LE DOMAINE DES TRÉPASSÉS
Les Grands Maris s'étaient décidés à frapper à la porte du temple, et Salassim, entraînant la souveraine, l'avait menée dans une crypte secrète, où, depuis des siècles, l'on conservait la dépouille des charmeurs que les supplices, les vautours et le feu avaient épargnée.
Il ne plaisait point au yoghi qu'on lui ravît son bien, et, s'il n'aimait point Syta, selon les lois humaines, du moins, lui portait-il encore l'intérêt que tout hypnotiseur, même astral, porte au sujet qu'il magnétise.
Elle lui appartenait, comme l'oiselet appartient au vautour ; il gardait, sur elle, le droit de vie et de mort, et il estimait que, puisqu'il
avait obéi aux brahmes en îa faisant sienne, il ne leur devait plus aucune soumission.
Salassim, d'ailleurs, après avoir passé par les douze degrés de contemplation était devenu Nirvany, c'est-à-dire, délivré de toute autorité terrestre. Les autres hommes, quelque élevé que fût leur rang, ne lui inspiraient plus qu'un immense mépris. Ses inclinations, ses affections, ses pensées étaient invariablement fixées sur la divinité dont il pensait se rapprocher chaque jour. Par la pénitence et la contemplation la partie matérielle de son être se fondait, peu à peu, comme le Kapoura (camphre, en sanscrit), lorsqu'on le jette au feu.
Beau, d'une beauté surnaturelle, il n'avait plus de vivant que ses immenses yeux de flamme, dont nul ne pouvait supporter l'éclat, et son pouvoir magnétique n'en était que plus grand sur ceux qu'il désirait soumettre.
La Ranie, tremblante, avait descendu de nombreuses marches dans les ténèbres, et ses pieds, maintenant, foulaient la poussière des morts. Mais, Salassim, d'un geste, avait
commandé à la lumière, et des centaines de petites lampes s'étaient allumées dans le souterrain.
A leur lueur vermiculaire, elle distingua la voûte arquée que supportaient des chevrons de croupe, soutenus, eux-mêmes, par deux rangs de piliers de granit. Une charpente en bois de tek avait été ajoutée, tout autour, pour éviter les éboulements et les fissures dans les parois du roc.
Cette crypte, très profonde, ne devait être connue que de quelques rares initiés, et nul, à part Salassim, n'y pénétrait jamais.
— Que veux-tu faire de moi? demanda Syta, les prunelles dilatées par l'épouvante. N'ai-je pas assez souffert?
— Je veux te sauver, murmura le Charmeur.
— Me sauver?... Tu veux me sauver, maintenant?...
— Oui.
— Ah ! tout est préférable à ce lieu d'horreur !
Et la petite Ranie se voilait la face pour ne
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plus voir les hôtes lugubres du caveau. A gauche, à droite, devant et derrière elle, tout un peuple de squelettes se tenait debout. Les sala blanches plaquaient sur les côtes, les cordelettes frontales des fakirs tombaient de chaque côté des crânes dénudés, où les orbites, béants, semblaient avoir encore des regards de menace. Toutes ces mâchoires s'ouvraient en un rictus étrange, les bras et les jambes se soulevaient, parfois, comme pour quelque danje macabre. Et des rats bleus, d'énormes rais, aux yeux phosphorescents, couraient dans cet amas d'ossements noirâtres, en poussant des cris aigus, pareils à des hululements de chouettes.
Syta frissonnait; mais son angoisse devint presque intolérable, lorsque Salassim, ayant fait un geste mystérieux, tous les orbites, toutes les mâchoires s'illuminèrent, projetant des jets de flamme verdâtre jusqu'aux coins les plus reculés du caveau. Comme d'effroyables marionnettes les corps disloqués se mirent en branle, avançant et reculant, faisant cliqueter les osselets des pieds et des mains,
les rotules disjointes, les os rongés du cou ; et, souvent, une tête mal attachée roulait sur le sol, rebondissait, puis, d'elle-même, venait se replacer sur les épaules ^u mort.
— Tu vois, dit Salassim, les défunts m'obéissent comme les vivants, et je puis accomplir des miracles. Si je le souhaitais, ces squelettes reprendraient leur ancienne forme de muscles et de chair ; ils sortiraient de leur sépulcre pour accomplir partout ma volonté.
Mais la princesse était à bout d'énergie.
— Fais-moi semblable à eux, supplia-t-elle, au moins je ne souffrirai plus !
— Ton heure n'est point encore venue, ô Divine ! Tu retourneras parmi les vivants pour reconquérir ta royauté.
— Quoi, je le pourrais encore?...
— Oui, une chance te reste...
Et, Salassim, s'agenouillant devant Syta, parla comme il ne l'avait jamais fait.
— Pardonne-moi de t'avoir attirée dans ce piège. J'obéissais aux Brahmes, croyant qu'ils voulaient t'éloigner pour régner à ta place, sans violence, en toute conscience, en
toute justice. Mais les massacres de ces derniers temps m'ont rempli d'indignation, et j'aJoandonne leur cause. Je sais que tu voulais fuir avec Prismama, car je lis dans les âmes. Eh bien, femme, que ton désir s'accomplisse !... Prismama, l'amant vierge, attend dans une crypte secrète que je lui ai désignée. Par un passage, connu de moi seul, vous gagnerez la backti ; tu rentreras dans la capitale, tu te montreras aux tiens, tu harangueras Ion peuple, et, peut-être, ta sublime beauté saura-t-elle reconquérir les cœurs. Pour augmenter ta puissance, je vais te rendre plus belle qu'aucune créature humaine ; tu agiras sur les sens mieux que sur les esprits, et l'homme qui convoite une femme est presque toujours vaincu par elle.
Le Charmeur promena ses mains fiévreuses sur le visage de la reine qui se penchait vers lui. Aussitôt, une sorte de lumière sidérale sembla pénétrer sa chair, ses yeux eurent la profondeur des lacs de l'Himalaya où dansent des reflets de lune, ses sourcils prirent la forme de l'arc enchanté de Kama, et tout son
corps divin se modela pour l'amour, l'amour impétueux, affolé, irrésistible, qui dompte le mâle et le mène à l'abîme. Elle fut une adorable et sublime créature de volupté, la iMagiciemie céleste, la Satané aux tentations perverses que les dieux ont voulu pour se venger des hommes !
— Te voici armée pour la lutte, dit Salassim, en traçant dans l'air le signe de la trimurty sainte, tandis que les hôtes macabres du caveau tournaient autour d'eux, et que des fleurs, tombant mollement de la voûte, formaient sous les pas de la souveraine un tapis embaumé.
— La force qui t'a amenée ici, poursuivit le Charmeur, agira en sens contraire, et tu te sentiras attirée vers les joies humaines, comme tu l'as été vers les joies célestes. Tu fus, sans le savoir, la servante docile des prêtres, désormais tu seras leur ennemie. Va ! et que ton destin s'accomplisse ! . . .
Il immobilisa d'un geste la meute des trépassés, et guida sa compagne à travers les avenues et les carrefours du lieu sinistre, écar-
tant du pied les crânes, les tibias et les fémurs qui entravaient leur marche.
— Ah ! reprit Salassim, avec colère, peu importe aux mauvais prêtres, à ces fourbes éternels qui vivent de l'exploitation des mystères sacrés, de souiller la grande image de Brahma par leurs agissements sacrilèges, car ils essaient sur le peuple tous les moyens de démoralisation et de despotisme!... Ils se montrent, partout, les adversaires acharnés de l'instruction des peuples, et, s'ils défendent l'examen de leurs doctrines, c'est pour mieux gouverner par le mensonge et par la terreur!... Ils se sont servis de moi pour amener ta chute, mais ma science saura vaincre la leur !
— Merci, Salassim, murmura la princesse avec une profonde reconnaissance. Malgré elle, elle se sentait toujours sous la domination du Charmeur; non seulement, elle ne lui gardait pas rancune de l'envoûtement inouï qu'elle avait subi, mais elle le vénérait et l'admirait.
— Tu es grand parmi les plus grands, ditelle encore.
L'ascète secoua la tête avec mélancolie.
— Je ne suis que le serviteur d'Issouara, et je hais l'imposture !... Les brahmes ont pu me soumettre, un instant, mais je relève le front, comme le serpent divin qui n'obéit qu'à Siva. Je suis de la secte des Dieînas et je proteste contre le polythéisme grossier des idolâtres!...
Ils étaient arrivés à l'entrée du caveau secret, très loin de la partie du temple qu'assiégeaient les six grands Radogk sous la conduite d'Aracknaï.
L'Amant vierge, drapé dans les plis d'une ample sala, dont un des pans lui cachait le visage, attendait la souveraine.
— Je te la confie, dit Salassim ; puisses-tu la guider avec amour et la ramener saine et sauve dans son royaume.
Prismama se prosterna, et mit ses lèvres à la trace légère que les pas de Syta avaient imprimée sur le sable.
— 0 Divine ! ô Félicité ! ô Parfum ! soupira-t-il, mon corps et mon âme vierges t'appartiennent ! . . . Je te servirai fidèlement jusqu'à la mort !
La Backti, pleine de murmures et d'enchantements, s'ouvrait devant eux. Enlacés, ils s'élancèrent dans les herbes et les fleurs dont le rideau se referma sur eux.
Salassim, songeur, reprit, au milieu des Trépassés, le chemin qu'il venait de parcourir avec son adorable compagne. Une mélancolie embrumait les traits augustes du Charmeur. Peut-être, regrettait-il de n'avoir pas, au moins une fois dans sa vie, bu à la coupe des joies humaines, connu la véritable extase du cœur et des sens...
Ses yeux étincelants contemplaient les squelettes animés qui tressaillaient sous ses regards, toute cette lugubre poussière que sa force magnétique faisait frémir. <( Sans doute, se disait-il, je commande aux morts, et je puis, à mon gré, soulever la pierre des sépulcres ; mais deux lèvres vivantes et voluptueuses ne se poseront jamais sur les miennes, et, peut-être, le suprême bonheur consiste-l-il seulement à oublier le monde et les dieux dans les bras d'une femme !... »