‹ Le harem de SytaChapitre 14 sur 29 · L AMANT VIERGE · texte numérisé non relu

L AMANT VIERGE

Les Grands Maris, après s'être concertés, déclarèrent, à l'unanimité, que Prismama leur semblait digne de partager la couche auguste de la Ranie.

Prismama tomba à genoux, car il savait, qu'après sa nuit voluptueuse, il serait immolé aux dieux dans le temple de Kanda-Swany. Il savait, aussi, que les brahmes cherchaient à perdre Syta et son cœur se serrait douloureusement.

Ce jeune homme était d'une beauté troublante avec son visage ovale, ses yeux de velours et de nacre, ombragés de longs cils frisés, son corps souple et nerveux, aux proportions parfaites. La teinte d'or pâle de sa

peau avait pâli encore dans le sanctuaire et le grain en était si uni, si lustré, si doux qu'il semblait d'une fleur plutôt que d'une face humaine. Un anatomiste, un peintre et un sculpteur réunis, n'eussent pu relever le moindre défaut en cet éphèbe charmant. Quelques mètres de gaze légère entouraient ses flancs et son buste, ses cheveux nattés de cordelettes, roulaient comme des serpents sur ses épaules.

— Prismama, suis-nous, ordonna Ruman- Bibi, nous t'avons choisi, parmi tes frères, pour délivrer notre Divine de l'envoûtement d'amour dont elle souffre depuis des semaines. Un charmeur de la backti lui a jeté un sort, alors qu'elle chassait l'antilope, et, depuis, rien n'a pu la guérir de son mal. — Tu connais les mystères sacrés, appuya Naudamù, et les pratiques étranges des fakirs te sont familières, sans doute?...

Prismama, les yeux baissés, ne répondait pas. Un combat terrible devait se livrer en bon âme et, le Brahme, plus perspicace que les Radogk, en suivait le développement avec intérêt.

Aracknaï, révolutionnaire et ambitieux, malgré ses fonctions de grand-prêtre du palais, s'irritait sourdement des privilèges de la femme dans le royaume d'Amehnagara. Il eût volontiers approuvé l'exemple des autres provinces qui s'étaient choisi un maître, et il pensait que, tôt ou tard, la domination féminine céderait le pas à la puissance mâle.

Les brahmes, en effet, étaient déjà presque partout les maîtres du pays. Ils l'avaient partagé en districts qu'ils gouvernaient au moyen d'une assemblée, d'un conseil des Quatre et d'un chef, élu pour quelques années, qui remplissait toutes les charges du pouvoir exécutif. Ils convoitaient le royaume d'Amehnagara qu'une situation exceptionnelle et un climat divin rendaient enviable entre tous.

Alors que la géographie du monde était encore resserrée dans d'étroites limites, et que les connaissances n'étaient guère qu'asiatiques, la religion de Brahma fleurissait déjà comme un lotus des étangs infinis et mystéi'ieux. L'Inde, la fleur et la reine de l'Asie, a

été la source de la théologie égyptienne, grecque et latine; elle s'est montrée la civilisatrice et la gouvernante des régions de l'Occident et elle possédait autant de colonies qu'elle fournit aujourd'hui de colonisations.

Toutes les autres religions ont pillé Brahma, et Brahma, sans les brahmes, fût resté maître de l'univers !

Mais les prêtres, trop ambitieux, ont tué la religion de pardon et d'amour en voulant accaparer les biens de l'homme, après s'être contentés de régner sur les cœurs. Les brahmes prétendent encore aujourd'hui que leurs ancêtres étaient les rois du pays, et le meurtre d'un brahme doit entraîner immédiatement le châtiment suprême.

La papauté la plus absolue ne saurait donner une idée de leur autorité spirituelle, et ils jouissent encore d'une si grande multitude d'avantages temporels que nul souverain ne leur peut être comparé. Ils parlent aux grands du royaume et même au roi, sans leur rendre les habituels hommages ; plus libres, que les grands d'Espagne, qui ont le droit de rester

couverts devant le monarque très catholique, ils s'abstiennent de porter la main au front dans la crainte d'esquisser un salut.

Ces prêtres sont, pour la plupart, des martyrs volontaires qui, par le moyen des sacrifices, subjuguent les esprits faibles paralysés par la vue du sang. Le spectacle des macérations brahmaniques rend respectueux tous les Indiens et les enchaîne à une dévotion fanatique.

Quelques-uns s'enterrent tout vifs et se condamnent à rester, jusqu'à la mort définitive, couchés dans un caveau étroit, presque sans air et sans lumière ; d'autres, enfouis à mi-corps, laissent leur face et leur poitrine exposées aux rayons d'un soleil brûlant. Parfois, même, ils s'enduisent de miel pour attirer les mouches et les insectes qui les piquent jusqu'au sang. Un de ces déments vécut des années les jambes croisées sur ses deux cuisses et les mains jointes par-dessus la tête. Il subsistait des aumônes des femmes brahmines qui le nourrissaient de lait et de graines écrasées.

Prismama, comme ses compagnons disciples d'Issouara, se destinait au supplice du feu à Karbi, dans le temple des Eléphants, ainsi nommé parce que chaque pilier de la voûte est surmonté d'un éléphant portant sur son dos une figure d'homme et une figure de femme étroitement unies. Les galeries de ce sanctuaire sont d'un aspect plus lugubre que celle d'Eléphanta et d'Ellora. On y rencontre une foule de brahmes et de fakirs, venus de tous les points de l'Inde pour y faire des mentrams dans le caveau des évocations. Beaucoup s'établissent à demeure dans le voisinage du temple, macérant leur chair et ne vivant plus que dans la contemplation la plus absolue. Assis, jour et nuit, en face de grands brasiers soigneusement entretenus par les fidèles, un bandeau sur la bouche pour s'éviter de respirer la moindre souillure, ne mangeant que quelques grains de riz grillés, humectés d'eau filtrée à travers un linge, ils arrivent peu à peu à un état presque squelettique, n'ayant plus de vivant que leurs prunelles retournées dans l'extase du rêve. A ce jeu, les

forces morales s'affaiblissent aussi avec rapidité, et, lorsque ces fanatiques atteignent leur fin dernière, ils ont, par ce long suicide, depuis longtemps perdu la connaissance des choses.

Tous les yoghi, qui désirent atteindre aux transformations les plus élevées dans les mondes supérieurs, doivent soumettre leur corps à ces effroyables épreuves.

Prismama, placé entre deux brasiers pour activer la décomposition de ses organes, devait mourir ainsi, après l'initiation parfaite; mais la possession de la Ranie lui épargnerait cette destinée en le vouant au supplice immédiat.

Les prêtres brahmes prétendent que les phénomènes et manifestations extérieures sont les moyens dont usent les Pitris, ou mânes sanctifiées des ancêtres, pour prouver leur existence et communiquer avec les hommes.

Aracknaï, en sacrifiant Prismama, espérait bien perdre à jamais la souveraine, que cette nuit d'ivresse devait envoûter plus profondément. Syta, incapable de régner, s'enfuirait

en abandonnant le pouvoir, et les brahmes deviendraient véritablement les maîtres du pays.

Il y avait, dans les temples, des symptômes d'après lesquels il était aisé de deviner un certain mécontentement. Pourtant, alors que la maladie et la mendicité restaient presque inconnues en cette contrée charmante, l'Inde râlait sous les exactions de ses envahisseurs, les vols des intendants suprêmes, un impôt exorbitant qui ne lui laissait pas de quoi vivre, la peste, la famine qui, tour à tour, lui imposaient leur domination.

Syta, jusque-là, avait gouverné avec douceur et sagesse, et tous, hormis les prêtres, lui témoignaient le plus profond respect, l'affection la plus soumise. Mais, dans l'Inde, l'élément religieux est celui qui a le plus de poids, de consistance, c'est le plus répandu, le plus actif, le plus influent. Il possède des ramifications dans toutes les castes et dans toutes les provinces, il triomphe finalement des plus grands obstacles et des énergies les plus combatives.

La petite princesse avait donc beaucoup à craindre de l'hostilité des temples, et les Radogk se montraient fort imprudents en lui choisissant un amant vierge parmi les initiés d'Issouara.

Le brahme murmura quelques recommandations à l'oreille de Prismama, qui répondit, enfin, que la volonté des dieux était la sienne et qu'il ferait de son mieux pour remplir la mission d'amour que les Grands Maris daignaient lui confier. Peut-être le disciple portait-il déjà, en son cœur, l'image de la souveraine et lui vouait-il un culte extasié.

Après une dernière prière au nahamam et un adieu attendri à ses frères d'élection, il sortit du temple, soigneusement voilé, et se laissa conduire dans une des chambres du palais réservée à la toilette des nouveaux élus.

Syta, dans son grand lit, appelait encore, avec une sorte de délire, les baisers occultes de Salassim.

Tout le jour elle avait senti voltiger autour d'elle la forme astrale, lumineuse et sereine qui effleurait ses cheveux, se fondait sur ses

lèvres et dans son intimité fiévreuse. L'essence fluidique la pénétrait passionnément, la faisant défaillir d'une mort très douce, ou la secouant de la nuque aux talons, vertigineusement.

Et Syta répétait avec ivresse :

— 0 mon Adoré!... Descends en moi, encore, toujours ! Nulle autre extase n'est comparable à ta divine possession!

Le disque bleuâtre, comme un grand papillon sidéral, se posait sur cette fleur de chair, ce divin lotus au parfum de santal et de miel.

— Descends en moi! Pénètre-moi de ton invincible caresse ! 0 mon Amant ! 0 mon Maître ! 0 mon Tout ! . . .

— Elle a la fièvre, dit Ruman-Bibi, qui, debout près du lit aux quatre lions d'argent, contemplait la souveraine.

— Que le disciple d'Issouara lui vienne en aide ! sanglota Biskourmi en se voilant la face avec désolation.

Quant à Doudouma-Lovi, le plus épris des grands Radogk, il ne trouvait plus de mots assez véhéments pour exprimer sa peine, et il

se contentait de pousser de gros soupirs qui faisaient danser sur sa poitrine les gemmes de ses colliers.

Lackmama, la suivante, avec un triste sourire hochait la tête.

— C'est l'envoûtement du yoghi, nous n'y pouvons rien ! . . .

— Si, fit Paraçou, l'Initié d'Issouara détruira l'œuvre du Charmeur. Il connaît les secrets de vie et de mort, il sait lire dans les astres et son pouvoir égale celui des plus puissants, car il est vierge.

l'événement imprévu

Prismama peigné, épilé, parfumé, plus beau que Kama, le dieu d'amour, fut introduit dans la chambre royale. Ses mains étaient pleines de roses qu'il effeuilla sur la couche, puis, s'étant agenouillé dans l'ombre, il murmura de mystérieux memtrams.

Et les grands Radogk, à pas de velours, s'éloignèrent pour permettre à l'amant immaculé de délivrer la princesse.

— Est-ce toi, Salassim? demandait Syta avec tendresse.

— Non, dit Prismama, mais je viens de sa part, car il savait que tes époux me choisiraient pour le rendre la paix de l'âme.

Vivement elle se dressa sur les coussins.

— Est-ce bien vrai?...

— Regarde, dit-il avec mélancolie, et ne doute plus.

Le grand papillon de flamme avait reparu, et se posait sur la tête du jeune homme en battant légèrement des ailes.

— Tu vois?...

— Oh! oui, Salassim est avec toi! . . . Dis-moi ce qu'il faut faire pour lui être agréable?...

— Veux-tu quitter le palais et m'accompagner dans les profondeurs de la backti ?...

Syta, indécise, ne répondit pas.

— Tu hésites par orgueil ; tu es fière d'être la souveraine, et de recevoir les hommages d'un peuple prosterné... Peut-être as-tu raison. Ne suis que ton désir, ô Divine, car les paroles que je prononce me sont dictées par le Charmeur.

— Oui, dit-elle, je ne dois pas abandonner ce peuple qui m'aime et a confiance en moi. Déserter serait d'un cœur ingrat et déloyal.

— Le règne de la femme est terminé, la révolte guette... Mais il faut rester malgré tout!

Syta ouvrait de grands yeux.

— La révolte?... Jamais mes sujets n'ont été plus soumis!

— Les brahmes sont contre toi.

— Que leur ai-je fait?...

— Rien, mais tu es femme. Les prêtres d'Amehnagara ne veulent plus se soumettre au symbole d'éternelle fécondité. Ils commencent à préférer le principe mâle que l'on honore dans les autres contrées.

— Je chasserai les brahmes de mon royaume !...

— Le pourras-tu?... Ils sont maîtres de l'Inde. Ils sont « gouroubrahmatma dwidjaha, » c'est-à-dire invincibles.

Syta tremblait maintenant sur son lit royal aux grands lions d'argent.

— Peut-être as-tu raison. Je me sens perdue, car, pour la première fois de ma vie, l'amour a pénétré en moi.

— Rien n'est plus doux que l'amour, ô Divine!... Laisse-toi bercer par les caresses du rêve, et que le baiser occulte de Salassim le fasse oublier à jamais les viles démonstra-

lions de tes maris terrestres !... Et, pourtant, Salassim est aussi en danger !

Syta glissa hors de la couche son pied mignon constellé de pierreries.

— Conduis-moi vers le yoghi, je ne veux plus d'autre époux ici-bas!

— Et tu renonces au pouvoir?...

Prismama eut donné sa vie pour retenir la

souveraine, mais une force supérieure à la sienne paralysait sa volonté.

— Je renonce aux biens de ce monde et à tout ce qui n'est pas la divine caresse dont je défaille encore !... s'écria Syta. Mais, dismoi, qui es-tu, toi dont le visage me semble plus beau que le visage de Ma, la lune?... Est-ce l'Aimé qui t'envoie ?...

— Les grands Radogk et le brahme Aracknaï m'ont ordonné de te guérir par les transports de mon amour vierge ; ils n'ont fait en cela qu'obéir à la volonté de Salassim qui a confiance en moi. Je ne serai pas un amant pour toi, mais un serviteur fidèle.

En disant cela le jeune homme soupirait, et ses yeux se remplissaient de larmes.

La Ranie avait mis dans une écharpe de soie ses gemmes les plus précieuses, et, sur son front, le bandeau aux douze cœurs de diamants. Prismama lui retira ses joyaux.

— N'oublie pas, ô Félicité ! que tu dois être plus humble que la dernière Kourouba des Montagnes bleues, et que rien de ce qui fit la splendeur ne doit plus exister pour toi !

— Tu as raison, murmura Syta, et elle jeta, avant de s'éloigner, un dernier regard sur cette chambre merveilleuse où s'étaient exhalés tant de soupirs de volupté.

Le dais diamantin de sa couche scintillait encore au-dessus de sa tête, tandis que les admirables sculptures d'ivoire et de jade se précisaient sous le réseau de pierreries à larges losanges qui recouvrait les murs.

La seconde partie de la pièce où l'on descendait par un escalier de six marches, lui envoyait la fraîcheur de sa large piscine aux jets d'eau chanteurs. Et les ondes d'amande, de jasmin et de rose, qui coulaient des trompes des douze éléphants d'argent, la conviaient aux douceurs du bain. Une dernière

fois, elle entra dans l'eau parfumée, afin de se laver des souillures du péché, mais elle n'appela point Lackmama pour la frotter de baumes et mêler des perles à ses longs cheveux humides.

— Vite, dit-elle, fuyons, tandis que la nuit enveloppe les êtres et les choses ! . . . Les grands Radogk doivent guetter à la porte d'or, et, frémissant de désirs, ils n'attendent que ton départ pour m'accabler de leur amour.

— Réfléchis encore, ô Divine ! . . . Peut-être l'amour de tes époux est-il préférable à celui de l'Esprit troublé qui te hante.

Mais elle secoua sa tête mutine.

— Non, non!... Je m'abandonne au mystère adorable !... L'âme de Salassim tout entière me possède ! Viens, fuyons ! . . . Tu détacheras Ackbé, mon grand cheval blanc, et tu prendras pour toi un autre étalon aux jambes nerveuses et fines ; nul ne pourra nous atteindre.

— Soit, fit le disciple, qu'il soit fait selon tes vœux.

Syta descendit dans la cour du palais, et sauta sur le dos du superbe animal qui fît entendre un hennissement joyeux. Prismama choisit une autre monture presque aussi admirable de formes et de souplesse, puis, les deux fugitifs, rapides comme Pavana, le dieu du vent, gagnèrent la backti.

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