LA RÉVOLTE DES HOMMES DE JOIE
Les Brahmes, cependant, avaient résolu de ramener la reine à Ahmehnagara, et, pour frapper l'esprit du peuple, de la brûler vive devant le temple de Kanda-Swany. Les Hommes de joie, devenus les maîtres de la ville, inventaient, chaque jour, de nouveaux supplices pour châtier celles qu'ils servaient à genoux, la veille encore. Cinquante, soixante, quelquefois cent femmes, par jour, étaient étranglées, écartelées, vouées à la folie erotique des mâles, soudainement déchaînés. La terreur, même, produite par ces exécutions, amenait de nouvelles représailles. Et, convaincues que leur extermination complète éiait résolue, qu'elles y passeraient toutes,
les unes après les autres, les femmes se laissaient aller à une panique bien naturelle. Désarmées par les plus forts, et certaines d'être traquées, commes des bêtes de proie, par les esclaves qu'attirait l'appât du gain, — car chaque tête de femme était payée une forte somme, — les Fils de joie jouaient dans cette chasse affreuse, le rôle du chien de sang employé à la poursuite des criminels, et la poursuite était continuée jour et nuit afin qu'aucune victime ne pût passer la frontière.
Les Fils de joie, conduits par les prêtres, se vengeaient de leur servitude et rien n'était terrible et lâche comme leur colère d'anciens esclaves !
La révolution avait établi le pouvoir des grands Radogk, mesure assez impopulaire t|ui devait éloigner les Hindous d'une cause jugée purement religieuse, car, en réalité, ce n'étaient pas les maris de la souveraine détrônée qui gouvernaient, mais les brahmes conduits par Aracknaï.
On désarmait les femmes, et, quand elles étaient sans défense, on les exterminait sur
les places publiques, devant les autels de Siva, dont on avait voilé l'un des sexes. Le dieu noir n'était plus adoré que sous l'une de ses faces; ici, comme ailleurs, le lingam remplaçait le symbole d'éternelle fécondité.
Un matin, au lever du soleil, six cents condamnées furent amenées sur la grande place d'Ahmehnagara ; c'était, depuis dix jours, la cinquantième fournée. Les éléphants du jardin royal, attendaient derrière l'idole, adornée de lotus et de roses ; ils devaient, ce jourlà, remplir l'office de bourreaux, et, sous leurs pieds puissants, broyer les crânes, faire jaillir les cervelles.
L'endroit de l'exécution était entouré de guirlandes de feuillage, et les victimes, prosternées, trois par trois, attendaient, le front sur les dalles, que leur dernière minute eût sonné.
Les éléphants, dont les pieds, déjà, étaient rouges de sang, semblaient n'obéir qu'à regret à leurs cornacs ; les tigres, qui achevaient l'œuvre sanglante, se détournaient du repas qu'on leur offrait ; il fallut construire
des bûchers immenses pour parfaire l'œuvre de mort.
Ce fut un massacre en règle de presque toutes les femmes du royaume. Pas une maison ne fut épargnée, pas un enfant féminin, quel que fût son âge, ne trouva grâce. Les fillettes étaient violées et éventrées. Ivres de soleil, d'opium et de sang, les Fils de joie arrachaient les fœtus des entrailles des mères, et laissaient, parfois, les agonisants se traîner durant des heures dans d'affreuses souffrances, sans les achever.
Cependant, les six Grands Maris s'étaient mis à la tête d'une petite troupe, recrutée parmi les prêtres et les Fils de joie pour chercher leur souveraine , Ruman-Bibi , Biskourmi et Naudamû inclinaient vers la clémence ; Paraçou et Doudouma-Lovi restaient neutres, seul, Soulabatka, d'accord avec les brahmes du temple de Kanda-Swany, demandait la mort.
Les six Maris, montés sur des éléphants dont les trompes peintes offraient des sujets allégoriques se rapportant à la signification de
leur nom, prirent donc à travers la bakti le chemin qu'avaient suivi Prismama et la Ranie fugitive.
Le soleil féroce emplissait le ciel, mais ne tombait qu'en fme pluie de rayons à travers le crible des branches ; la voûte des ombres ne se brisait que par places, laissant, par mille plaies, passer des flèches brillantes qui se piquaient au cœur des arbres.
Sur les sommets des collines apparaissait, dans les fumées de l'incendie, la ville admirable, mise à feu et à sang. Pendant les rares accalmies, pourtant, elle semblait pacifique avec ses rues étroites, ses palais de marbre, ses maisons peintes de couleurs gaies, ses temples aux murailles déchiquetées par de précieuses sculptures, ses cours d'honneur, à galeries et à colonnades, ses escaliers à basreliefs, ses remparts, ses toits carrés où couraient des chats-tigres. Tout cela impressionnait les regards comme un rêve prodigieux de poète, réalisé, l'apparition d'une cité fantastique montant vers les étoiles.
Les grands Radogk, après une longue et
pénible marche, se reposèrent sur une plateforme, creusée dans le granit, à une petite distance du temple de Siva.
Les brahmes, familiarisés avec les mystères de la backti, les avaient conduits, sans hésitation, au logis du Charmeur, et les reptiles de Salassim, qui rampaient à leurs pieds, semblaient leur interdire de profaner l'auguste demeure.
Soulabakta, le Fruit savoureux, parla le premier.
— L'homme, dit-il, n'est point fait pour la paix. Depuis que les femmes nous gouvernent, nous n'avons eu aucun démêlé avec les autres puissances ; nous vivons, il est vrai, dans l'abondance, mais cette quiétude physique et morale commence à nous peser.
— La femme, appuya Naudamû, le Bélier d'Or, ne songe qu'à la volupté d'aimer et de régner pacifiquement, alors que la lutte est un bienfait des dieux !
— Oh ! reprit Soulabatka, nous avons des poings pour frapper, des bras pour étreindre, des dents pour mordre !... Nous sommes les
plus forts, et nous devons le prouver !... Nous devons vaincre l'être faible, amoureux, sensuel, détraqué de rêveries et de jouissances qui nous a trop longtemps soumis ! Nous couperons dans la chair même, nous verserons le sang ciu faible, car le sang est nécessaire au triomphe de la Liberté!... Nous achèverons l'holocauste brutal, le sacrifice vivant, au milieu du feu purificateur. Désormais, la femme sera notre esclave !
— Oui, dit Paraçou, l'Incomparable, et nous aurons des harems de femmes comme les femmes avaient des harems d'hommes !
— Nous ne saurons y suffire, remar(îua Biskourmi, la Colonne do félicité. C'est à peine si chacun de nous peut, en une nuit, fournir les six discours réglementaires...
Mais, Ruman-Bibi leva les épaules, avec insouciance.
— Les femmes se passeront d'amour, voilà tout.
Doudouma-Lovi (Au-dessus de tout) demeurait rêveur. Comme on le pressait de donner son avis, il dit, enfin :
— Certes, ces lois nouvelles donneront satisfaclion à notre vanité, car nous serons seuls maîtres du pays ; cependant, il faudra travailler, peiner, penser, alors qu'il était vraiment agréable de recevoir, chaque jour, comme une chose due, tout ce qui fait le charme de la vie : le gîte luxueux, la nourriture abondante et la volupté !... Et puis, une femme, avec tous les maris du monde, ne peut avoir qu'un enfant tous les neuf mois, tandis qu'avec notre harem féminin, nous aurons autant d'enfants que d'épouses!... Il faudra donc travailler sans trêve et faire des prodiges d'économie pour cette effrayante progéniture ! . . .
— Oh î dit Soulabatka, nos enfants se tireront d'affaire comme ils pourront.
— Ce sera, appuya Doudouma-Lovi, la misère pour eux. Notre pays n'avait pas un seul vagabond. Les asiles étaient vides, comme les hôpitaux. Notre femme suffisait à tout, et son ingéniosité n'avait d'égale que sa munificence...
— Eh bien, reprit Soulabatka avec impa-
lience, notre pays sera semblable aux autres. Presque partout l'homme est le maître ; il serait humiliant pour nous de persister dans les anciens errements.
Aracknaï, le grand prêtre de Kanda- Swany, qui écoutait en souriant les propos des six Radogk, acheva de vaincre, en citant les Ecritures sacrées.
— Nous ne devons avoir de respect que pour tout ce qui se rattache à l'idée religieuse; il ne faut pas, dit-il, avec autorité, que le principe mâle conquérant paraisse être, sur aucun poinl, le tributaire du principe ennemi; nous devons faucher l'herbe mauvaise dans sa racine. La science, avide de vérité, veut que la lumière se fasse sur toutes choses, spécialement sur les dogmes religieux qui ont régné sur l'humanité. Les livres hindous, vous le savez, sont des feuilles de palmier (elles) sur lesquelles on a écrit avec une petite pointe de fer. Il est facile d'ajouter, de retrancher ou de détruire le manuscrit; nos feuilles détachées, sans lien entre elles, conservées précieusement dans le temple de Kanda-Swany, con-
cluaient au triomphe du symbole féminin, de Nari sur Nara, de la Matrice d'or, enfin, créatrice du monde. Or, nous, Brahmes, qui, par la volonté d'Issouara possédons l'infaillibililé divine, allons changer tout cela. Seul, le lingam gouvernera la terre, et Siva, qui possédait les deux natures mâle et femelle, ne se montrera plus que sous l'une de ses faces. Nos temples déjà ne contiennent que cette glorieuse image. Le culte vulgaire ne voyait dans le lingam et le nahamam que l'appareil ordinaire de l'union des sexes... Le mâle divin Pouroucha sera désormais seul honoré sous la forme des attributs de la virilité. Eléphanta, Chelambrun, Djaggernat effaceront à leur tour, sur leurs murs, les images lascives de la femme que nous cessons d'adorer. Elle a accompli son œuvre et ne reprendra quelque autorité qu'au réveil de la nature, succédant à un autre pralaya ou dissolution périodique de tout ce qui existe, car toute semence qui tombe dans la Matrice d'or contient, affirme Soumati, le germe des dieux, des cieux et des mondes.
— Vous voyez bien, dit Doudouma-Lovi, îe plus épris des Grands Maris de Syta, que nous ne pouvons rien sans le principe d'éternelle fécondité?.,.
Aracknaï eut un rire méprisant.
— Pour le moment, nous sommes les plus forts, et cela suffit. Quand reviendra le chaos universel, les choses d'ici-bas nous intéresseront peu, probablement, car nous serons dans le sein de Brahma qui survit au néant.
« Et que l'on ne vienne pas contester nos écrits, car nulle autorité ne s'est jamais fait la gardienne des textes primitifs et orthodoxes sacrés. Dans notre beau pays, chaque religion, chaque secte, chaque école a voulu avoir un texte propre des Védas et des Pouranas. Il existe déjà plus de mille textes différents de nos Saintes Ecritures, et Maya, l'Illusion, règne sur le monde !... Que le culte du Nahamam retourne donc dans le domaine des chronologies fabuleuses ! . . . La femme, désormais, sera la servante de l'homme ! . . .
Les six grands Radogk, pénétrés de la sagesse de ces paroles, les approuvèrent avec
d'enthousiastes démonstrations admiratives. Soulabatka, ayant arraciié trois corolles de lotus rose, les jeta en l'air, en l'honneur de la Trimurty sainte.
— Brahma est avec vous ! dit Arachnaï, en se frappant trois fois la poitrine de ses poings fermés. Et tous murmurèrent : — AU M ! Que sa volonté soit faite !