II. — LE X* CORPS ET LE GÉNÉRAL DE VOIGTS-RHETZ
Que devenait en tout ceci le X* corps, si impatiemment attendu? Il se promenait sur les routes, en quatre colonnes séparées par des intervalles de plusieurs lieues, c'est-à-dire qu'il était dans les conditions les meilleures pour se faire écraser en détail par un ennemi tant soit peu entreprenant.
La nuit du 15 au 16, il l'avait passée dans le voisinage de la Moselle, partie à l'est de Pont-à-Mousson (20* division et artillerie de corps), partie à Thiaucourt (19* division et brigade de dragons de la garde qui lui était adjointe).
Un détachement (deux bataillons, deux escadrons et une batterie) occupait, plus au nord, les abords ouest de Novéant (I). Une autre, destiné à soutenir la 5" division de cavalerie, qui opérait déjà devant Mars-la-Tour et Puxieux, devait se porter, le 16 de grand matin, de Pont-à-Mousson sur Chambley, y être rejoint par le premier, puis de là pousser sur la route de Fresnes jusqu'à Doncourt-aux-Templiers (2).
D'une façon générale, le mouvement, pour cette journée, était orienté sur Verdun, en vertu de cette idée, commune au prince Frédéric-Charles et au
(i) Il était commandé par le colonel de Lyncker. (2) Quatre bataillons, trois escadrons et une batterie, aux ordres du colonel Lehmann.
commandant du X* corps, que « l'armée française ^ était en pleine retraite sur la Meuse » . L^un et Tautre Tavaient exprimée de façon très explicite en tète des ordres qu^ils avaient donnés.
Qu'Alvensleben eût déjà franchi la Moselle, dans les conditions que Ton sait, tout le monde l'ignorait, sauf Lyncker qui lui emboîtait le pas. Ce dernier était aux écoutes, et ne tarda pas à percevoir Técho du furieux combat qu'au nord de Gorze livrait la 5* division. Aussitôt, de son plein gré et sans consulter personne, il abandonne sa route, passe outre aux instructions qu'il a reçues, et vient se mettre à la disposition du commandant de la 5* division. A onze heures du matin, il atteignait le champ de bataille, où son arrivée fut saluée comme elle le méritait.
De même, en joignant Ghambley, le colonel Lehmann avait entendu le fracas de la bataille, et, jugeant à ses grondements que l'engagement était rude, avait lui aussi conversé à droite, en poussant de l'avant son artillerie. Vers midi, il venait à Tronville renforcer l'aile gauche d'Alvensleben, qui n'avait plus un homme en réserve, et lui permettait de tenir tète aux assauts répétés du 6* corps français. Voilà comment, dans l'armée prussienne, l'initiative éclairée des sous-ordres savait réparer les erreurs du haut commandement.
Cependant, le général de Voigts-Retz, commandant du X* corps, n'était pas très rassuré sur le mérite des dispositions qu'il avait ordonnées (1).
(1) « En quittant Thiaucourt le 16 au matin, nous dit le major (depuis lieutenant général) de Gerhardt, Voigts-Rhetz avait
Sans doute, celles-ci s^inspiraient de l'esprit même qui avait dicté les ordres de Tarmée, et tendaient en outre à la concentration finale, vers le soir, d'éléments assez fâcheusement dispersés au début. Elles étaient cependant de nature à justifier certaines inquiétudes, au cas où, en dépit d'une opinion préconçue qui se basait uniquement sur des appréciations spéculatives, les forces françaises n'auraient point amorcé leur retraite aussi complètement qu'on s'était plu à le supposer.
Voigts-Rhetz était un officier de valeur et d'expérience, dont la personnalité n'aimait pas à s'effacer devant l'autorité des autres. Agé en 1870 de soixante et un ans, il devait à son passé, riche d'emplois variés, une notoriété particulière et une légitime considération qu'augmentait encore son renom mérite de travailleur infatigable et d'esprit éclairé. Depuis l'époque où, jeune officier d'étatmajor, il avait pris une part éclatante à la répression de l'insurrection polonaise de 1842, on l'avait vu successivement directeur au ministère de la guerre, plénipotentiaire militaire à la diète de Francfort, puis, pendant la campagne de Bohême, chef d'état-major de Frédéric-Charles, enfin gouverneur général du Hanovre, nouvellement annexé. Dans ces situations diverses, il avait fait preuve de rares qualités de tact, d'intelligence et de savoir, comme il convient à un diplomate doublé d'un soldat. Il y avait conquis à la fois la confiance du souun air ennuyé et préoccupé, qui tranchait avec sa gaieté habituelle. » (Citation de Cardinal de Widdern.)
▼erain et l'autorité morale qui commande obéissance et respect. Malheureusement, nous l'avons dit déjà, une grave maladie, contractée en I S69, arait porté atteinte, de façon assez fâcheuse, à des facultés si brillantes, en sorte que, lorsque éclata la guerre, il ne restait à cet homme usé qu'une volonté tenace, sans les moyens intellectuels et physiques de la matérialiser (I). Mais, comme d'autres plus augustes, il avait à ses côtés le chef d'étatmajor qu'il fallait.
G^était le lieutenant-colonel de Caprivi, dont la vive intelligence etTesprit délié méritèrent plus tard d'attirer Tattention de Guillaume II, lorsqu'il s'agit, pour celui-ci, de secouer le joug intolérable de Bismarck. Sans doute, la valeur militaire et celle qu'il faut à un chancelier d'empire sont d'essence difiFérente et ne se combinent point aisément. Le fait est que Caprivi succomba à la tache et tomba, au bout de peu de temps, dans une disgrâce dont il ne s'est pas relevé. Le coup d'œil et l'activité qu'il déploya sur le champ de bataille de Rezonville lui présageaient cependant une destinée plus heureuse et une retraite moins obscure. Il est permis de dire que l'éclat passager des grandeurs, suivi d'une chute aussi profonde, n'était pas une récompense suffisante à son dévouement obstiné.
Dès huit heures du matin, Caprivi, qui partageait les inquiétudes dé son chef, et n'avait peut-être pas une confiance absolue dans la vigueur du géné-
(1) Le général de Voigts-Rhetz, atteint d'un ramollissement du cerveau, dut quitter l'armée en 1873, et mourut en 1877.
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rai commandant la 5"* division de cavalerie, était arrivé auprès de ce dernier avec Tintention de surveiller les afiFaires et, au besoin, de stimuler certaines ardeurs vacillantes. Il amenait deux batteries achevai et une escorte de cinq officiers d'ordonnance, afin d'être paré pour toutes les transmissions d'ordres ou de renseignements qu'il lui faudrait effectuer.
La première de ces transmissions eut lieu vers dix heures et demie. Un officier se porta au-devant de la colonne de Thiaucourt pour lui demander d'accourir sur le champ de bataille. Un second chercha Voigts-Rhetz pour l'avertir de ce qui se passait. Un troisième partit vers midi et demi et piqua sur Pont-à-Mousson, distant de 39 kilomètres, ^fin de mettre au courant le roi et le prince Frédéric-Charles de la situation critique où se débattait le général d'Alvensleben. Pareille activité est louable. Elle dénote, cependant, une singulière abstention du commandement supérieur.
Voici une bataille engagée — et quelle bataillé ! — par la seule ardeur, d'ailleurs justifiée ici, d'un commandant de corps. Elle peut exercer sur le développement ultérieur des opérations une influence décisive, et ni le généralissime ni le commandant de l'armée intéressée n'en ont eu le moindre soupçon. L'un est tranquillement en route et doit arriver le soir à une couchée distante de près de 40 kilomètres du champ de bataille. L'autre est installé à son quartier général, et la nouvelle qu'on lui apporte est à ce point inattendue, qu'elle
provoque d'abord chez lui le plus profond étonnement (1). Il faut que Tactivité d'un lieutenant-colonel intelligent, vigoureux et hardi, supplée à tout. à Tinsuffisance des prévisions comme à celle des ordres; à l'ignorance des uns comme à la mollesse des autres; à Tabsence des chefs supérieurs comme à la timidité des subordonnés. Tout en essayant de galvaniser Rheinbaben, le médiocre commandant de la 5* division de cavalerie, qui bat Testrade et se promène au hasard, Caprivi fait prévenir tout le monde, prend sur lui d'appeler au combat une forte colonne qui s'en allait dans une direction excentrique, et ouvre les yeux de chacun sur l'imminence du péril. Bienheureux les chefs d'armée qui ont à leur disposition des coadjuteurs de cette sorte, car ils sont seuls, le plus souvent, à récolter les fructueux bénéfices d'une clairvoyance dans laquelle ils n'ont été pour rien!
Il faut dire cependant, à la louange de Voigts- Rhetz, qu'il n'avait pas attendu l'avertissement de son chef d'état-major pour se porter de sa personne au danger. Marchant avec la colonne partie de Pontà-Mousson, il l'avait quittée dès que le bruit du canon lui était parvenu, et arrivait à Tronville vers midi et demi. Quant au prince Frédéric-Charles, aussitôt mis au fait, vers deux heures, par le messager de Caprivi, il sauta à cheval et courut sur Rezonville à franc étrier. Dans cette conjoncture critique, le commandant en chef de la II' armée ne parta-
(1) C4RDIKÀL DE WlDDERN, loc. cit.
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geait certes pas la quiétude afiFectée de Moltke qui, opposant à ce même aide de camp la marmoréenne impassibilité d'un masque énigmatique, répondait tranquillement à ses récits angoissants : « Même si nous étions battus, ce ne serait pas un malheur, pourvu que nous réussissions, au cas où la retraite deviendrait nécessaire, à attirer à notre suite le plus de forces possible de l'ennemi. » Il ignorait peut-être, ou plutôt feignait d'ignorer dans quelle situation pleine de périls se seraient trouvés les différents corps de la II* armée, en cas d'un échec déterminé du IIP et du X*. En tout cas, il ne voulait pas en convenir. Personne ne saurait le blâmer d'avoir ainsi opposé à l'émotion légitime des acteurs mêmes du drame ce sang-froid qui donne confiance, et qu'un commandant en chef, quelles que soient les circonstances^ ne doit jamais abdiquer.
Quoi qu'il en soit, les précautions prises par le colonel de Caprivi n'étaient pas inutiles, comme on va le voir. La colonne partie le matin de Pont-à- Mousson (20* division et artillerie de corps) venait en effet de dépasser Thiaucourt quand elle fut rejointe, entre onze heures et midi, par l'officier porteur d'un ordre d'accourir. Le général de Kraatz-Kolschau, qui la commandait, avait bien entendu le canon, mais il s'était borné à envoyer quelqu'un aux renseignements, et, en attendant des nouvelles, il s'occupait uniquement d'installer ses bivouacs. Les troupes avaient déjà parcouru 23 kilomètres par une chaleur torride et une poussière aveuglante. Cependant l'affaire était assez
chaude pour qu'on ne leur donnât point de repos. Elles repartirent donc sans délai, et purent entre: en ligne au moment le plus critique de la bataille, vers trois heures ou trois heures et demie, à l'instant même où Alvensleben lui-même, malgré son obstination magnifique, désespérait de pouvoir tenir plus longtemps.
Quant à la dernière colonne, celle qui venait de Thiaucourt, et qui se composait de la 38' brigade, plus la brigade de dragons de la garde (I), aux ordres du lieutenant-général de Schwartzkoppen, elle avait atteint Saint-Hilaire, sur la route de Verdun, et y faisait la soupe tranquillement. En vain^ les rapports les plus positifs Tavaient-ils mise au fait de rengagement terrible dont était le théâtre le plateau de Gravelotte (2). En vain, à deux reprises, le bruit du canon avait-il frappé Toreille du général Celui-ci s'en tenait strictement à la lettre des instructions de Frédéric-Charles, dont la dernière, reçue en cours de route, portait que, « d'après certains renseignements, la retraite de l'ennemi s'effectuait sur la route de Metz à Verdun par Étain, » et l'invitait à pousser de ce côté sa cavalerie. Il lui fallut un ordre formel, envoyé par Voigts-Rhetz, et apporté par un officier qui montait un cheval blanc d'écume, pour le décider à revenir sur ses pas. Les troupes
(i) Soit 6 bataillons, 7 escadrons, 3 batteries et 2 compagnies de pionniers. Le reste de la division constituait le détachement Lehinann, dont il a été précédemment question.
(S) La brigade de dragons de la garde, qui la devançait, n'ayant rencontré personne devant elle, avait fait un crocheta droite pour gagner Mars-la-Tour et l'en avait avisé.
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avaient fait déjà 22 kilomètres; elles en firent près de 20 autres pour venir chercher le désastre et la mort.
On connaît la terrible odyssée de cette nialheureuse brigade, qui, brusquement jetée par Schwartzkoppen sur Taile droite française intacte, se lança très bravement, mais aussi très imprudemment à lattaque, sans liaison avec le reste du corps de bataille, sans réserves ni soutiens, et ne fut sauvée d'une destruction totale que par la charge audacieuse du 2^ dragons de la garde qui permit à ses débris de quitter le terrain de carnage où gisaient les deux tiers des siens (1). Il n'apparaît pas qu'au point de vue tactique et professionnel, sa manoeuvre ait été irréprochable, ni même que la catastrophe dont elle a été victime n'ait pas eu pour cause immédiate et décisive le vice des dispositions qu^elle avait adoptées (2). Mais qu'importe? La victoire,
(i) Celui qui écrit ces lignes se souvient encore, après trentehuit ans, du drame terrible qui s'est déroulé, vers cinq heures du soir, sur les bords du Fond de la Cuve et il revoit, malgré l'éloignement, le plateau funèbre oii gisaient les 2,000 Westphaliens que ses soldats venaient en quelques minutes de coucher dans les sillons rouges de sang. Mais, en même temps, il revoit^ maculé et en lambeaux, le drapeau du 57° prussien, qu'un des nôtres, le lieutenant Chabal, avait arraché aux mains du sous-officier qui le portait. Autour de lui, pantelants et mornes, étaient étendus 168 400 prisonniers valides que nous avions faits à l'ennemi, et qui lui formaient comme une garde douloureuse...
Évocation de journées héroïques, dont le crime d'un homme a seul pu faire des journées de deuil.
(2) Ici encore, une heureuse intervention de Caprivi empêcha le défaite de se transformer en déroute. Comme, à travers la bagarre, un officier d'état-major avait crié : « Retraite sur Thiau-
comme on Ta dit, n'est point la somme algébrique de succès et de revers partiels. Ceux-ci l'emporteraient-ils même, que le but cherché serait atteint néanmoins, si, en un point donné et au momeBl opportun, on avait réussi à rompre l'équilibre des forces, et à frapper un coup décisif.
Ici, le fait ne s'est pas produit, en sorie que là bataille du 16 août est restée tactiquement indécise. Elle n'en a pas moins eu, au point de vue stra-| tégique, une importance souveraine, parce que, grâce à la vigueur d'Alvensleben et à l'activité de Caprivi, deux corps d'armée allemands, à peine augmentés de quelques éléments dont il va élroi question tout à l'heure, ont réussi à maintenir ^ devant eux toute l'armée française, dont rintéréî pressant était de se dérober, à lui interdire la libre disposition d'une de ses routes de retraite principales, et à ouvrir ainsi un champ nouveau de con-i ceptions et de manœuvres au génie pratique de Moltke, qui s'est empressé de l'exploiter. \
Dire qu'ils n'ont pas été aidés dans une large mesure par l'inertie préméditée d'un Bazaine, qui,
court ! » indication malencontreuse qui équivalait à un sauve-quipeut général, il l'arrêta aussitôt et se multiplia pour limiter au ' village de Tronville la retraite des essaims désordonnés qui ! abandonnaient en courant le champ de bataille oii la malheureuse brigade venait de subir un sort si tragique.
A ce moment, d'ailleurs, la situation paraissait à ce point désespérée qu'afin d'empêcher que l'original de l'ordre de mouvement du X" corps pour le 16 ne tombât aux mains des Français, Caprivi le déchira. De même, le général de Voigts-Rhetz détruisit l'ordre d'armée dont il était détenteur. (C. de Widdern, ioc. cit.)
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hanté de visées chimériques et d'obsessions malsaines, leur a laissé le champ libre au lieu de les écraser, comme il le devait et le pouvait, ce serait faire injure à la vérité. Il n'en est pas moins certain que, placés par la force des choses dans la position la plus critique et la plus inattendue, tous deux ont fait des efforts surhumains pour maîtriser les événements, forcer la destinée, et corriger par l'énergie de leur action des erreurs de concept dont ils n'étaient pas coupables.
Le premier par sa furie offensive et son ardeur inlassable, le second par son esprit d'à-propos, ont démontré une fois de plus, s'il en eût été besoin, que la volonté est le facteur essentiel du succès. Des fautes de détail ont été commises sans doute, et il y en eut de nombreuses et graves, mais elles s'effacent devant une direction aussi ferme. Il est donc inutile de les relever, dans cette étude qui vise le commandement seul. Il nous suffit d'avoir montré à quelles déceptions cruelles aurait sans doute abouti la stratégie nuageuse de Moltke, si elle n'avait eu pour agents et pour auxiliaires des hommes aussi entreprenants et aussi résolus.
Constatons également la différence profonde qui existait entre les méthodes de commandement, suivant qu'on avait affaire à Frédéric-Charles ou à Steinmetz. Celui-ci, on Ta vu, n'admettait chez ses subordonnés aucune initiative, aucune indépendance, et, pour y couper court, il les tenait dans la plus complète ignorance des renseignements dont il recevait lui-même communication. C'était le sys-
tème français, avec cette différence que, de notre côté, il eût été fort difficile d^initier les chefs en sous-ordre à un plan d'opérations quelconcjue, par Texcellente raison qu'il n'en existait poiot, sinoo de résister quand on serait attaqué.
Frédéric -Charles, au contraire, laissait à ses coopérateurs liberté complète d'agir au mieux, et de mettre ainsi, en conformité d'ailleurs avec des intentions largement divulguées, « toutes leurs forces au service de l'intérêt commun (1) » . Il faisait sentir son action « sans irritation ni brusquerie » , et ses ordres étaient donnés sur un ton de réflexion et de calme qui tranchait avec la nerro* site de son hargneux collègue. A la II'' armée, les affaires marchaient donc généralement sans heurts ni violences, et l'on n'y était point exposé, du moins par le fait du commandant en chef^ à roir des scènes aussi fâcheuses que celle dont fut témoin la brasserie de Noisseville, le 14 août. Cela suffit à expliquer l'audace d'Alvensleben, et les heureux résultats qui s'ensuivirent, pour le plus grand bonheur des armées allemandes et le renom de ceux qui les menaient au combat.
III. — DERNIERS RENFORTS AMENÉS SUR LE CHAMP DE RATAILLE. — LES GÉNÉRAUX DE MANSTEIX ET DE GOEREN.
On nous dit, à la louange du commandant en chef de la IP armée, qu'il approuva sans réserve
(1) Cardinal de Widderw, loc. cit.
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toutes les mesures ptisês sans son assentiment par Alvensleben et Voigts-Rhetz. C'est quelque chose. Ce n'est peut-être pas tout ce qu'eussent déàiré ceut-ci, qui attendaient sans doute de sa {>art un secours plus effectif.
Parti de Pont-à-Mousson à trois heures, il était arrivé d'une traite, vers quatre heures et demie, sur les hauteurs de Flavigny. Mais il n'amenait ni Un homme, ni un canon. Il n'apportait même pas Une idée OU un projet quelconque. Cette bataille terrible, ehgagée contre ses prévisions et cJUi dérangeait tous ses calculs, semblait a Voir paralysé ses facultés. Il assistait ihi()asâibie au^ efforts héroïques de ses troupes, et, s'il les êncjdUrageait dU gélste, il ne f&isàit rien poUi" le^ aider ou les Soutenir.
Un de ses corps, le IX% était au bord de là Moselle; il ne Songeait mêthe pas à lui envoyer l'otdre d'aocourir. tJn autre, le VIII% appartenant à la I" armée, et etichevétré dans le précédent par suite d'ordres généraux mal donnés, arrivait également pfès de la ritière ; l'idée tte virit pas au prin(;è dé réclamer son cdhbours. Bien qu'assistant à la bataille, son action personnelle était nulle, et sa présence n'apportait aut combattants d'autre réconfort que l'hôntlëur inutile de mourir èouS lëë yeux d'un aussi auguste personnage. Il est étrange vraiment de constater que, dans toute cette guerre, et jusqu'à Sedan, pas une bataille n'a été dirigée, commandée, ou simplement conduite parla volonté du chef responsable, et que, seule, la vigueur ou l'intelligente activité de certains sous-ordres a pu
suppléer à cette carence d'une autorité qui s'eSaçait au moment décisif. Le succès est venu tout de même, dira-t-on. Je n'en disconviens pas. On peut affirmer toutefois qu'avec un adversaire autre que Bazaine, cet effacement insolite eût produit des résultats très différents.
En tout état de cause, si les deux corps d^armée, maladroitement engagés, le 16, contre toute l'armée française, reçurent encore, avant la fin de la journée, quelques renforts dont le concours ne leur était certes pas inutile, ce n'est ni à Frédéric- Charles ni à Moltke qu'ils le durent, mais à la seule énergie de certains officiers hardis qui ne craignaient point d'aller de l'avant, au risque de déchaîner sur leur tète des foudres que les généraux, trop jaloux d'une autorité cependant inactive, ne leur ménageaient pas toujours. Ainsi en est-il advenu pour la 16* division du VHP corps, et pour le régiment de grenadiers nMl du IX% dont l'ardeur combative ne trouva point, comme on va le voir, à s'affirmer sans quelques difficultés.
Après une marche très fatigante, la 16* division avait atteint à midi et demi les hauteurs qui bordent la Moselle, à Arry (1). La chaleur était accablante, et les hommes épuisés.
Ils avaient, nous dit l'historique d'un de ces régiments (2), la langue desséchée, l'estomac vide, le front
(1) Par suite des croisements de colonnes dont il vient d'être question, l'autre division, avec l'artillerie de corps, était restée assez loin en arrière.
(2) Le ¥ régiment de Thuringe, n« 72.
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ruisselant de sueur. La montée à travers les vignobles d'Arry donna à beaucoup d'entre eux le coup de grâce pour le reste de la journée. Nombre de soldats^ exténués par les fatigues des trois derniers jours, restaient en arrière. Avant de mettre la division au bivouac, il fallut faire une halte, pour donner aux hommes un peu de repos et leur permettre d'étancher la soif dont ils étaient dévorés.
Cependant, au bruit du canon qui vient de Touest, a chacun se redresse et prête roreille » . Les officiers grimpent sur les points culminants, leur jumelle à la main. Ils perçoivent le crépitement de la fusillade et voient en Tair la fumée des obus. Plus de doute, une grande bataille se livre et il va falloir y courir. Justement, un officier d'étatmajor du corps d'armée vient de passer, qui est allé en reconnaissance jusqu'aux ponts, afin de savoir s'ils sont praticables (1). Il court au quartier général, à Lorry, village distant d'un peu plus de trois kilomètres, et demande des ordres pour pousser les troupes en avant.
Le général de Gœben, commandant le VIII* corps, celui-là même dont on se rappelle peut-être l'attitude assez étrange le jour de Borny, était en train de déjeuner. « Tout cela ne signifie pas grand'chose! s'écrie-t-il. Il ne doit s'agir que d'une bagatelle! Pas plus tard qu'hier, Moltke m'a dit qu'avant demain 17, il ne s'attendait à rien de l'autre côté de la Moselle, et demain nous y serons
(1) On sait que le maréchal Bazaine n'en avait fait détruire aucun.
tous, ff II acquiesce cependant à la demande qui lui est faîte de pousser de l'avant la 16" division, sous prétexte que « ce qu'elle fera dans cette journée sera autant de gagné pour le lendemain » ; mais il refuse d'en faire autant pour l'autre, qui est trop loin. Après quoi, il se remet à manger.
L'officier remonte à cheval, suivi par le chef d'état-major lui-même. Tous deux, après avoir averti, à Arry, un général de brigade qui se trouve là) piquent des deux vers le champ de bataille où ils jugent la situation fort grave. Ils envoient estafettes sur estafettes pour guider la 16** division, et celle-ci arrive enfin, entre trois heures et demie et quatre heures, pour renforcer l'aile droite d'Alvensleben, à qui les vieux soldats de notre garde impériale donnaient à ce moment une forte tablature, et « dégager le front du Ilh corps en détresse (1)» . Quant au général de Gœben, il était resté tranquillement à Lorry, s'abstenant de conduire au feu une division de son corps d'armée. « C'était, nous dit un de ses apologistes, pour laisser au commandant de celle-ci les honneurs de la journée, au cas où il pourrait encore prendre part à l'action (2). » Voilà de l'abnégation ou je ne m'y connais pas.
Cependant, s'il ne se mobilisait pas lui-même, il stimulait les autres, du moins ceux qu'il avait à
(1) QàRDISfAI. DE WlDDEMT, loc. CÎt.
(%) Article nécrologique sur le général August von Gœbcn , paru en 1881 dans le supplément du Militcer-Wochenhlatt^ et dû au gënéral-major de Heinsch, alors chef d'état-major du Vllt* corps. (Cité par Cardinal de Widdern.)
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portée. Par suite de renchevétremeQt des colonnes des VIII* et IX* corps, il se trouvait voisiner, et Lorry, avec le général de Wrangel, commandant une division de ce dernier (I). Il l'avertit aussitôt du départ de la 16* division, et le fit prier d'envoyer de son côté les renforts qu'il aurait disponibles. Mais le général de Wrangel n'avait sous la main que le régiment de grenadiers n"" H , le reste de ses troupes étant encore assez loin en arrière. Il lui envoya Tordre de se porter en avant et de se mettre à la disposition de la 16* division, avec mtS' s ton (T occuper le pont de Corny-Novéant. Du moins, c'est ce qui semblerait résulter du rapport fourni le 24 août par le général de Wrangel lui-même, car les ordres donnés verbalement au malheureux colonel du H* grenadiers furent à ce point amphigouriques, qu'il lui était permis d'hésiter sur la nature exacte du rôle qu'on voulait lui assigner. Devait-il rester au pont ou pousser jusqu'au champ de bataille? C'est ce qu'il est, en présence de documents contradictoires, impossible d'élucider.
Il semble bien qu'ici le général de Wrangel, en prenant sur lui de détacher ainsi un de ses régiments pour le mettre sous les ordres d'un général qui n'appartenait pas à son armée, ait éprouvé quelque scrupule et songé par avance, en ne se prononçant pas plus nettement, à se garer contre les éclats d'une mauvaise humeur qu'il prévoyait bien. Son commandant de corps d'armée, le général de Mans-
(1) Le IX* corps appartenait à la II* armée (prince Frédéric- Charles), tandis que le VHP faisait partie de la 1"" (Stcinmctz).
tein, n'était point un homme commode, et, le 14f, il le lui avait fait voir, en le gourmandant très vertement de ses velléités d'indépendance qui avaient amené, sans autorisation préalable, sa division sur le champ de bataille de Borny. Lui voulait donc probablement se réserver une porte de sortie et pouvoir, au besoin, partager, avec le colonel du 11* régiment, une responsabilité qu'il sentait lourde. La précaution ne servit à rien, car Manstein, pas plus que Steinmetz, n'était de ceux qui consentent à diviser ou à restreindre leur autorité, considérée par eux comme un apanage inaliénable et une propriété dont ils défendent jalousement les abords.
Ce vieillard de soixante-cinq ans, qui s'était acquis une certaine notoriété dans la campagne de 1864 contre le Danemark, passait pour un manoeuvrier habile et un adepte fervent de la discipline prussienne. Mais il était de relations difficiles dans le service, « mal embouché (l)w , d'une intelligence ordinaire et peu instruit, ce qui en l'empêchait pas de jouir, à un haut degré, de la confiance et de la sympathie de son commandant en chef, le prince Frédéric-Charles (2) .
Très bon fantassin, paraît-il, «il ne faisait ni n'admettait d'observation, mais ne connaissait que les ordres (3) » , et menait ses troupes avec une rigueur
(1) Cardinal de Widdern, loc. cit.
(2) Fritz HoËMG, la Guerre nationale sur la Loire. (Cité par Cardinal de Widdern.)
(3) Ibid.
et une inflexibilité que rien ne pouvait faire céder, a II n^était aimé de personne, et s^en souciait peu (1) »; cependant, des qualités militaires réelles, telles que le courage et une activité prodigieuse, une équité absolue et la conscience la plus chatouilleuse, faisaient passer sur ses défauts. On le craignait et on lui obéissait (2).
Wrangel, qui le connaissait bien, dut rédiger en tremblant le rapport par lequel il Tavisait des ordres donné au II" grenadiers. Et, en effet, ce document fut accueilli comme il le prévoyait, c'està-dire avec les marques de la plus violente colère. Manstein avait établi, on ne sait pourquoi, son quartier général à Sillegny, point situé à la queue de ses cantonnements et à 8 kilomètres de la tète de son corps d'armée. Le bon sens et la règle eussent exigé, en un pareil moment, qu'il fût au contraire installé près de son avant-garde; il ne pouvait donc s'en prendre qu'à lui-même des retards apportés à la communication de Wrangel, ainsi qu'à l'impossibilité où s'était trouvé celui-ci de demander une autorisation préalable. Mais lui aussi croyait l'armée française en retraite sur la Meuse; une bataille ce jour-là beurtait toutes ses prévisions, et à ceux qui lui signalaient la rumeur lointaine du canon, il répondait : « Ce n'est rien! Alvensleben se chamaille probablement avec les forts de Metz! )? On conçoit que, dans cet état
(1) Fritz HoENiG, la Guerre nationale sur la Loire. (Cité par