‹ Le harem de SytaChapitre 17 sur 29 · MALÉFICES ET SORTILÈGES · texte numérisé non relu

MALÉFICES ET SORTILÈGES

Les yoghi, ascètes, prophètes, et sacrificateurs sont certainement les plus habiles sorciers du monde. Leur puissance magnétique s'exerce jusque sur les objets inanimés, et ils supportent toutes les tortures, plutôt que de renoncer à leur réputation merveilleuse.

Syta connut de nouveau les ivresses de la possession. Une langueur délicieuse envahissait ses membres et des effluves inouïs la pénétraient invinciblement. Salassim, pour elle, faisait éclore des fleurs inconnues aux corolles de soie et de verre filé ; des fruits étranges, plus doux que le miel, se suspendaient aux branches, et toute la nature chantait un hymne adorable à Kama.

Un jour, d'une cuve remplie du sang de douze moutons égorgés, Salassim fit sortir une orchidée monstrueuse, au calice velu, aux tentacules de cauchemar, tendues vers la jeune femme qui se renversa, terrifiée.

Peu à peu, le flot sanglant augmenta d'intensité au pied de la plante, éclata en tous sens, comme s'il eut été soumis par la chaleur à une forte ébullition, et la princesse fut couverte d'une pluie de meurtre.

Ces phénomènes la laissaient épuisée, chancelante, mais plus soumise encore au pouvoir du Charmeur. Le supplice des victimes sur l'autel de Siva, le dieu noir, cessait même de la remplir d'horreur ; elle se prêtait aux fantaisies du Maître, écoutait ses conjurations magiques, et se livrait aux Esprits. Lorsque les éléphants sacrés frappaient sur les gongs de cuivre de la pagode, le Charmeur pénétrait en elle, ou, du moins, sa forme astrale communiait ineffablement avec son être passionné.

Elle ne voyait plus, comme dans sa chambre royale, le disque bleuâtre sortir des murs,

voltiger autour d'elle, ainsi qu'un immense papillon de flamme. Elle sentait seulement sa présence, et appelait Salassim, le conjurant de se manifester encore par d'adorables caresses :

— 0 mon Aimé 1 0 mon Maître ! rien n'égale l'ivresse de ton baiser!... Descends en moi! Pénètre-moi jusqu'à la mort!

Mais, au réveil, elle s'attristait, car les anciennes images du culte avaient été enlevées du temple de Siva pour faire place au lingam, dont la puissance augmentait chaque jour. Les ascètes ne portaient plus le nahamam au bras gauche, suspendu à une chaînette d'argent, et Prismama, même, ne chantait plus l'hymne adorable à Nari, mère du monde.

— Ah ! je sens bien, soupirait Syta, que l'amour soumettra la femme ! Je n'ai pu résister à l'amour et l'amour m'a perdue ! Celle qui écoute les paroles menteuses d'un homme ou d'un dieu est destinée à périr! Combien je maudis le charme qui m'enleva la possession de moi-même !

Mais Salassim la rassurait.

— Rien ne s'accomplit que par la volonté d'Issouara ; ne regrette rien, ô Divine! lu seras vénérée entre toutes, à travers les âges.

— Non, dit-elle, les hommes sont des esclaves ou des bourreaux. J'ai cédé à l'esclave, je l'ai élevé jusqu'à moi, et, déjà, il montre ses instincts haineux, mord la main qui le caresse. Les brahmes commencent à substituer le principe mâle, orgueilleux et cruel, au principe de bonté, de fécondité et de pardon. Partout, dans les temples, s'érigent les symboles redoutables, et les sacrifices humains ont succédé aux admirables cérémonies du culte primordial ! . . . Les prêtres abaisseront les hommes, le carnage et la famine désoleront le monde !

Le Charmeur avait un sourire triste.

— Tu ne sais ce que tu dis. Comment, étant faible et changeante comme toute créature humaine, pourrais-tu juger la volonté divine ?...

— Je juge selon ma raison et selon mon cœur. Si mon apparence est frêle, mon âme est grande et forte.

Le Charmeur, avec pitié, considérait la souveraine. Il eût voulu, alors, lui rendre la liberté, car il comprenait trop lard qu'il n'avait été qu'un instrument aux mains des prêtres ambitieux et cruels, ennemis acharnés de la femme.

— Va-t-en ! lui disait-il, parfois, retourne en ton royaume!... Peut-être les tiens te reconnaîtront-ils encore.

Syta pleurait doucement, tendait vers Salassim ses mains suppliantes.

— Ah ! tu sais bien que je t'aime ! et qu'il n'est plus en mon pouvoir d'arracher de mon être cette passion étrange ! Si tu veux que je m'éloigne, ordonne-moi de partir. J'obéirai à ton pouvoir occulte et mon peuple me pardonnera ! Sauve-moi des autres et de moimême !

Frissonnante, elle se traînait aux pieds de son ami, baisait la frange de sa sala, se déchirait la poitrine en sanglotant. Mais il la gardait encore auprès de lui, remplissant, malgré tout, sa mission redoutable.

l'épouvante

La Ranie demeurait prosternée, durant de longues heures, au pied de l'idole noire et blanche, mâle et femelle, qu'aucun sacrifice ne contentait, et qui, nuit et jour, baignait dans le sang.

Prismama, revêtu de la sala immaculée des ascètes, encore voués au culte du Nahamam, l'exhortait à la patience.

— Tes vœux ne sont-ils point accomplis, ô Divine?... Que désires-tu de plus, puisque tu es auprès de celui que tu aimes?... N'as-tu point voulu le rejoindre, au prix de tous les sacrifices?...

Syta frissonnait, plus clairvoyante et plus douloureuse.

— Le trouble étrange que je ressens auprès de cet être surnaturel est-il vraiment de l'amour?... Certes, Salassim me domine entièrement, me courbe à son gré comme une tige fragile ; cependant, je n'ai pas auprès de lui la confiance des amantes, l'abandon adorable des épouses sacrées... C'est, plutôt, un sentiment de terreur qui me domine, maintenant que je suis dans ce temple affreux de supplice et de mort! Le silence n'est troublé que par les cris et les râles des victimes ! Vois, mes genoux sont rouges, mes seins aussi ; partout où j'appuie mes mains coule la rosée de meurtre. Ce sanctuaire est un charnier et le dieu qu'on y prie n'est qu'un bourreau cruel !

— Hélas ! je souffre comme toi de ces inutiles hécatombes !

— Pourquoi ai-je quitté mon palais?...

— Tu savourais les hommages et la gloire ?...

— Ah ! la gloire ! Tu ne peux savoir combien je la méprise ! Notre existence n'est rien dans l'ensemble des existences ! Nous pas-

sons, nous passons, et quand la mort nous a pris, que reste-t-il de notre chétive personnalité ? Un peu de boue, un peu de cendre, moins encore ! . . . Qui donc honorera les plus grands parmi nous dans les temps futurs ? D'ailleurs, la vénération des hommes s'adresse à des cadavres anonymes. Ne sommes-nous pas tous semblables dans l'horreur des sépulcres?... La gazelle que tu égorges, Prismama, est aussi glorieuse que moi, et quand je serai morte, mon corps enterré, embaumé, brûlé, ou dévoré par les vautours, ne comptera pas plus que le sien ! Mon nom, s'il reste dans les mémoires, ne s'appliquera plus à aucun être visible. Alors, à quoi bon?... Rien, n'existe, vois-tu, que l'heure présente !

— As-tu donc répudié toute croyance ?...

— Oui, Prismama ; depuis que j'assiste à tant de crimes, je ne puis croire à la bonté et à la justice d'Issouara ! Insensés sont ceux qui travaillent pour le bien de l'humanité et le respect des races futures ! . . . Il n'y a que ia vie ou la mort: le corps animé qui fait des êtres, le corps glacé qui fait des plantes !... La na-

ture ne veut que se reproduire, sans cesse, dans les larmes et dans le sang ! C'est la force aveugle que rien n'arrête dans son effort toujours victorieux!... L'amour, même, ne saurait luire pour nous ! . . . Ce que nous prenons pour de la tendresse n'est que le désir des sexes, l'invincible loi du monde qui nou3 pousse à nous unir pour perpétuer l'espèce!...

— Tu ignores ou feins d'ignorer ta mission auguste? Tout ne finit point sur cette terre, tu le sais bien?

Syta eut un rire amer.

— Peut-être y a-t-il, en effet, quelque chose qui nous échappe, quelque chose que nous ne saurions comprendre, car notre intelligence n'est que relative. Nous avons la science humaine qui fait souffrir, nous n'avons point le savoir divin qui nous élèverait, nous consolerait vraiment. Vois-tu, Prismama, nous resterons, quels que soient nos efforts, des êtres inachevés, voués aux éternelles tortures !...

— Il faut croire, sans comprendre.

— Je ne le puis. Ah ! certes, cette puissance inconnue qui nous gouverne, a été plus cruelle

pour nous que pour les autres créatures dont le cerveau obscur ignore la réflexion, le raisonnement, le combat du mal et du bien, le péché et le châtiment!... Nous sommes des êtres faibles au physique et au moral, des êtres suppliciés par d'inutiles aspirations vers un idéal de justice et de bonté ! Nous nous dévorons les uns les autres et nous restons plus âprement acharnés à notre proie que les fauves des jungles !... Mieux vaudrait cesser d'engendrer ; mieux vaudrait chercher la destruction totale de la race humaine... Oui, oui, la fin de l'humanité, librement consentie par l'humanité même, prouverait seule une véritable intelligence !

— C'est de la démence, ô Divine !...

— Tous, tous, nous languissons, depuis le plus humble jusqu'au plus puissant!... Rien ne peut dissiper notre fiévreuse inquiétude, notre désir morbide d'un bonheur qui n'arrive jamais. Quel est donc ce quelque chose d'insaisissable qui nous torture sans trêve ?... Les efforts de la science, les soi-disant bienfaits de la civilisation ne servent qu'à nous

rendre plus misérables encore!... Tout animal trouve ici-bas sa pitance, sans le secours des autres. L'homme, seul, ne peut se passer de l'homme !... C'est l'esclave éternel, le paria, le maudit qui se déchire le sein et dévore ses enfants qu'il ne peut nourrir!...

— Ton pays était prospère, ton peuple ne se plaignait point...

— Je vois plus loin que mon pays, et je sais que les hommes ne sont pas heureux... D'ailleurs, Salassim me l'a dit, le règne de la femme touche à sa fin.

Le Charmeur, depuis un moment, s'était glissé derrière l'autel et écoutait en silence. Il sortit de l'ombre, et mit sa main glacée sur le front de la princesse.

— Alors, dit-il, tu ne crois plus à rien ?...

— Non, car l'amour même m'a trahie !...

— Je t'aime.

Elle eut une révolte, osa le regarder de ses grands yeux sombres, où luisaient une flamme indignée.

— Tu n'aimes que la secte abominable que

tu représentes, et tu m'as attirée dans un piège pour le triomphe des tiens!

Salassim eut un geste vague de dénégation, mais garda le silence.

— Oh ! soupira-t-elle, tu n'es point venu me chercher, certes, mais j'ai obéi à ton influence funeste, depuis le jour où je t'ai rencontré dans la backti. Tu savais, en touchant ma chair, que je t'appartiendrais corps et âme. J'ai subi ton influence astrale, l'envoûtement irrésistible de ton pouvoir maudit ! . . . J'ai rampé jusqu'à toi, comme les reptiles que tu charmes, et je reste pantelante dans la poussière !...

Le yoghi, la pensée perdue dans un songe lointain, ne répondait pas. La Ranie, après une pause, reprit d'une voix claire.

— Les peuples deviendront la proie, le bétail du prêtre qui les plongera dans les superstitions les plus grossières. Il a fait des dieux des monstres capricieux et sanguinaires, des épouvantails destinés à protéger la vie de paresse et de débauche des initiés !... Les récits des livres sacrés ne sont que des fables gros-

sières, inventées par vous pour frapper l'imagination des faibles, et asseoir solidement votre domination !... Et toi, d'accord avec les brahmes, jaloux de ma puissance, tu m'as attirée ici pour me donner la mort !

Salassim avait ramassé sur les dalles le cœur d'une antilope, et il l'offrait à Siva, en lui demandant pardon des blasphèmes que proférait la souveraine. Entre les colonnes du temple les memtrams véhéments des pèlerins montaient et descendaient comme le vent dans les branches.

— Amenez-moi, dit le Charmeur, Ackbé, le grand étalon blanc.

Syta poussa un cri.

— Ackbé !... Et pourquoi ?...

— Pour l'immoler aux dieux, afin qu'ils daignent oublier tes paroles sacrilèges.

Avec terreur elle saisit le bras de Salassim.

— Tu ne feras pas cela l... Je te le défends !...

— Ce sacrifice effacera ton crime et te sauvera, peut-être!...

— Ce sacrifice est inique!... Ackbé, mon

compagnon d'exil!... mon seul ami!... Je l'aime I... Je n'ai plus nue lui au monde !

— Siva te tiendra compte de ce don précieux.

— Non ! non ! Salassim, tu ne saurais être cruel à ce point?... Laisse Ackbé errer sous les lianes fleuries et boire entre les joncs l'eau de l'étang sacré!... Quel mal fait-il aux dieux?... Il est si docile et si beau !... Je l'ai eu tout petit, et je lui ai porté des graines dans le creux de ma main... Partout, il me suivait dans les jardins du palais, Lackmama ornait sa crinière de rubans et de fleurs, et il était plus paré que les Fils de joie des quartiers d'amour !

Le Charmeur répéta :

— Amenez-moi Ackbé, le grand étalon blanc !

LE SUPPLICE D'ACKBÉ

Au dehors, les sabots fins du cheval glissaient sur les marches, le réseau de perles qui lui battait les flancs avait un cliquetis léger...

— Il vient, dit Salassim.

— Chasse-le ! je t'en supplie ! . . .

— A quoi bon?... Il ne partirait pas... Il n'a point fait de résistance, parce qu'il sait que tu es ici.

— Oh ! je ne veux pas ! je ne veux pas que tu l'immoles !

Elle était déjà à l'entrée du temple, levant les bras pour épouvanter l'animal, mais Ackbé la considérait de son grand œil doux, ne comprenant rien à cet accueil auquel il n'était

point accoutumé. De lui-même, il descendit les dernières marches, et vint présenter sa tête intelligente à la caresse de la Ranie. Syta, alors, se mit à pleurer.

— Salassim, supplia-t-elle, ne fais pas de mal à mon doux Ackbé ! Je te donnerai, pour parer le temple, tous les joyaux de la couronne, mon or, mes tigres, mes éléphants, mon bandeau royal aux douze cœurs de diamants! et, même, les sept perles creuses du Karamy-yega, le fétiche sacré! Je te donnerai mon lion Yassoub, que j'aime aussi d'une affection très vive ; enfin, tu pourras disposer de mes six Grands Maris pour le culte d'Issouara.

— Non, dit le Charmeur, il faut, pour apaiser les dieux, que j'accomplisse le grand sacrifice de VEkiam, qui leur est, tu ne l'ignores point, particulièrement agréable. Ackbé sera égorgé, en l'honneur de la trimurty,et ce sera, pour lui et pour toi, un honneur très grand.

Une profonde tristesse se lisait dans l'œil limpide du bel étalon blanc, comme s'il eût compris les desseins du Charmeur. Cepen-

dant, il se laissa conduire devant l'autel de Siva, et ne se débattit pas, tandis que les ascètes le liaient au piédestal de l'idole.

Tous les pèlerins, réunis, parés de sala immaculées récitaient avec ferveur le Schaktanga de l'Ekiam.

Le sacrifice de l'Ekiam, ou étalon blanc, était alors aussi en faveur que la Saktypoudja, ou mystère de la fécondation universelle; mais il demeurait chaste, et les initiés seuls pouvaient participer à sa célébration.

A un signal de Salassim, les centaines de petites lampes, suspendues sous les voûtes du temple, s'allumèrent et répandirent une traînée de lueurs verdâtres, tandis qu'un feu d'artifice d'étoiles minuscules éclatait derrière le socle de Siva, dont la double nature mâle et femelle s'irradiait en apothéose.

Les fusées glauques s'éteignirent, peu à peu, et la crypte souterraine, creusée dans le granit, demeura dans une demi-clarlé, plus angoissante que les ténèbres. Au milieu de toutes ces merveilles de l'architecture et de la sculpture des anciens brahmes, domina-

leurs de l'Inde, au milieu de ce temple souterrain, plein de beauté et d'horreur, Ackbé, l'innocente victime, attendait le couteau de l'exterminateur.

Prismama, étant le plus jeune parmi les assistants, fut choisi par Salassim pour porter le coup mortel. L'amant vierge tourna vers la princesse son regard attristé, comme pour lui demander pardon du crime qu'il allait commettre.

D'autres ascètes, également vierges, se tenaient dans les bas côtés, une main appuyée sur les attributs du lingam, reproduits sur toutes les colonnes du temple. Les charmeurs, dans des poses d'extase et d'adoration, attendaient, en récitant leurs memtrams, la décision du poudjary sacrificateur. Des namadarys, ou initiés, sortis, on ne sait d'où, avaient presque entièrement rempli l'immense nef.

Syta caressait Ackbé, implorant, tour à tour, Salassim et Prismama, dans un invincible espoir de clémence. Ses yeux rougis n'avaient plus de larmes, mais ses mains tremblaient de fièvre.

— Ecartez cette femme, dit le Charmeur.

Aussitôt, vingt bras se tendirent vers la souveraine qui, perdant connaissance, s'abandonna.

Prismama, dans la gorge d'Ackbé, avait plongé le fer. Un flot de sang vermeil jaillit impétueusement de la plaie, coulant dans l'épaisse couche de sang caillé qui déjà recouvrait les dalles. Le bel animal se convulsa, releva deux ou trois fois la tête, semblant chercher encore la caresse amie. Puis, son œil peu à peu, devint vitreux, s'éteignit tout à fait, ses lèvres blanches d'écume se crispèrent, laissant voir ses dents, sa longue queue soyeuse battit faiblement la terre, et ses pieds entravés firent un dernier effort comme pour fuir la camarde dont il sentait sur son échine le souffle froid !

Il resta couché sur le flanc, recouvert encore de son filet de perles, devenu, par places, un filet de rubis. Sa tête, si noblement et si purement charpentée, semblait, dans sa douceur mélancolique, avoir été habitée par une pensée humaine, et tous les joyaux dont il

était encore paré ne rendaient que plus lamentable son mince cadavre.

Le cœur et le foie de la victime furent offerts à Siva, puis, d'autres tueries suivirent. Les charmeurs coupaient les jarrets des grands animaux qu'on leur amenait, afin de les saigner sans résistance. Ce n'était plus un sacrifice, mais une boucherie répugnante. Le poignard, parfois, rencontrait un os ou rejaillissait ; il fallait chercher la bonne place, faire couler le sang, à gros bouillons égaux, prolonger l'agonie pour permettre aux urnes de se remplir avant la mort.

Les fakirs, ivres jusqu'à l'hébétement, se traînaient le long des piliers en poussant des hurlements de bêles fauves. Ce n'était plus le rut formidable de la Sakty-poudja, mêlant les sexes, mais l'enivrement de l'opium et du sang, plus redoutable, peut-être.

Il est peu de peuples, parmi les anciens, qui, pour rendre un culte à la création et à la fécondité de la nature, n'aient, à l'imitation de l'Inde, élevé des autels à la débauche et aux passions hors nature, mais, nulle part, le fana-

tisme ne fut poussé aussi loin. On sait, cependant, de quels excès demeurèrent souillés les temples de Jupiter, de Bacchus, de Vénus, en Grèce, d'Osiris, chez les Hiérophantes d'Egypte, de Mithra chez les mages de la Perse!...

Le culte de Siva fut, dans l'Inde ancienne, un signe d'esclavage. Tout l'art voluptueux et lascif des pagodes est né de là. Les bas-reliefs de figures unies d'hommes et d'animaux, les sculptures monstrueuses des chars célébrèrent le symbole du dieu androgyne. Ces images, d'une liberté inouïe, ont toutes pour objet l'adoration du lingam, ou organe mâle, et sa représentation dans des positions variées à l'infini.

Chaque temple de Siva montre, à son entrée, cet attribut de marbre ou de granit blanc, que le brahme oint d'essences rares et de baumes purificateurs, chaque matin, après lui avoir fait une oblation de miel et de lait. Tout visiteur, en entrant dans le sanctuaire, lui offre, à son tour, des gerbes de fleurs, des guirlandes de papier doré, des grains de riz ou des fruits de margousier. Les vierges, dans

certaines contrées, se donnent au lingam sacré avant d'appartenir à leur époux.

Le culte de l'organe mâle, peu à peu, a détrôné celui du Nahamam, ou organe femelle, et les brahmes sont devenus les maîtres de l'Inde !

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