LE PRINCIPE MALE
Syla, trop tard, comprenait le néant de toute affection, même mystique. Elle avait abandonné son peuple, et son peuple était perdu pour elle. Elle avait aimé Salassim jusqu'à la démence, et Salassim ne l'aimait point.
Le Charmeur, maintenant, se désintéressait d'elle ; c'est vainement qu'elle souhaitait l'extase voluptueuse, qui, jadis, embrasait ses sens et paralysait sa volonté. Une infinie tristesse et un grand découragement la courbaient près de l'autel horrible de Siva. Sans espoir, presque sans pensée, elle demeurait de longues heures dans le sanctuaire, atten-
dant la venue ou Charmeur, qui la tirail de son engourdissement.
Les prêtres avaient complètement effacé, sur les murs, les représentations de l'attribut féminin pour en oublier le culte primitif ; les strophes du Nahamam étaient remplacées par celles du dieu mâle. Siva n'était plus adoré que sous l'une de ses faces.
La princesse, parfois, suppliait le disciple de la reconduire dans son royaume.
— Peut-être les miens ne m'ont-ils pas oubliée, soupirait-elle. Fuyons, Prismama, tu deviendras un de mes Grands Epoux, le plus aimé et le plus puissant !...
L'amant vierge avait un triste sourire.
— Salassim veille, répondait-il, et nous ne saurions lui échapper.
— L'influence astrale de ce yoghi a cessé de peser sur moi. Je me sens délivrée de son envoûtement funeste !
— Cela te paraît ainsi, ô Félicité ! parce que le Charmeur le sait en son pouvoir, et dédaigne de te soumettre par de nouvelles manifestations.
— Fuyons ! répétait Syta, comme elle l'avait crié jadis au milieu des splendeurs de son palais; mais une force surhumaine l'enchaînait encore, à son insu. Et, lorsque sa rébellion était trop vive, de nouvelles influences magnétiques, comme par miracle, venaient la paralyser. Au moment où ses pieds légers foulaient le seuil du temple, prêts à prendre leur course, où toute son âme aspirait à la liberté, une défaillance subite la clouait au sol ; le grand oiseau lumineux de ses insomnies voltigeait autour d'elle, effleurant ses cheveux, ses épaules, sa poitrine ; des mains sortaient de l'ombre pour la caresser, l'étreindre, courir sur son corps comme des méduses de flammes. Parfois, encore, un baiser occulte, délicieux et profond, lui vrillait les lèvres, et le courant fluidique la pénétrait irrésistiblement.
A ces instants elle chérissait de nouveau le Charmeur de toute la force de son être, l'appelait passionnément pour une communion directe qui ne s'accomplissait jamais.
Prismama, cependant, ne la quittait guère,
priant et pleurant avec elle. L'adorable beauté de la souveraine avait produit sur l'amant vierge l'effet qu'elle produisait sur tous. Pour la conquérir, il était prêt à trahir les siens, à subir le supplice du feu, réservé aux disciples infidèles. Déjà, dans le temple d'Issouara, il avait accepté la mort, en échanjSfe d'une nuitée d'amour ; il lui serait doux encore de succomber pour un tel bonheur.
Dernier adorateur du gardawabahya, ou lotus blanc, il demeurait fidèle au culte du nahamam, n'admettait point le triomphe du principe mâle. A ses poignets, à son cou, tremblaient des amulettes de rubis et de péridots, représentant le symbole féminin d'éternelle fécondité, et Prismama n'en voulait point d'autre.
— Pardonne-moi, ô Splendeur, répétait-il avec contrition, de t'avoir livrée à tes ennemis, et d'avoir, par leur ordre, tué le grand étalon blanc !... Au moins, ai-je tâché d'abréger son agonie par la profondeur de la blessure... C'était, hélas ! tout ce que je pouvais faire.
— Ah ! je te pardonne ! soupirait la princesse, et je te donnerai le premier rang parmi mes époux, si tu parviens à protéger ma fuite.
Prismama hochait la tête.
— Attendons... En ce moment, je ne puis rien pour toi, et ma mort, même, te serait inutile.
— Mais, nous partirons, n'est-ce pas? Nous quitterons ce lieu d'épouvante?...
— Oui, bientôt... Peut-être Salassim te délivrera-t-il, lui-même. Ses desseins sont mystérieux.
— Je ne puis comprendre encore par quel sortilège maudit j'ai abandonné mes époux, mes enfants, et mon peuple ; tout ce que j'aimais, tout ce qui faisait ma puissance et ma gloire ! . . .
— L'influence magnétique du Charmeur a vaincu ton énergie. Salassim, par sa résistance, a su exaspérer ton désir et accomplir la volonté des prêtres, ennemis du principe féminin. Hélas ! le mal est plus profond encore que tu ne le soupçonnes !...
— Oue veux-tu dire?...
— Puissé-je me tromper !
— Achève, Prismama, je t'en conjure !... Tu as appris quelque mauvaise nouvelle ?...
— Cette nuit, pendant la danse des gandharvas et des apsarasas, un pitris, m'a annoncé la révolte des tiens. Ton beau pays est à feu et à sang. Les brahmes, sur les places où se tenait jadis le marché aux maris, ont immolé les vierges, conduites par Aracknaï... Les six grands Radogk gouvernent à ta place. Ils ont égorgé Lackmama qu'ils accusaient d'avoir favorisé ta fuite et fait commerce dans le temple avec les génies maléfiques.
— Lackmama est morte !
— Oui, et avec elle d'autres femmes de la ville ; les Fils de joie ont déserté les maisons blanches et ont pillé la demeure des riches.
Syta tremblante, essayait de douter encore des paroles du disciple.
— Peut-être as-tu fait un mauvais rêve, Prismama?...
— Peut-être, ô Félicité ! Je le souhaite comme toi !.. .