LE GOUROU
Le vrai gourou-brahmatma dwidjaha, ou l'homme qui sait tout, méprise les autres hommes. Il affectionne les endroits sauvages, dans le chaos des éboulements et l'enchantement des plantes inconnues, aux fleurs monstrueuses, ouvertes comme des bouches, toujours avides d'une proie à saisir. A toutes les inventions du génie humain, il préfère les merveilles inépuisables de la nature qui bâtit, pour elle seule, des cathédrales de verdure, aux dômes enchevêtrés de lianes, aux troncs moussus adornés de fougères plus délicates que des dentelles d'or et d'argent.
Le vrai Gourou comprend la clameur des oiseaux de proie et le rauquement des grands
fauves dont les yeux phosphorent dans la nuit. Il chemine, puissant et doux, avec des tourterelles roses dans ses cheveux et des reptiles endormis contre sa poitrine. Il sait charmer les tigres et les araignées bleues, qui tendent leurs fds de soie d'une branche à l'autre. Il parle aux calices, aux pierres et aux arbres, il est le roi du monde, car tous les êtres lui sont soumis.
Syta, au galop du grand étalon blanc, parcourait les solitudes inquiétantes, guidée par Prismama dont le visage s'assombrissait de plus en plus. Le disciple, parfois, jetait sur la princesse un regard de pitié et d'adoration profonde.
Ils allaient toujours plus avant, dans la nuit violette, frôlant des buissons d'arbustes vénéneux qui secouaient sur leur passage une poudre d'ocre et de cinabre. Des papillons immenses, aux ailes poignardées de rouge, voltigeaient devant eux, et les chauves-souris les souffletaient de leurs membranes visqueuses.
Parfois, un squelette de carnassier se balançait aux branches, et, dans certains endroits,
des monceaux d'ossements blanchis craquaient sous les pieds de leurs chevaux.
— Où me mènes-tu? sanglotait Syta, j'ai peur !
Mais Prismama la rassurait d'une voix tremblante.
— Bientôt, nous atteindrons le but. La vie, tu le vois, partout accompagne la mort... Mais la mort est nécessaire à la vie. Tout se renouvelle et tout concourt à la splendeur universelle !
Ils traversaient maintenant des terrains abandonnés par la mer, des collines de sable mobile qui donnaient à certaines régions désolées les aspects arides de l'Arabie et de l'Afrique. Au milieu des touffes jaunes des mimosas et des lames aiguës des cactus se retrouvaient des incrustations marines, des coquilles nacrées aux formes bizarres et charmantes.
— La nature, dit Prismama, est plus puissante que l'homme; elle se joue de ses efforts; elle l'absorbe, l'engloutit et le dévore. Ce bambou, né de lui-même, jaillit dans l'atmosphère ardente et projette irrésistiblement, vers les
nues, sa lige rigide et sa feuille métallique ; ces plantes, passionnées comme des amants, se joignent, se saisissent, s'embrassent et s'étreignent jusqu'à la mort. Le rut de la végétation fiévreuse arrêterait une armée!... Un arbre peut faire une forêt sous l'inévitable action de ses forces productrices exaspérées. A vingt pieds du sol, comme les nervures d'une impénétrable voûte, les rameaux s'enlacent, ivres de sève, ne laissant passer qu'une lueur crépusculaire ; ils forment un temple aux mille colonnes et aux ogives fleuries sous un dôme de feuillage mouvant !
— Oui, dit Syta, tout n'est qu'amour sur la terre, l'amour, seul, qui pousse à la reproduction des êtres et des plantes, est nécessaire. Nous ne sommes que des sexes qui engendrent, sans cesse, pour la splendeur universelle.
— Au dessus des sexes, il y a les esprits de lumière, et c'est vers la connaissance divine que je te guide.
La reine soupira, soudainement glacée, indécise :
— Salassim! m'as-tu donc abandonnée que
je ne savoure plus en moi ton baiser de flamme!
— Le Gourou nous attend. Bientôt son fluide astral circulera dans tes veines comme une coulée de miel. Il a voulu te laisser librement venir jusqu'à lui pour éprouver ta foi. Bientôt, tu connaîtras la suprême extase.
— Oui, je sais que c'est lui qui t'inspire... Tu accomplis une mission et tu n'es pas plus éclairé que moi!
La vie, de nouveau, bouillonnait autour d'eux sous l'impénétrable et brûlant abri des jungles, tandis que la poussière des cadavres s'écrasait sous les sabots des chevaux. Parfois, des squelettes entiers barraient le chemin ; mais il suffisait de les effleurer pour les faire tomber en cendres. Dans certains endroits les plantes plongeaient dans un limon gras, où grouillaient des formes visqueuses, des dos de bêtes inconnues couverts de pustules, des araignées méduses, aux tons de pierres précieuses, des reptiles d'eau. Sous les arbres gigantesques, les fantastiques orchidées ouvraient leur parasol éblouissant, ou sem-
blaient se cacher comme des bêtes mauvaises contre la lèpre de l'écorce. Quelaues-unes, accroupies sur leurs tiges, attiraient en elles l'insecte imprudent, aspiraient la vie et la mort, se baignaient avec volupté dans les miasmes putrides, et, par leurs couleurs inouïes, traduisaient l'ivresse cruelle de la nature.
Par place, tout était mystère, crime, torture, tandis qu'à cent pieds plus haut, pardessus les ténèbres des régions maudites, des corolles altières et puissantes se miraient dans le brûlant soleil !
Et, c'était, aux clairières, un bourdonnement éternel de scarabées d'émeraude, de papillons de velours, d'oiseaux-mouches, plus petits que certains insectes, et d'abeilles géantes, ivres de rosée.
La princesse et Prismama étaient arrivés auprès d'un lac autour duquel la flore admirable de ces régions ardentes dénouait sa ceinture. Dans le lointain, on apercevait la grande chaîne des Vindhyas, formant une
série de plateaux, à peu près parallèles au cours de la Nerbuddah.
De chacune de ses extrémités partaient deux autres chaînes: Les Ghâts occidentaux, qui longeaient le rivage de Malabar et les Ghâts orientaux celui de Coromandel.
— Brahma soit loué, dit le disciple, nous arrivons I
Ackbé dressait les oreilles, et des ondes fébriles parcouraient ses flancs. Tout à coup, il fit un écart violent et s'arrêta.
De tous côtés, dans les herbes, aux branches, aux lianes géantes, rampant, ondulant, se dressant, apparaissaient des centaines de reptiles. Ils semblaient surgir du sol et des feuillages, défendre l'entrée de quelque abri mystérieux.
— Ne crains rien, fit Prismama, les serpents de Salassim ne te feront aucun mal.
Comme il parlait encore, le Gourou se montra dans une auréole resplendissante, et la Ranie, éperdue, se laissa glisser aux pieds du Bien-Aimé !...