‹ Le hasard du coin du feu. Ouvrage illustré de 7 dessins de E.P. MilioChapitre 8 sur 32 · LA MA ROI [SE · texte numérisé non relu

LA MA ROI [SE

Pour juger combien aisément on Hatte la notre, il ne faut que considérer avec quelle facilité on la blesse.

CÉLIE

Si elle est tout à la fois aussi puérile et aussi délicate que vous le prétendez, je crois que Ton doit moins en accuser la nature, qui, à cet égard peut-être, a moins de tort avec nous qu'on ne le dit, que notre éducation qui ne nous la tourne que sur de petits objets; et les hommes qui, par le genre de leurs éloges, achèvent toujours en nous ce que l'éducation n'avait fait que commencer.

LA MARQUISE

Le premier de ces reproches est très fondé, sans doute; quant au second, on pourrait y répondre que, comme quand l'on tend un piège à quelque animal que ce soit, on a soin de le munir de l'amorce qui a le plus en elle de quoi l'y attirer; de même les hommes ne nous disent tant que nous sommes belles que parce qu'ils savent que de tout ce qu'ils pourraient nous dire, ce sera ce qui nous flattera le plus ; que l'amourpropre est toujours en nous plus susceptible de reconnaissance que le cœur; et que la plus sûre voie qu'ils aient pour gagner le dernier, est de flatter l'autre. Si donc nous ne prisions la beauté, et la peine qu'ils prennent de nous vanter nos charmes, que ce qu'elles valent en effet; que nous missions à être estimables la vanité que nous

DV COIN 1>I FEV

mettons à n'être que belles ; que nous crussions enfin ce qui est de la dernière et de la plus incontestable vérité que l'amour promet plus de bonheur qu'il nen procure, et que la vertu en procure toujours plus encore qu'elle n'en promet; vous verriez que leurs triomphes et nos chutes ne seraient pas si fréquents: et qu<\ si nous le craignions davantage, le malheur d'aimer erait plus si souvent compté parmi les nôtres.

célie Je ne suis point surprise qu'avec une pareille façon de penser, vous ayez tant fait attendre à M. de Clerval son bonheur.

LA MARQUISE

Il est vrai qu'il ne m'a pas conquise à bon marché.

CÉLIE

Ah! dites-moi un peu, je vous prie, Marquise, comment vous attaqua-t-il ?

LA MARQUISE

Comme, apparemment, il fallait que je le fusse, puisqu'il m'a prise.

CÉLIE

Je vous demande pardon; mais c'est que je me souviens de lui avoir vu certain air léger qui, dans vos idées sur tout cela, ne devait pas le rendre fort propre à vous plaire.

LA MARQ1 [SE

A cet égard, les femmes n'ont guère à se plaindre des hommes que quand elles auraient à se plaindre d'elles-mêmes. Je puis vous assurer, par exemple, que si M. de Clerval ne m'eût pas dit quelle avait été sur cela sa méthode la plus ordinaire, je n'aurais jamais eu de quoi m'en douter; mais, malgré cela, je ne serais point surprise qu'en certaines occasions l'air léger dont vous parlez ne lui parût encore nécessaire.

CÉLIÉ

Comment ! En de certaines occasions !

Est-ce que vous ne l'auriez pas rendu fidèle ?

LA MARQUISE

Non; mais constant; et, à mon sens, c'est beaucoup plus.

CELIE

Quoi! vous lui passez des infidélités!

LA MARQUISE

Je crois, en effet, lui en avoir pardonné quelques-unes.

CÉLIE

Assurément, vous êtes douée d'une belle patience!

LA MARQUISE

Bon! Quand on est sûre du cœur d'un homme, qu'on le connaît honnête, et que l'on sent que, du côté des choses qui seules sont en droit de former un attachement du-

DU COIN l>( FEl

rable, on a de quoi le fixer, qu'importent tous ces petits écarts dans lesquels les entraînent l'occasion, le caprice, et cette fureur de conquérir qu'ils nous reprochent tant, et dont

je les crois, pour le moins, aussi atteints que nous-mêmes.

Page 1