta. Elle eût désiré rester toujours sous le charme hypnotique, sans se mêler aux grossières sensations de la vie.

Aussi, lorsque ses femmes pénétrèrent dans son appartement, refusa-t-elle de quitter le lit, prétextant une fièvre soudaine.

Ses six Grands Maris, admis auprès d'elle, s'inquiétèrent fort de la voir si dolente. Jamais les yeux de leur petite souveraine n'avaient eu de si étranges lueurs; elle leur sembla merveilleusement séduisante, dans le désordre de ses longs cheveux, avec ses seins frémissants, aux pointes dorées, et le sourire encore extasié de sa bouche.

Ruman-Bibi, la Science parfaite, s'empara de sa menotte avec une ardeur soudaine, tandis que Biskourmi, la Colonne de félicité, glissait un baiser un peu plus haut que le coude. Paraçou, l'Incomparable, déjà s'était agenouillé avec Naudamû, le Bélier d'or et Soulabatka, le Fruit savoureux, tandis que Doudouma-Lovi, au-dessus de tout, balbutiait, dans son trouble, des paroles indistinctes.

Mais la Ranie les écarta d'un geste las.

— Oh non! pas aujourd'hui!

— Pourtant... hasarda Ruman-Bibi.

— Nous ne t'avons rendu hier, aucun hommage, observa mélancoliquement Naudamù.

— Et tous tes seconds maris, que tu dédaignes comme nous, sont dans la désolation! soupira Biskourmi.

— 0 Lotus admirable ! Fleur de chair digne de Vicra-Karma , l'artiste éternel , laisse-nous nous griser du parfum de ton corps, et boire à tes lèvres le vin d'oubli, plus doux que l'onde sacrée de la source Hadamour!...

Soulabatka pleurait d'admiration et de convoitise.

— Laisse-nous, seulement, te tisser un voile de baisers! Que ton corps adorable en soit recouvert entièrement, et que chaque maille caresse un petit coin de ta beauté parfaite!...

— Non, dit-elle, vous ne connaissez pas les vraies voluptés.

— Nous ne les connaissons pas! gémit Naudamù. Apprends-nous donc la science suprême. Ne sommes-nous pas tes esclaves prosternés?...

— Vous ne pouvez savoir les joies divines des esprits lumineux! . . . Vous êtes de la terre, et des félicités inouïes ont emporté mon âme dans l'île de Raunak (l'île de volupté). Khrishna, seul serait aujourd'hui le bienvenu, car lui seul saurait m'embraser du feu de son amour astral!

Les six Grands Maris, consternés, se regardèrent avec étonnement.

— Qu'a donc notre petite princesse?... chuchota Paraçou.

Et chaque seigneur, à son tour, donna son avis.

— Les pitris maléfiques l'ont visitée celle nuit!

— Ils l'ont emportée dans Vadda-loca, et lui ont enlevé la raison!

— Elle est plus glacée que le Maha-Merou aux neiges éternelles.

— Les plus irrésistibles caresses la rebutent!

— Nos baisers lui semblent plus redoutables que la piqûre de la guêpe!...

— Malheur à nous! pleurèrent les six Ra-

dogk, en se voilant la face, et ils firent venir le vieux Brahme de la cour, dont ils appréciaient tout particulièrement l'expérience et les sages conseils.

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