‹ Le harem de SytaChapitre 21 sur 29 · MESSE NOIRE ET MESSE ROUGE · texte numérisé non relu

MESSE NOIRE ET MESSE ROUGE

Devant le temple, au bas des marches, les grands Radogk attendaient toujours. Les troupes royales et les Fils de joie occupant les alentours de l'édifice, nul ne pouvait s'échapper.

— Entrez, dit Salassim, en faisant jouer les lourds battants de la porte ; personne ne se cache ici, visitez les salles, les chapelles et tous les recoins du Temple. Les pèlerins et les yoghis vous guideront, si vous vous méfiez de moi. Nous allions sacrifier deux béliers, sur l'autel de Siva. Ces animaux seront égorgés, en votre honneur, et vous pourrez en recueil- Hr le sang.

— Ce n'est point le sacrifice de deux béliers que nous désirons, mais celui d'une femme.

— Les femmes, dit Salassim, n'entrent point ici. Nous n'adorons point, il est vrai, le Nahamam, ni la Matrice d'or, mais nous nous refusons à remplir l'office de bourreaux. A vous, Brahmes de Kanda-Swany, la honte des supplices humains, ici, nous n'avons jamais immolé que des bêtes !...

Aracknaï tremblait de colère, mais il savait le Charmeur invincible, et sa volonté dominatrice se brisait sur la sienne.

— Nous sommes les plus forts ! dit-il, cependant, et nous immolerons une femme sur l'autel de Siva.

Salassim sourit avec mépris.

— Cherchez donc, pour l'offrir au dieu redoutable, un corps d'amour et de beauté... Ici, vous ne trouverez que les serviteurs du principe mâle.

Les Fils de joie avaient parcouru le temple, fouillé les moindres recoins du lieu saint, sans découvrir celle qu'ils cherchaient.

Aracknaï, lorsqu'ils furent tous rassemblés devant l'autel des sacrifices, les enveloppa d'un regard sombre.

— Il faut à la divinité, dit-il, un hommage éclatant, et, seul, le sang humain peut attirer sur nous les bienfaits de Siva. Que l'un de vous se sacrifie.

Tous s'étaient reculés avec effroi. Soulabatka, alors, désigna l'un des jeunes hommes.

— Celui-ci, dit-il, a possédé la princesse, dans la maison blanche du quartier d'amour. Il a nom Soumati et, en l'immolant, nous immolerons un peu de celle qui nous échappe... Par sa mort nous retrouverons, sûrement, les traces de la fugitive.

Soumati s'était mis à pleurer.

— En effet, gémit-il, la Ranie est venue chez les Dévédas, mais elle ne leur a demandé que des poèmes. J'ai chanté, pour elle, les stances « au Soleil )>, et elle m'a donné, pour me récompenser, son collier de perles. I^ar îa Trimurty sacrée, je jure que nous n'avons échangé aucun baiser et que, même, nous n'avons pas parlé d'amour.

— Que venait-elle faire, alors, dans les maisons blanches ? demanda Paraçou avec surprise.

— Elle venait se renseigner sur le Charmeur, dont elle subissait l'envoûtement. Les voluptés mystiques l'attiraient, seules, car, disait-elle, elle était lasse de ses époux légitimes et de tous les esclaves d'amour de son harem d'hommes.

Les Radogk, fort humiliés, échangèrent des regards courroucés.

— Elle nous dédaignait à ce point! soupira Doudouma-Lovi, le plus épris des Grands Maris.

— Et, continua Soumati, la Divine, sur mon conseil, s'est rendue à la Sakty-poudja, ou fête de la fécondation. C'est là, sans doute, qu'elle a retrouvé le Charmeur.

— Oui, dit Salassim, c'est là que, pour la seconde fois, j'ai vu celle que vous cherchez... Mais, je ne la livrerai pas, car je désapprouve les mesures de violence que vous employez pour soumettre le peuple. Je ne suis pas pour le règne de la femme, mais il n'est point nécessaire de l'immoler pour la vaincre. Traitezla avec douceur et tendresse, aimez-la, protégez-la, faites-lui une existence de quiétude et

de félicité. Soyez bons pour elle, comme elle a été bonne pour vous.

— Ah ! dit Aracknaï, en fureur, toi el ta secte maudite, nous vous réduirons au dernier degré de l'abaissement ! Nous renverserons vos temples, nous détruirons les objets de votre culte et nous vous priverons de toute liberté religieuse et politique !

Salassim se tourna vers l'autel.

— Je méprise, dit-il, la colère humaine.

— La colère divine te poursuivra, de même! hurla Aracknaï, et, pour qu'elle s'appesantisse sur ta secte damnée, nous allons offrir au dieu noir le sang d'un Fils de joie.

Les Dévédas, aussitôt, se précipitèrent sur Soumati, le dépouillèrent de ses vêtements, lui attachèrent les mains et les pieds, tandis qu'il roulait des yeux éperdus et demandait grâce.

Sur l'autel, paré de fleurs, le sacrifice d'amour et de meurtre s'accomplit aux regards équivoques de l'idole mâle et femelle. Les Grands Maris, confondant les sexes, pen-

LE iîAREM DE SYTA 291

sèrent se venger, en une fois, de la longue humiliation de leur servage.

L'agonie de Soumali dura longtemps, puis, lorsqu'il fut enfin immobile, dans le sang et les fleurs mutilées, la grande orgie éclata comme dans la Sakty-poudja du temple de Swany.

Les Fils de joie, les grands Radogk et les brahmes poudjarys, désormais sans femmes, s'illusionnèrent, dans une effroyable ivresse, tandis que les fakirs djeïnas, à la figure ascétique et au corps amaigri par les privations, se sauvaient, épouvantés.

Les saturnales brahmaniques se renouvelaient devant l'autel de Siva; les hommes, comme des tigres en rut, se précipitant les uns sur les autres, s'étreignant, se mordant et roulant pêle-mêle sur le pavé immonde, souillé par des milliers de sacrifices. Quelques-uns se relevaient, buvaient à même des flacons les liqueurs poivrées, trouvées sous le piédestal du dieu. Les Fils de joie s'étaient parés des ornements sacrés; avaient mêlé des fleurs à leurs longs cheveux. Ainsi, ils ressemblaient

à des femmes, et les prêtres, après les avoir caressés, les tuaient avec fureur. Des râles d'amour et d'agonie se mêlaient, et, du haut des colonnes, au long des murailles, les figures figées des idoles les contemplaient gravement.

Puis, les grands Radogk, Aracknaï et les initiés, repus, s'endormirent auprès des cadavres, que quelques-uns étreignaient encore dans un désir inconscient. Un grand silence plana. Salassim, debout, contemplait les ruisselets de sang noir, les corps percés de coups, les fleurs et les bijoux qui jonchaient le sol. De ses yeux étincelants d'illuminé, il apercevait les haines, les espoirs, les larmes rouges, les douleurs, les conjurations qui se préparaient et l'abîme qui se creusait sous les pas de ces imprudents. L'avenir était sombre, et, bientôt, les vainqueurs deviendraient les vaincus. Il comprenait que l'Inde, avec ses grandeurs et ses faiblesses, l'Inde, le plus admirable foyer de civilisation, se perdrait par ses excès mêmes, et cesserait de compter un jour dans la grande famille humaine.

Page 1