‹ Le harem de SytaChapitre 16 sur 29 · IVRESSE DANGEREUSE · texte numérisé non relu

IVRESSE DANGEREUSE

Le yoghi, confiant dans son pouvoir, savait que son heure était venue de soumettre et de posséder le cœur d'une femme. Or, cette femme était la souveraine que tout un peuple adorait à genoux. L'orgueil du Charmeur était ineffablement flatté par cette précieuse victoire, et, s'il cachait sa joie, Syta, néanmoins, en suivait l'étincelant reflet dans ses yeux.

— Tu vois, dit-elle humblement, je suis venue et je m'abandonne à ton pouvoir. Considère-moi, désormais, comme une esclave docile, et fais de moi ce qu'il te plaira.

Elle baisait ses genoux, et semblait une fleur fauchée par la tourmente.

Les reptiles les entouraient, formant une barrière entre leur amour et le reste du monde. Enroulés les uns aux autres, ils sifflaient doucement, leur petite tête triangulaire levée vers le Charmeur.

— M'aimes-tu comme je t'aime?... sanglotait Syta. Tu vois, j'ai tout abandonné pour te suivre, et aucune femme, je crois, n'a jamais offert à son amant une tendresse aussi grande!... Et, pourtant, tu n'es pour moi qu'un pur esprit, une forme inaccessible de gloire, de puissance et de splendeur!... Quel est donc le dieu qui t'a donné cette effrayante volonté et ce pouvoir occulte ?

— Tu as fait ce que j'attendais de toi; je suis satisfait. Tu connaîtras les secrets de vie et de mort, les rites monstrueux et farouches qui font des Initiés les maîtres du monde. Les splendeurs, surprenantes comme des visions de béatitudes raffinées et grandioses, te seront dévoilées. Mais la clef des mystères, dont notre religion est pleine, ne peut être trouvée

que dans les ruines des anciens temples, des plateaux glacés de l'Himalaya aux forêts fiévreuses de ton pays où la nature éclatante et formidable cache des vestiges inconnus. C'est dans ces livres de granit, qui ne savent pas mentir, que se conserve la pensée de Brahma.

— Instruis-moi, selon les livres saints, puisque je ne suis plus que ton humble servante !

— Viens, dit-il.

Elle se releva, baisa un pan de sa sala, et le suivit de nouveau dans les profondeurs de la backti, escortée par les reptiles qui ondulaient doucement dans les hautes tiges.

Prismama était resté en prière sur le bord du lac, et Ackbé, rassuré, broutait des plantes et des herbes aromatiques dont il appréciait la saveur.

La chaleur était accablante, mais les branches entre-croisées tamisaient la lumière qui se décantait, violâtre ; malgré sa fatigue, tout était un enchantement pour la souveraine.

Salassim s'arrêta sur une sorte de plateforme, dissimulée au milieu des lianes, des-

cendit un escalier creusé dans le roc, et se trouva à l'entrée d'un temple merveilleux éclairé par une infinité de petites lampes. Des piliers, surmontés d'animaux fantastiques, soutenaient la voûte. Leur base était couverte d'inscriptions en caractères mystérieux qui défiaient toute tentative de lecture.

Un grand vestibule précédait le temple. On y voyait, sculptés avec art, en haut-relief, des figures unies d'hommes et de déesses. De chaque côté étaient placés deux éléphants de dimensions colossales, supportant des voyageurs dans leurs haoudahs. La voûte arquée, au-dessus des chevrons de croupe, était soutenue par des rangs de colonnes, surmontées alternativement d'une figure humaine et d'un tigre royal.

Sans les lampes qui, partout, jetaient leurs lueurs glauques, l'intérieur du temple eût été plongé dans les ténèbres.

Des initiés, ou yoghi charmeurs, restaient prosternés au pied d'un autel gigantesque, supportant une image de Siva, homme d'un côté, femme de l'autre.

Du sang noir s'échappait par des rigoles, ménagées de chaque côté du piédestal ; des fleurs, du riz, du miel, des vases précieux, emplis de baumes et de parfums, ornaient l'autel. L'odeur qui régnait en ce lieu était à la fois fade et acre, écœurante et grisante.

— C'est ici le caveau des évocations, dit Salassim, prosterne-toi et prie, si tu veux que les esprits se manifestent.

Syta tremblait.

— Je ne suis qu'une créature d'amour !... Je t'obéirai, sans connaître les pratiques effroyables de ton culte... Epargne-moi.

Mais, déjà, une mélodie étrange emplissait la nef immense, et les petites lampes, ainsi que des feux follets, semblaient courir autour des piliers ou se balancer dans l'air, fleurs lumineuses ou papillons ; un nuage phosphorescent s'était formé au-dessus de la Ranie, et, de tous côtés, des têtes coupées, aux larges yeux d'émail sortaient de ce nuage et y rentraient avec rapidité. Des mains apparaissaient, soutenant ces têtes, comme des coupes, dont le sang coulait encore en ruisseaux

vermeils. Une de ces mains traversa le nuage, et vint se poser sur le cœur de la reine qui poussa un cri.

— L'esprit est là, dit Salassim, tu peux lui confier ton désir.

— Mon désir est de rester auprès de toi.

— Jusqu'à la mort ?

— Jusqu'à la mort!...

Le Prophète prononça de vagues incantations, en tendant les bras vers la vision rouge. Mais, soudain, il se rejeta en arrière avec terreur.

— Qu'as-tu donc?...

Il ne répondit pas, les prunelles chavirées par l'épouvante.

— Parle, dit-elle, il me sera doux de mourir pour toi, si les puissances qui nous gouvernent l'exigent... Est-ce l'annonce de mon trépas qui te fait défaillir...

— Oui, gémit-il, l'avenir est sombre pour toi. Je vois la révolte, le meurtre, la désolation partout dans ton royaume.

Elle haussa les épaules.

— J'ai fait le sacrifice de ma frêle exis-

tence. . . Est-ce une femme qui me succédera?...

— Le règne de la femme est fini.

— Oui, dit-elle, ce sont les brahmes qui ont décidé de s'emparer du pouvoir ; Prismama, déjà, m'avait prévenue. Et, sans doute, es-tu l'instrument dont leur ambition se sert?...

— Je suis l'envoyé des dieux.

— Ah! ne te défends pas! soupira-t-elle, je demeure entre tes mains plus faible qu'une tige de naraya!... si ma perte a été décidée par les brahmes et les initiés, je leur pardonne de t'avoir choisi pour l'accomplissement de leurs desseins. La femme qui aime ne connaît pas la rancune, ni l'ambition,

Salassim eut un sourire mélancolique.

— Mais, dit Syta, ne me prive pas de ta chère présence... Que je sente encore sur mes lèvres tes baisers de flamme, et que ton fluide me pénètre jusqu'à l'ivresse suprême ! Jamais les caresses des hommes ne m'ont fait éprouver de semblables transports. 0 Salassim! Je t'aime 1...

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