‹ Le harem de SytaChapitre 8 sur 29 · LE CONSEIL · texte numérisé non relu

LE CONSEIL

Syta et Lackmama étaient sorties de la maison blanche. Devant elles la ville resplendissait, aux premiers rayons du soleil, avec ses monuments dont les faîtes d'or s'incendiaient, ses colonnes, ses minarets, ses palais, verts et bleus, aux irradiations de queues de paons. La poussière des rues montait en légers tourbillons sous la brise matinale et une rumeur partait des maisons, semblable au crissement d'une nuée d'insectes.

— As-tu appris quelque chose? demanda la princesse à Lackmama.

— Non, rien, hélas!... Le Fils de joie m'a engagée seulement à assister à la Saktypoudja.

— J'ai reçu le même conseil.

— Et que feras-tu?...

— Je ne sais encore. J'éprouve une certaine répugnance à me rendre à cette fête de la matière, malgré les mensonges symboliques dont les brahmes cherchent à la parer. Je crains d'être leconnue et blâmée de cette curiosité.

— Nous descendons dans la crypte; nul ne nous verra, et, par une ouverture, ménagée à cet effet, nous ne perdrons rien de la cérémonie.

— C'est vrai, tu connais tous les secrets du temple, et tu as, sans doute, figuré parmi les vestales de volupté?

Lackmama baissa les yeux.

— Je l'avoue. Le devoir de la prêtresse de Siva est de s'offrir à tous, aux brahmes comme aux yoghis. Ah! les serviteurs du dieu noir sont plus instruits que nos maris, et, même, que les Fils de joie! Rien ne saurait te donner une idée de ces saturnales!... Pourtant, les religieux errants se tiennent à l'écart, une grille, même, les sépare des au-

très fakirs, et jamais ils ne se livrent aux dérèglements de la Sakty.

Les deux fenmies ramenant leurs voiles sur leur visage, traversèrent d'un pas rapide les ruelles tortueuses de la ville, choisissant, pour rentrer au palais, les quartiers les plus déserts.

Devant les maisons , des marchands de fruits et de légumes commençaient à s'installer, criant leurs primeurs. Il y avait là de beaux garçons qui souriaient aux filles, toujours prêts à quitter leur étalage pour satisfaire un caprice de rencontre ou s'engager dans le bataillon des maris servants. Des enfants portaient des vases de cuivre sur l'épaule, entassaient, dans de légères corbeilles, les provisions du jour. Ils étaient jolis et pimpants avec des colliers de turquoises et de corail, des bouffettes de nuances vives sur les oreilles. Nus, pour la plupart, ils n'avaient qu'une petite ceinture de cuir découpé ou une feuille de métal, retenue, sur les hanches, par une chaînette.

Seuls, les garçonnets sortaient le matin

pour les soins du ménage, les filles demeuraient au logis, se parant et se parfumant, toujours occupées du soin de leur beauté. Elles étaient, d'ailleurs, en minorité, l'usage voulant que les chétives et les contrefaites fussent immolées, dès leur naissance ; aussi n'était-il guère de demeure dont le seuil ne fût la pierre tombale de quelque nagallas (victime d'amour) destinée à veiller sur les êtres et les choses.

Ces petits anges revenaient à date fixe, dans certains villages; on les voyait sortir de terre, plus brillants que les rayons de Ma, la lune, et ils formaient d'étranges rondes aériennes, jusqu'à l'heure où la brise matinale ouvrait le cœur des lotus. Les nagallas étaient aussi vénérées que les esprits bienfaisants de l'eau, de l'air et du feu; des temples, même, leur étaient consacrés dans les solitudes des Montagnes bleues.

La Ranie, de retour au palais, mit sur son front le bandeau aux douze cœurs de diamants, se vêtit d'une gaze brodée d'or et, en compagnie des six Grands Maris, passa,

comme d'habitude, la revue de sa garde royale, donna à manger aux fauves, et se rendit dans la salle du conseil.

Il ne fut guère question, ce jour-là, de la chose publique, ni des intérêts du pays. Syta, fiévreuse et nostalgique, apprit à ses époux ses démarches de la nuit, et combien son sacrifice à Kama, dans la maison de volupté, avait été inutile.

Les six seigneurs partagèrent sa peine.

Ruman-Bibi, la Science parfaite, fut surtout dépité de n'avoir pu fournir aucun avis prépondérant. Biskourmi, la Colonne de félicité, critiqua un peu, en le jalousant, le Fils de joie, et Nandamù, le Bélier d'or, mit Syta en garde con're les dangers de la Sakti-poudja.

— Si tu le permets. Lumière divine, nous t'accompagnerons dans cette expédition? proposa Soulabatka.

— Des hommes bien armés ont toujours leur utilité dans de semblables bagarres !

— Et si ton charmeur résiste, nous l'enlèverons! conclut Paraçou, l'incomparable.

Syta restait soucieuse. Il ne lui plaisait

point d'associer les six seigneurs à ses affaires de cœur. Certes, ils étaient empressés et tendres, selon l'étiquette, remplissaient loyalement leurs devoirs; cependant, il leur manquait, ce qui est tout pour une femme : le charme de l'imprévu et de l'inédit. Ce qui se passe au grand jour, sans difficulté, sans discussion, sans lutte est de mince intérêt. Combien l'amour serait banal s'il n'offusquait personne!... C'est pour cette raison, sans doute, que la petite princesse ne pouvait aimer ses six Grands ^iaris et encore moins les jolis satellites qui srravitaient autour de ces importantes planètes.

— J'irai seule avec Lackmama, déclarat-elle, d'une voix brève.

— Comme il te plaira, Reine Auguste! soupira Ruman-Bibi, tu es libre de tes actions,

— Et nous n'avons qu'à nous incliner devant ton désir, appuya Paraçou avec un peu d'amertume.

— Tous les hommes t'appartiennent, ajouta Biskourmi d'un ton mielleux, aussi, feras-tu bien, après avoir satisfait ton désir.

d'envoyer ce Yoghi dans un monde meilleur!

— Nous l'immolerons dans une belle cérémonie en l'honneur de Siva! conclurent les six seigneurs, rassérénés; ce sera l'occasion de réjouissances sans nombre!...

— Et les brahmes nous assisteront, dit Ruman-Bibi. Au fond, ils détestent ces religieux errants qui leur enlèvent un peu de leur influence et de leur prestige. Nous leur laisserons le cœur du fakir pour l'autel de Bahvany.

Syta eut un rire léger.

— Attendez, au moins, que ma bouche ait connu la saveur de ses baisers! J'ignore son nom, je ne sais d'où il vient, ni où il va, et vous disposez déjà de sa vie... Si c'était un envoyé des dieux?...

— Tu aurais vu autour de son front l'auréole de gloire!...

— Devant le soleil, il semblait un autre soleil, et la forêt en était illuminée!

— A-t-il fait des miracles?

— Il m'a sauvée de la piqûre du serpent.

— Tous les charmeurs eussent agi de même.

— Enfin, déclara la princesse, avec impatience, s'il n'est point supérieur aux autres hommes, il a su produire sur moi un effet surnaturel, et je lui suis reconnaissante de m'avoir révélé que je n'étais point une poupée sans âme et sans cœur!

Dédaigneuse et hautaine, elle se leva, au milieu du silence consterné de ses six radogk, puis, ayant ramené sur sa poitrine la gaze d'or, un peu dérangée par la chaleur de la discussion, elle quitta d'un pas rapide la salle du Conseil.

Page 1