‹ Le hasard du coin du feu. Ouvrage illustré de 7 dessins de E.P. MilioChapitre 9 sur 32 · I I LIE · texte numérisé non relu

I I LIE

En vérité ! je ne vous conçois point.

LA M \ Roi [SE

Il est pourtant bien aisé de me concevoir : c'est que j'ai moins de vanité que d'amour, et que je ne confonds pas avec ses sens les sentiments de celui que j'aime.

CÉLIE

Mais, si je m'en souviens bien, je ne vous ai pas toujours vue si tranquille.

LA MARQUISE

Je l'avoue; et cela était tout simple. M. de Clerval avait, dans le monde, plus usé son imagination que son cœur; mais je n'en savais rien, et la peur m'était permise. Rien, il est vrai, n'égalait sa vivacité pour moi ; mais, quoiqu'il parût fort amoureux, il se pouvait qu'il ne fût qu'ardent, et qu'il s'y trompât lui-même. D'ailleurs, la galanterie naturelle de son esprit, la noblesse et les agréments de sa figure, la façon dont il avait vécu dans le monde, sa réputation assez laite pour alarmer un cœur tendre, l'idée qu'il semblait avoir des femmes, et qu'à

celles qui l'avaient occupé jusque-là, il ne se pouvait point, en effet, qu'il n'en eût pas prise, justifiaient ma défiance. S'il ne m'eût jamais montré que des désirs, il ne l'aurait pas bannie ; il m'a prouvé de l'estime, et m'a tranquillisée.

CELIE

Vous êtes assurément une maîtresse bien commode! Vous croyez donc, comme ils voudraient que nous fissions toutes, qu'ils peuvent être infidèles et n'en pas moins aimer?

LA MARQUISE

Sans doute : ils sont nés libertins; tout les tente; mais tout ne les soumet point; et je ne trouve pas si chimérique la différence qu'ils s'obstinent à mettre entre ces deux choses-là. Encore une fois, fantaisie n'est pas amour; et si j'ai vu M. de Clerval revenir quelquefois à moi un peu éteint, je ne l'en ai pas moins retrouvé fort tendre.

CÉLIE

Je ne sais que vous dire ; mais il me semble que vous risquez beaucoup de lui permettre de ces écarts-là.

LA MARQUISE

Je risquerais beaucoup plus, selon moi, à les lui défendre. Tout ce qu'on gagne à gêner les hommes dans leurs caprices, c'est de les y attacher davantage; et quelquefois

DU COIN DV FED i~

de leur en taire des passions. Je veux, d'ailleurs, qu'il en soit ramené par le vide qu'il y trouve; le goût du plaisir ne s'use en eux que par le plaisir même. S'il mettait de Pair à toutes ces misères-là, loin qu'il se corrigeât d'y attacher une sorte de prix, il tiendrait sans doute à la fureur des conquêtes jusqu'à l'âge auquel elle ne peut plus donner que le dernier et le plus dégoûtant des ridicules, mais il n'est que libertin, et avec la façon de penser que je lui connais, il ne me sera pas bien difficile de le faire revenir d'un travers dont, par le secours du temps et de ses seules réflexions, il sentirait de lui-même tout le faux.

pÉLIE

Je ne puis, Marquise, que vous admirer; vous imiter ne serait pas en mon pouvoir. Hélas! le pauvre Prévanes a fait vainement tout ce qu'il a pu pour que je pensasse comme vous : nous avons eu pour cela des scènes!... Ah! que je me les reproche aujourd'hui! Qu'il m'est affreux de me souvenir que j'ai cent fois fait le malheur de sa vie!... Grand Dieu! quelle idée!... Et il n'est plus !

LA MARQUISE

Eh! Célie ! Quel malheureux souvenir!... Mais j'entends une chaise : c'est sûrement le duc. Voulez-vous que je le gronde d'être

arrivé si tard? Vous verrez un homme bien embarrassé. Il est tout à fait plaisant quand il croit m'avoir donné de l'humeur.

CÉLIE

Hélas! Marquise, que vous êtes heureuse! La seule félicité qui puisse me rester au monde est le spectacle de la vôtre. Puisset-elle être aussi durable que vous le méritez. (Elle pleure.)

LA MARQUISE

Savez-vous bien qu'il va croire que c'est sa présence qui vous afflige; et qu'il se flattait de vous retrouver plus raisonnable ?

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