L ADORATION DANS LA BACKTI
La Ranie, trop longtemps sevrée de tendresse, s'était donnée à Prismama dans les herbes et les fleurs. Elle se reprenait à vivre, délicieusement, oublieuse des dangers prochains, des haines et des trahisons. Elle s'enivrait aux lèvres du jeune homme, et l'initiait lentement à tous les mystères d'amour.
Prismama, l'amant vierge, se laissait faire, éperdu de bonheur, reconnaissant et insatiable. Il voyait les pupilles d'or de la souveraine briller sur les siennes et se voiler dans l'extase ardente, il sentait sa poitrine battre tumultueusement, et défaillait d'une félicité qu'il n'eût jamais osé rêver.
Couchés sur la mousse, heureux et libres, ils regardaient les feuilles qui frissonnaient sur leur têîe. Des souffles emportaient l'âme parfumée des fleurs. Devant le soleil, un rideau, fait de mille branches hermétiquement enlacées, tombait doucement, et le jour glauque, nuancé de toute la gamme des verts, les enveloppait d'une teinte mystérieuse. Le soir approchait ; les haleines des corolles pâmées passaient plus aiguës. C'était l'encens des aromates, le miel des plantes grasses, l'odeur de la terre et des bois ombreux, des mousses chaudes, tout un bouquet puissant qui grisait jusqu'au vertige,
Prismama ne se lassait pas de boire à la coupe voluptueuse, el il composait, pour l'Adorée, d'exquis poèmes qu'il lui chantait tout bas.
« Tes cheveux sont les ailes sombres qui palpitent dans la lumière, et ta bouche s'est trempée au feu des volcans... Tes yeux sont des pierres de lune irisées et changeantes. Ils ont la profondeur insondable et le mystère des deux I
« Ton oreille est la coquille rose où se glisse
l'aveu ineffable de Smarra. Elle est ouverte au baiser de l'amour comme le coquillage au baiser des flots !...
« Tes seins sont des calices d'or où s'est endormie l'abeille butineuse.
(( Je veux boire aux coupes de tes seins, je veux connaître l'ardeur de tes lèvres... Je suis le ramier qui soupire, le papillon qui s'enflamme, le frelon qui s'enivre, je veux... je veux... je veux...
Et elle interrompait la mélodie adoratrice par de nouveaux baisers. Ses lèvres se posaient sur celles de Prismama, comme des fleurs vivantes, ivres de rosée, et elles sentaient, aussitôt, l'aiguillon profond du frelon d'amour qui, pour la première fois, se grisait éperdument de joies terrestres.
— 0 Divine ! 0 Félicité adorable ! soupirait l'initié, pourquoi retourner dans la capitale?... Fuyons vers les Hymalaya, où l'on nous ignore, où nul ne s'occupera de notre bonheur!... Pourquoi tenter la Destinée?... J'ai compris, par les mystérieuses révélations des pitris, que ta vie est menacée. Les brah-
mes te sacrifieront à leur ambition, tu ne pourras lutter, car presque toutes les femmes d'Ahmehnagara ont déjà péri !
— Je dois les venger, déclarait Syta avec tristesse. Je dois tenter un dernier effort pour sauver la couronne... Il faut, Prismama, que j'expie l'inconcevable folie qui m'a entraînée vers Salassim, au mépris de tous mes devoirs! Il faut que je rétablisse l'ordre et la paix dans mon royaume, que je châtie les coupables !...
— Tu seras sans force contre eux, car ils régnent sur le peuple par le mensonge et la superstition !... Tous les supplices du Naraca doivent, disent-ils, accabler les révoltés dans l'autre vie, et le récit des atrocités qu'on y subira épouvante les cœurs simples.
— Qu'importe, dit Syta, je combattrai pour le bien et la justice. Mes Grands Maris me soutiendront !
Prismama, que l'esprit des morts avait visité, se désespérait de la résistance de sa souveraine, car il lisait clairement dans le livre des dieux.
— Tes Grands Maris, dit-il, t'abandonne-
ront comme tes esclaves d'amour. Leur orgueil de mâles s'est réveillé sous l'instigation des brahmes de Kanda-Swany. Peut-être, n'auras-lu pas d'ennemis plus acharnés.
Mais la Ranie fermait les yeux, posait son front sur l'épaule du jeune homme.
— Ah ! ne songeons point à l'avenir !... Vivons l'heure présente qui nous semble ineffablement douce, par le contraste des souffrances passées !... Si tu m'aimes vraiment, Prismama, nous mourrons ensemble, et tu auras mon dernier baiser.
— Je t'appartiens, ô Splendeur ! Mon existence est peu de chose, et je te l'offre avec joie... Qu'il soit donc fait selon ton désir!...
De nouveau, sans plus penser à rien, ils se perdaient dans leur extase, au milieu de la végétation féerique qui les entourait.
Prismama, penché sur l'Aimée, caressait, de ses lèvres brûlantes, ses paupières closes, douces comme de la soie, la peau ambrée de ses joues, son menton, fin et volontaire, sa gorge arrondie comme un fruit de volupté. Il parcourait follement jusqu'aux jambes fuse-
lées, jusqu'aux pieds menus, le corps divin qui s'offrait à lui.
— Si lu cesses de régner sur ton peuple, dit-il, (u régneras sur moi. Je veux mettre, jusqu'à la mort, entre tes mains frêles, mon cœur ardent qui ne bat que pour toi. Je me traînerai sur le sol, en baisant la trace de tes pas et les moindres désirs seront des ordres. Tu pourras te donner, devenir mon épouse sacrée ou te refuser, selon ton désir. Tu seras tout pour l'esclave que tu as asservi à ta splendeur !...
Ses lèvres encore s'égaraient sur la chairfiévreuse de la Ranie, lui faisaient un voile de caresses, frissonnant et doux. Elle se laissait parcourir, avidement, et il lui semblait qu'un sang nouveau circulait dans ses veines, brûlant et frais, tour à tour.
Comment avait-elle pu, pour un songe morbide d'orgueil et de fausse science, mépriser les bienfaits de l'union des êtres dans l'amour terrestre, qui, seul, permet l'assouvissement réel?... Suivant la bouche de Prismama, sa sensibilité se déplaçait, ardait entre les seins,
aux creux de ses bras soulevés, aux ambages ondulés de son torse, aux arrêts des hanches, rampait sur la courbe des flancs, coulait en jet de feu le long de ses jambes tremblantes.
Et comme il s'arrêtait, haletant, elle pous&a un profond soupir et défaiUit...
Le soir, maintenant, était venu, sans qu'ils eussent conscience de la fuite du temps. Le hululement des chouettes et l'appel bref des caméléons éclataient dans le concert des voix, qui, impatientes, sollicitaient la volupté. Les mouches lumineuses formaient, dans les airs, des arabesques compliquées, des dentelles aux mailles savantes, cabochées de pierres précieuses. Puis, c'était une écharpe de voie lactée, un semis d'insectes, tellement petits, qu'ils ne formaient qu'une nappe de clarté ondulant sur la guipure des arbres, s'accrochanl aux aspérités des buissons, dégringolant dans la mousse, en rubans prestigieux.
Syta était nimbée de lumière ; elle semblait une Asparasa des montagnes bleues. Ses voiles s'entr'ouvraient sur son corps admirable, et elle avait mis, dans ses cheveux, pour
affirmer sa mélancolique royauté, une couronne glauque de vers luisants.
Ses yeux veloutés s'emplissaient du reflet magique de son rêve ; plus fort, elle pressait son pâle amant contre son sein.
— Ah ! soupirait-il, j'admire combien tout se métamorphose, selon les dispositions de notre âme... Je ne vivais point, avant de te connaître, rien ne m'intéressait de ce qui charme les hommes, car j'ignorais l'amour...
— Oui, dit Syta, il n'y a que l'amour, lui seul gouverne le monde !... Les hommes, voistu, veulent supprimer l'amour, et ils mourront de ne plus aimer. . .
Aux bras l'un de l'autre, ils s'endormirent dans la nature féerique, oublieux des reptiles qui les frôlaient parmi les herbes, et qui mêlaient aux couleurs chaudes des végétations, leurs ventres blancs tachetés de jaune et de bleu, leur dos glauque, à striures sombres. Des singes roses, à barbe noire et grise, se laissaient choir des arbres, à côté d'eux, des fauves les frôlaient ; mais, tous ces hôtes de la Bakti, ne leur faisaient aucun mal, car les
LE IIAREM DE SYTA 303
bêles, moins cruelles que les humains, ne cherchent qu'à se défendre, et l'homme endormi, presque toujours, leur est sacré.