‹ Le haut commandement des armées allemandes en 1870: (d'après des documentsChapitre 10 sur 25 · C. DE WiDDERN · texte numérisé non relu

C. DE WiDDERN

(2) Manstein, retraité en i873, est mort à Flensburg, en i877.

d'esprit, il ait ass^z mal reçu ta nopTelIe d'une emprise aussi formelle sur ses ordres et sur sa volonté.

Son premier mouvement fut donc de révoquer les instructions qu'avaient données Wrangel. Un officier, expédié à grande allure, courut faire rétrograder d'urgence le 11" grenadiers. Quant au général lui-même) il était appelé en personne et sans délai au quartier général c|e Sillegny. Il s'y rendit en hâte par un soleil ardent et une terrible poussière; mais Manstein n'ayant pas pris garde à ces inconvénients, force lui était bien de les subir. Ils étaient peu de chose, d'ailleurs, auprès de la scène qui l'attendait. De son aveu même, elle fut terrible, et jamais chef ne se montra plus dur à l'égard d'un subordonné que le haut rang de lieutenant général aurait dû cependant garantir contre une pareille algarade. 11 l'essuya sans pouvoir même tenter une justification quelconque, et rentra à Arry, jurant, mais un peu tard, qu'on l'y prendrait plus.

Il eut, quelques heures après, pour compagnon d'infortune, certain c^pits^ine de rétat-major du IX*" corps, nommé de Lignitz (l), qui joua, lui aussi, un rôle essentiel dans cette journée? et n'en reçqt d'abord d'autre récompense qu'une verte semonce de Firascible Manstein. Ses interventions hardies et répétées, son activité inlassa^ble et féconde éclairent d'un jour particulier la façon dont

(1) Devenu général de l'infanterie, il a comma|]|(}é depuis le IIP corps d'armée, à Berlin.

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est comprise, en Allemagne, la mission d^ Téta^major, et en montrent Tindéniable crédit.

Car il n*est plus ici Question de cette usurpation hasardeuse que, deux jours auparavant, le colonel de Brandensteiq aystit osé entreprendre sur les prérogatives mêmes du commandement et sur sa responsabilité concrète. Il ne s'agit que d'une extension légitime et permise donnée spontanément à des fonctions assez mal définies en général, par un officier qui a conscience de leur importance, et entend les remplir dans leur intégralité. L'hommage rendu à son heureuse initiative peut donc être entendu sans hésitation comme un encouragement à l'imiter.

Le capitaine de Lignitz avait été envoyé de grand matin en mission spéciale au quartier général de l'armée, à Pont-à-Mousson. Il vit là le prince Frédéric-Charles, le chef d'état-major général, d'autres officiers, en particulier le major Hœseler (1), avec qui il s'entretint de la situation stratégique, et assista au dépouillement des premières dépêches arrivant du champ de bataille. Nous devons croire que celles-ci furent interprétées d'une façon singulièrement optimiste, puisque, lors de son départ, le prince lui dicta l'ordre suivant, destiné au IX*" corps :

Le IIP corps poursuit depuis ce matin, à dix heures, des troupes ennemies se retirant de Vionvitle sur Thionville. Il est prescrit à ce corps de s'attacher à Tadver-

(i) Depuis^ coiametndant du XV^^ corps à Metz, et «ctuellement feld-maréchal-génëral .

ssàre jusqu'à ce que ce dernier soit réfugié à Thionvilk^ ou ait été rejeté au delà de la frontière belge. Il importe que le IX* corps occupe bientôt Mars-la-Tour, et couvre, aujourd'hui même, du côté de Metz, le flanc droit du III^, auquel il servira en principe de soutien. Autant que possible, les prescriptions de cet ordre devront être complètement exécutées à la date du 17.

Si rexistence d'un pareil document ne nous était i certifiée par un officier qui affirme ravoir copié aux i archives du IX" corps, on serait vraiment en droit . de croire qu'il est ou apocryphe, ou l'œuvre de ■ quelque mauvais plaisant. Il est impossible, en \ effet, d^accumuler en moins de mots un amas plus déconcertant d'affirmations fantaisistes et de prescriptions incohérentes. Ce corps d'armée qui, à lui tout seul, doit refouler une armée entière au delà de la frontière belge, distante de plus de 60 kilomètres à vol d'oiseau; cet autre qu'on envoie à Mars-la-Tour, sur le flanc gauche du premier, et qui doit en même temps lui servir de soutien sur son flanc droit, du côté de Metz ; enfin cette date comminatoire du 17, fixée on ne sait pourquoi à une opération faite d'imagination et de rêve, tout cela constitue une véritable gageure contre le bon sens, et l'on comprend que la Relation officielle soit restée muette sur cette aberration momentanée d'un général d'ordinaire plus pratique et plus avisé (1).

(1) « Cet ordre, dit Cabdinal de Widdern, figure aux archives du IX* corps avec la mention : dicté verbalement au capitaine de TAgnitz. Mais celui-ci a déclaré qu'il n'avait rien écrit, el

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.insi muni d^instructions qu^il n'avait pas à er, mais décidé surtout n à faire le nécessaire ir que son corps d'armée atteignît aussitôt que sible le théâtre du combat (1) » , le capitaine de ;iiitz se rendit rapidement aux ponts de la selle, où il espérait rencontrer le général de nsteîn, ou tout au moins les colonnes du * corps. Ne voyant personne, il avisa de la situan, par un billet, les divers commandants d'unité, îs s^occupa de faire jeter des ponts afin de hâter passage. Bientôt, trouvante Novéant des troupes lî gagnaient le champ de bataille, et, entre autres,

1 1* grenadiers, il leur dit qu'il » fallait aller du >té où l'on se battait, sans attendre d'ordres, car ut le corps d'armée ne tarderait pas à en faire de ême »» .

Survint alors le prince de Hesse, commandant la 5* division (IX* corps). Il lui tint un langage idenque, et l'engagea, lui aussi, à courir au canon ^ec tout ce qu'il avait sous la main. Le prince ésitait. Lignitz, montrant les convois de blessés ui affluaient, et les notes qu'il avait reçues depuis [uelques heures, desquelles il résultait que la lutte tait de plus en plus chaude, insista tellement qu'i init par le décider, malgré la terreur qu'inspirait Aanstein. Et c'est ainsi que la division hessoise put

:}ue l'ordre en question « avait du être ajouté plus tard aux archives ». II en reconnaît cependant pour exacte la teneur. On se demande alors à quel sentiment a pu céder le collecteur de ces archives pour y ajouter un factum aussi extravagant.

(l) Lettre du gon<?ral de Jjignitz, citée par WIr)l)Kl\^.

arriver en majeure partie, vers sept heures un quart, au débouché du bois des Oignons, et s'engager, sur les avis du chef d'état-major du VIU* corps d'armée, lequel était là depuis le matin, contre l'aile gauche française, qui faisait de ce côté des progrès inquiéta^nts*

Cependant, le général de Manstein, informé eaQp de ce qui sç passstit, s'était (^écidé à monter à cheval et à gagner à son tour ta Moselle. Il arriva à Corny ver§ si^f heures et demi, furieux de ce qu'une bonne partie de son corps d'armée lui eût déjàj échappé; et il se mit aussitôt à décharger sa colère | sur le malheureux {jignitz. Comme celui-ci cherchait à le mettre au courant des incidents divers de cette journée si bien rempli^ : a Nqus savons tout cela! » répondit brusquement le général. Puis, sans Ipi permettre de continuer : « Oqest Iç. 11* régiment? interrogea- t-il. Qù estle prince deHesse?" (jignitz raconta alors ce qu'il avait fait, et s'excusa sur la gravité des affaires de la liberté grande qu'il s'était octroyée d's^gir. Mais Manstein ne l'écoutait déjà plus.

« Vexé d'avoir jugé superficiellement la situation générale, et d'être arrivé ti'op tard de sa personne, sans amener le gros de ses forces qui aurait pu renforcer de^ns la journée même le III* corps obligé, contre toute attente, de soutenir une lutte difficile (l), \i il maugréait contre les autres afin de ne pas avoir à se blâmer lui-même. « Je n'admets pas

(i) Cardinal de Widdern, loc. cit.

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qu^tin officier d'état-major se permette de se substituer à ses chefs! » cria-t-il d'un ton rogue. El il infligea Au pauvre capitaine, qui peut-être s'attendait à des éloges, et en tous cas les avait mérités, la réprimande la plus sévère et la plus injtistifiée.

Mais, cette concession faite à son mauvais caractère, le brave soldat Iqil'il était se retrouva, et, piquatit des deiix, gagna le chan^p de bataille où il arriva avant la fin du combat. De là, il dontia leê instructioiis nécessaires pour que son corps d'artHëé se concentrât tout etltier dans la nuit même, à portée de ses ordres ; puis, n'ayant à sa disposition qu'une ferriae encombrée de blessés, il s'endormit sur une chaise, devàht la porte, au milieu dé Séâ officiers, couchés par terre à ses côtés.

Quant au côloUel de Schœning, cOhiUiandaiit le 11* régitoeut de grenadiers, il n'avait échappé cjue par une blessure tnortelle à la rebuffade qui, probablement aussi, l'attendait.

On se rappelle que, sur Tordre du général de Wrangel, son régiment avait été envoyé au poilt de Novéant. Mais voyant là 16* division courir au feu, incité, d'ailleurs, par les pressantes invites de Lignitz, le colonel de Schœning n'y avait plus tenu, et, sur l'autorisation du général de Batnekow, qui d'ailleurs n'avait point qualité pour H donner^ il avait suivi ce dernier (I). L'engagement de sa troupe fut rude et coûta 41 officiels avec

(i) Le général de Barnekow^ cOmmaadaùt \a iO* ditiftidû du VIII' cdrps (I" armée), n'avait aucune autorité sur Un régiment du IX" corps (II® armée).

1,169 hommes. Mais il contribua, dans une large mesure, à dégager l'aile droite d'Alvensleben. I! paraît même que les pattes jaunes que portait, sur les épaules, le II* grenadiers, firent croirentà Bazaine qu'un nouveau corps d'armée ennemi était arrivé; supposition qui le détermina à renforcer encore d'avantage son aile gauche, en raison de la communication avec Metz (1). Le fait est possible: je doute cependant qu'il ait influencé à ce point le commandant en chef de l'armée française, lequel, en ce qui concerne cette tendance spéciale, n'en avait certes pas besoin.

Il n'en est pas moins certain que l'entrée en ligne du 11* grenadiers eut une influence décisive et sauva du désastre toute une brigade du VIII* corps, mise en déroute par les chevronnés de la garde impériale. Ce serait assez pour auréoler la mémoire du colonel de Schœning, si sa mort héroïque et le caractère dont il fit preuve, en cette circonstance, ne lui donnaient , d'autre part, un si puissant relief.

Au moment même où il venait de faire prendre à son régiment la formation préparatoire de combat, lui arriva, en effet, l'ordre formel, que Manstein avait arraché à Wrangel, de revenir sur ses pas. Mais, en même temps, le chef d'état-major du VHP corps accourait lui demander de s'engager, au nom de la 16^ division en détresse (2). Quel

(i) Cardinal de Widdern^ loc. cit.

(2) II ajoutait que le prince Frédéric-Charles avait donné à tout le IX* corps l'ordre d'arriver. C'était vrai, si l'on 8*en rap*

parti choisir, entre une obéissance passive qui lemettait sans doute à Tabri de toute aventure, non toutefois sans quelque diminution de soi-même, et la voix de Thonneur militaire^ par laquelle il s'entendait appeler? Schœning n'hésita pas. 11 fit d'abord lire à ses officiers réunis l'ordre qu'il venait de recevoir, en les regardant fixement. Puis, les voyant aussi décidés que lui-même : k Eu avant! avec Dieu! » s'écria-t-il, et il lança les grenadiers à l'attaque. Quelques minutes plus tard, il tombait, le corps traversé d'une balle, mais heureux d'avoir fait plus que son devoir. Et, le soir, couché à l'ambulance sur un lit de paille, il disait, à un lieutenant de son régiment accouru pour le voir : « Sommes-nous vainqueurs? Je sais que je vais passer en conseil de guerre, mais j'ai la ferme confiance que je serai acquitté! » La mort survint, qui l'amnistia.

J'aime à croire, du reste, qu'il ne se serait pas trouvé un tribunal pour condamner tant de fermeté et de courage, même si Manstein, mieux informé et tout à fait apaisé, n'avait pas lui-même reconnu son erreur en félicitant chaudement, dès le lendemain,, le régiment décimé. C'était un bourru, sans doute, mais qui n'était point malfaisant. Quand il connut, dans leur entier, les services que lui avaient rendus ses subordonnés, et comment ils s'étaient dévoués en son lieu et place, il ne leur tint plus rigueur.

porte à l'ordre étrange que nous avons cité plus haut. II est, d'ailleurs, le seul qui ait été envoyé dans ce sens.

Il voulût knéme que la première croi* de fer donnée au IX* corps JFût pour le capitaine de Lignitz, si vertement rabroué par lui poût son ardeur féconde, et à qui il fit ainsi amende honorable en reconnaissant que de pareils mérites doivent se payer tout autrement que par Tingratitude et Taigreut*. a Grâce à Votre activité infatigable, lui dilil en le décorant, le IX' corps a pu, dans la journée du IB août, être conduit à la victoire. » Cette Vérité indéniable, Manstëin avait mis biendu letnps à la proclamer.

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