LA RANIE PARLE AU PEUPLE
— Il me faudrait, dit Syta, un étalon, pur de forme et de robe immaculée, pour rentrer dans ma capitale. Le peuple connaissait Ackbé et lui faisait fête. Ackbé n'est plus, hélas ! Trouve-moi, Prismama, un animal assez beau et noble pour le remplacer.
— Attends-moi là, Divine ! s'écria le disciple, je vais te chercher ce que tu désires.
Il lui avait fait un nid de feuillage et de fleurs, une exquise et amoureuse retraite que les lianes voilaient d'un rideau soyeux. A moitié nue, sur la couche embaumée, elle était plus adorable encore de sa nuitée d'amour, et rien dans la nature n'égalait sa splendeur.
— Va ! dit-elle, et que Brahma t'accompagne !
Il partit, en lui envoyant un dernier baiser, tandis qu'elle grapillait des corolles, toute une flore charmante qui s'épanouissait à ses côtés. Il y avait des tulipiers, des sensitives et des dragonniers, truites de feuilles d'un vert métallique, sous des clochettes d'or ouvertes par un léger grelot chargé de pollen. Des tubéreuses, blanches et roses, couvraient de leur haleine ardente toutes les autres senteurs, et ce parfum était si intense que la terre même en était imprégnée.
Syta, subitement, sentait cette défaillance de tout l'ère qu'entraînent les émotions trop vives, le vertige de l'esprit et des sens. Sa solitude, la gravité de la mission qu elle allait remplir, au milieu des épaves de son ancienne splendeur, la laissaient tremblante, accablée par cette sensation occulte de danger, devant laquelle l'âme, tout à coup, s'effare.
Elle restait pantelante, étourdie, éprouvant, dans le côté, comme une angoisse qui fluait jusque dans ses jambes, devenues incertaines
et molles. Elle goûta un peu du miel et des fruits que Prismama lui avait apportés dans de larges feuilles, puis elle se mit à réfléchir. Sa vie glorieuse, ses maris, jusqu'alors prosternés devant elle, son peuple soumis, les fêtes incroyables de la cour, sa liberté et son influence indiscutées, le culte fervent de sa beauté, mille souvenirs tourbillonnaient dans sa tête, en visions tumultueuses et lointaines. Hier, encore, elle était la Reine adorée d'une des plus belles provinces de l'Inde, et voilà qu'une barrière menaçante se dressait, soudain, entre le passé et le présent, que sa vie, même, jadis entourée de toutes les tendresses, se trouvait menacée !
Comment tant de changements avaient-ils pu se produire en aussi peu de jours ? et par quel effroyable maléfice était-elle, aujourd'hui, traquée et poursuivie comme une bête malfaisante?...
Elle se dirigea vers une source proche, et commença ses ablutions, méthodiquement, d'après les rites sacrés.
L'eau limpide lui renvoyait l'image de sa
splendeur, et elle s'étonnait, elle-même, d'un tel et merveilleux rayonnement. Certes, Salassim lui avait octroyé le plus généreux don qu'un être doué de pouvoirs surnaturels puisse faire à une femme, car il avait augmenté sa beauté jusqu'à l'éblouissement.
Un tigre, qui s'approchait de la source pour se désaltérer, s'arrêta, surpris, et ses yeux de fauve eurent une lueur caressante en contemplant l'exquise créature que sa présence n'avait point fait fuir.
Syta avait éparpillé, sur ses épaules, l'écheveau tiède de son immense chevelure qui lui baisait les talons ; avec un doux balancement des bras, elle psalmodiait des prières, et ses voiles s'étaient enroulés à ses pieds ainsi que des lianes soyeuses.
Elle était nue, souple et dorée, comme si une clarté lumineuse eût traversé sa chair. Les parfums flottaient autour d'elle, l'auréolaient et s'évaporaient, au loin, en bouffées tantôt agiles et tantôt lourdes. Le tigre s'était couché dans l'herbe, et ses prunelles de topaze ne la quittaient plus.
Prismama, cependant, ramenait un étalon blanc, presque aussi noble qu'Ackbé. A sa selle brillaient des péridots et des olivines,une aigrette emperlée se balançait sur son front.
Syta battit des mains.
— Ah ! f'u'il est charmant ! dit-elle, mais je n'ai point de parure pour me présenter devant mon peuple?...
Prismama sourit tristement.
— Aucune parure ne vaudrait ta beauté. Il ne faut pas qu'un seul bijou rompe la ligne admirable de ton corps... Reste nue, ô Divine! et tous les hommes s'agenouilleront devant toi!
— Tu veux?...
— Oui, tu triompheras plus sûrement en te monîrant ainsi !... Que seule, ta chevelure de ténèbres fasse un écrin au pur diamant de ta peau, et tu rayonneras comme un soleil sur le bleu profond du ciel ! . . .
Légèrement, elle sauta sur le bel étalon, tandis que Prismama ployait les branches devant elle, afm qu'elle ne fût touchée que par les corolles amoureuses.
Un souffle musqué montait de la Bakti ardente, un souffle qui grisait l'esprit et troublait les sens. Le désir des êtres et des plantes flottait, indéfinissable, affolant, autour de la Ranie.
La ville d'Ahmehnagara était entourée par la forêt; elle s'étendait comme une toison fauve au pied des montagnes roses, des montagnes bleues et mauves qui semblaient s'iriser de tous les feux du ciel. Mille ruisseaux, tributaires du Krichna et du Godavery, couraient, comme des reptiles, dans les moissons d'or ; au-dessus d'eux volaient d'immenses libellules, aux ailes de verre nacrées et frémissantes; des papillons cornus se posaient sur les plantes de la terre et les roseaux noirs de l'eau.
Syta se rappelait son retour de la chasse, après sa première rencontre avec Salassim. Les hommes et les femmes, sur son passage, inclinaient la tête jusqu'à baiser le sol, en signe de soumission et de respect, des enfants lui jetaient des fleurs, des jeunes filles couraient derrière elle dans l'espoir de poser
leurs lèvres sur un coin de sa chair, d'emporter un peu de sa grâce et de son parfum !... Ses Grands Maris l'attendaient, avec des paroles d'adoration, ses esclaves d'amour se frottaient de baumes, s'épilaient, se paraient pour la recevoir et contempler un moment son sourire adorable... Comme tout cela était loin ! . . .
Voici la ville, avec ses temples, édifiés à la gloire d'Issouara, ses monuments à façades de granit, couvertes d'animaux fantastiques, de figures enlacées de dieux et de déesses, curieusement sculptées. Les yajasala, emplacements des sacrifices, fument encore, et les éléphants sacrés ont les pieds rouges de sang. Depuis des heures, ils écrasent des têtes et font jaillir des cervelles. Toutes les constructions, autour de la place maudite, les murs, les arbres, les fleurs, les assistants, en sont éclaboussés !... D'immenses chars s'emplissent de corps sans tête qu'on livre au feu, car les fauves repus n'en veulent plus !...
Voici le marché aux maris, jadis plein d'une joyeuse animation, aujourd'hui, désert;
voici le quartier des Fils de joie, vide, également, car les granichy dirigent le massacre des femmes et haranguent le peuple.
Syta est entrée dans les faubourgs de la ville. Tous ceux qui l'ont vue ont crié au miracle, et se sont prosternés dans la poussière, car elle est semblable, sur le grand étalon blanc, à une idole lumineuse.
Entourée d'un superstitieux respect, elle se dirige vers le yajasala, où s'est massée la foule, derrière les Fils de joie. On la regarde avec une surprise mêlée de terreur, on n'ose la toucher; mais plus d'un homme sent, en ses veines, couler un sang tumultueux, et le bouillonnement d'un mystérieux désir embrase les visages.
Syta arrête son cheval, dirige ses regards flamboyants sur son peuple, et parle, d'une voix claire comme le cristal, que chacun entend :
— Je suis votre souveraine, dit-elle, et je reviens parmi vous... J'ai gravé mes volontés sur le lingam d'or du temple de Siva. Elles sont donc sacrées et vous devez m'obéir
comme au dieu lui-même. Qu'avez-vous à me reprocher?... J'ai voulu des lois favorables à l'humanité faible et souffrante ; jamais je n'ai cherché que votre bien-être moral et physique. Avec moi vous avez été heureux dans un pays prospère... A part les sacrifices des brahmes, que je n'ai pu empêcher, le sang, pendant mon règne, n'a pas été répandu. J'ai protégé la vie de chacun, prêché la reconnaissance, la pitié, la charité, l'aide mutuelle et l'aumône d'amour : toutes les vertus qui sont agréables à l'Etre suprême, qu'on outrage, en ce moment, par d'épouvantables crimes!... Tant que j'ai régné, toutes les forces réunies de l'industrie et de l'agriculture ont été appliquées à augmenter la fortune de chacun, à favoriser l'étude des sciences et le développement des arts. Le régime de favoritisme, de haine et de compression qui, partout ailleurs, accable les hommes, n'a jamais existé ici. Par suite de la diminution de la population vous n'avez point connu la misère, et vous me bénissiez comme une bienfaitrice... Quel vent de folie a donc soufflé sur vous?...
Le peuple, en extase, gardait le silence. Seuls les Fils de joie avaient des sourires méprisants et des regards mauvais. Avec leur face rasée et les gemmes qui couvraient encore leurs bras et leurs chevilles, ils ressemblaient pourtant à des femmes, et leur rage n'en était que plus grande.
— A mort ! cria l'un d'eux.
Syta reprit avec tristesse :
— Que vous ai-je fait ?... Jamais, je !e jure, je n'ai voulu que votre bonheur, et le joug de la femme vous était doux. Vous cherchez l'égalité?... Mais l'égalité humaine n'existe pas. Toujours il y aura des puissants et des faibles, des riches et des pauvres. Nous avions, pour vous, la pitié, la tendresse, le dévouement, l'abnégation, toutes vertus que vous connaissez peu. Quand vous aurez renversé le pouvoir féminin, qui vous gouvernait par la bonté et la justice, vous vous choisirez des maîtres qui vous exploiteront et vous tromperont. Les esprits ambitieux et pervers triompheront des natures simples, les malins supplanteront les naïfs et les honnêtes. Il y aura,
désormais, des oppresseurs et des opprimés, une lutte acharnée décimera les hommes, et vous combattrez pour la femme que vous voulez vaincre !
« En détruisant tout ce qui existe, vous n'arriverez pas à la perfection, qui n'est point de ce monde ! Vous créerez, hélas ! des maux nouveaux et de plus grands crimes qui ne profiteront qu'aux brahmes, vos ennemis cachés. Ah ! comme nous sommes loin de l'ancienne et pure religion, qui prohibait même le sacrifice des animaux, et ne voulait que des lois d'amour !... Tous vos efforts tendront à faire couler le plus de sang possible, et ce n'est pas avec le remords de vos folies homicides que vous arriverez à la paix de l'esprit et de l'âme!...
— Pourquoi nous avez-vous quittés?... sanglota un jeune garçon qui se trouvait au premier rang des spectateurs.
— Le sais-je?... Les serviteurs de Kanda- Swany m'ont soumise à l'envoûtement d'un Charmeur, et j'ai été en son pouvoir, sans force comme sans volonté. L'occulte et malfai-
santé puissance m'a entraînée aux pires folies... et je reste la victime d'une secte damnée !...
Une grande rumeur s'éleva dans la foule. Les brahmes sortaient du temple, précédant une troupe de danseuses, venues des provinces voisines, où déjà régnait l'influence masculine.
Un vieux prophète, dont la sala s'ornait de cordelettes d'argent, nouant la taille et les poignets, prit la parole avec feu, tandis que la princesse, tremblante, regardait toutes ces filles, humbles et jolies, parées à leur tour pour le plaisir du mâle.
— Ce que cette femme vient de dire, déclara le brahme courroucé, n'est que sottise et mensonge ! . . . Trop longtemps vous avez courbé le front sous son humiliante domination, alors que dans les autres pays, le lingam, depuis longtemps, a détrôné le symbole de faiblesse et de ruse!... Et vous n'aurez point à regretter votre ancienne existence de luxe, vos journées de paresse dans les maisons closes. Rien, pour vous, au fond, ne sera
changé, car vous ferez travailler vos compagnes, et vous profiterez de leur travail. Vos épouses seront vos servantes ; vous aurez, sur elles, droit de vie et de mort; les \euves se brûleront sur le corps de leur mari, et les vierges, dans la solitude, attendront votre désir ! . . .
Syta voulut interrompre le brahme, mais les cris des Fils de joie couvrirent ses protestations.
— Certes, poursuivit le vieux devin, cette créature est fort belle, mais d'autres femmes, des provinces qui nous sont soumises, nous promettent un vrai régal de chair, elles sont esclaves, déjà façonnées au respect et à l'obéissance... Tous, nous pouvons choisir dans leur troupeau d'amour.
Les jeunes filles s'étaient avancées sur le lieu du sacrifice. Les dévédas avaient jeté, sous leurs pas, des fleurs roses et bleues, des rameaux fraîchement cueillis, afin de cacher le sang qui coulait encore en ruisselets gluants. Mais elles ne semblaient point surprises ; leurs grands yeux humides ne reflétaient que l'émoi lascif des sens.
Elles s'étaient prises par la taille, se penchaient à droite et à gauche, en poussant une sorte de plainte langoureuse. Les voiles de leur gorge, s'écartant, laissaient voir leurs seins superbes qui se dressaient comme des corolles de lotus hors des ondes.
Syta fit un suprême effort. Droite sur le grand étalon blanc, avec la splendeur de ses chairs, qui effaçait toutes les autres, elle parla dans le tumulte, et, peu à peu, le silence se rétablit.
— Vous voulez, dit-elle, suivre l'exemple des autres peuples, à la fois si féroces et si corrompus ! . . . Vous faites appel aux énergies révolutionnaires pour renverser une femme, une femme dont l'âme de bonté et de pardon n'a voulu nue votre bien ! . . . La reprise de nos possessions, l'expropriation de ce qui nous appartient s'accomplira donc par le communisme anarchique. Vous détruirez le gouvernement, répudierez sa morale et ses lois pour suivre l'initiative des brahmes, servir leur cause et leurs intérêts!...
— Oui, oui, hurla le prophète, c'est après
ce renversement de l'ancien pouvoir que les esclaves affranchis pourront se livrer aux occupations attrayantes de labeur librement choisi, et procéder scientifiquement à la culture du sol et à la production commerciale. C'est l'antique civilisation, tout entière, que nous voyons s'achever. Désormais, nous régnerons par le droit de la force et de l'autorité mâles. La tradition de la Matrice d'or, mère du monde, ne nous domine plus : nous professons une foi nouvelle, et dès que cette foi, qui est en même temps la conscience de notre valeur, sera devenue celle de tous ceux qui cherchent la vérité, elle prendra corps dans le monde des réalisations.
Syta, les yeux clos, semblait s'abandonner à un rêve mystérieux, un mélancolique et fier sourire plissait ses lèvres. Autour d'elle, les danseuses lascives faisaient tressaillir leur croupe et leurs flancs, levaient mollement, leurs bras chargés d'anneaux.
Le brahme reprit d'une voix aiguë :
— Certes, l'imminente révolution, si importante qu'elle puisse être dans le développe-
ment de l'humanité, ne différera point des révolutions antérieures en accomplissant un brusque saut : la nature n'en fait point. Mais, on peut dire que, par mille symptômes concluants, par mille modifications profondes, les droits de l'homme sont depuis longtemps constitués. Ils se montrent partout ; ils éclatent dans les villes comme dans les campagnes ; ils régnent sur la terre qui appartient au plus fort. Méconnaître davantage les lois de la nature serait pure folie !...
Les danseuses, dans une pose de volupté irrésistible, semblaient s'offrir à la foule. Il y eut une clameur immense de triomphe et de désir. Syta comprit que sa cause était perdue; elle dit, avec mépris, tandis que les brahmes, malgré la résistance de Prismama, saisissaient la bride du grand étalon :
— Insensés ! Tous vos efforts tendront, désormais, à faire le mal pour le mal, à tuer pour tuer, et ce n'est pas avec le remords de vos crimes que vous pourrez être heureux!... L'humanité, d'ailleurs, est irresponsable, et je vous pardonne votre démence. Mais, mieux
valait, croyez-moi, nos institutions de douceur, de pitié et de tendresse que la rage sanguinaire qui vous conduira au désespoir et à la ruine ! . . .
Les pierres, maintenant, pleuvaient sur la souveraine qui demeurait droite et fière dans le nimbe admirable de sa beauté. Elle n'eut plus un geste, et se laissa emmener par les brahmes, tandis que le peuple, avec des rugissements de fauves, se jetait sur les courtisanes, étendues dans la boue et le sang.