‹ Le haut commandement des armées allemandes en 1870: (d'après des documentsChapitre 12 sur 25 · DE REZONVILLE A SAINT-PRIVAT I. — LA JOURNÉE DU 17 AOUT · texte numérisé non relu

DE REZONVILLE A SAINT-PRIVAT I. — LA JOURNÉE DU 17 AOUT

Dans la Relation qu'il a écrite lui-même des événements de 1870-71, le feld-maréchal de Moltke afGrme qu'au point de vue tactique, la bataille de Kezonville a été gagnée par les Allemands. S'il a voulu dire que le fait, pour la !!• armée, d'avoir échappé au désastre qui la menaçait, équivalait à une victoire, le chef d'état-major général a raison. Mais, s'il a entendu donner à son assertion un sens positif et absolu, il a commis, volontairement ou non, une erreur que la simple étude des faits condamne, et que soulignent ses propres décisions.

Quand, après une journée de lutte coûteuse, on reste le maître incontesté du champ de bataille, et que la rupture d'équilibre s'est réellement opérée au détriment de l'ennemi, on ne laisse pas à celui-ci la faculté de se replier en bon ordre, ni d'aller prendre à quelques kilomètres en retraite telles dispositions qu'il juge opportunes ou favorables à ses desseins. On le poursuit, on le disperse, on l'anéantit si l'on peut; et, si l'on ne peut pas, on

s^accroche à lui, on le moleste à coups de canon, on lui lance des escadrons aux trousses ; on achère en un mot, par tous les moyens possibles, sa dissociation et sa ruine, dont la bataille n'était que le prolégomène obligé. C'est ainsi qu'a toujours procédé Napoléon, et c'est également ainsi qu'auraient sans doute agi les Allemands, s'ils l'avaient pu. Leur ardeur ofifensive eût trouvé son compte à cette œuvre d'extermination nécessaire, et l'on peut être assuré que, s'ils ont renoncé à l'accomplir, c'est qu'ils ne pouvaient faire autrement. Aucune poursuite n'a suivi les batailles de Frœschviller et de Spicheren, parce que les conditions dans lesquelles s'étaient livrées et achevées ces rencontres improvisées étaient exclusives de tout efiFort subséquent. Et ce qui s'est produit après Rezonville est bien plus significatif encore, car ici, non seulement l'armée allemande n'a point cherché à compléter sa prétendue victoire, mais même elle s'est maintenue dans une immobilité obstinée, et telle qu'elle en a perdu le contact de l'ennemi. Elle y était obligée, sans doute; mais elle montrait par là combien son succès était précaire. Les vrais lendemains de triomphe sont d'ordinaire plus mouvementés et plus exubérants.

Le grand quartier général avait quitté Pont-à- Mousson le 17 août, à quatre heures du matin, et était arrivé à six heures sur les hauteurs de Flavigny, où l'attendait le prince Frédéric-Charles. De là, on embrassait d'un coup d'œil la plus grande partie du champ de bataille de la veille, et l'on

'pouvait voir distinctement Tarmée française qui, abandonnant ses positions, se retirait vers le nord. Où allait-elie? Personne ne pouvait le dire, mais, au moyen de quelques reconnaissances, il eût été facile de le savoir. On envoya seulement deux ou trois officiers qui, faute de s'être suffisamment aventurés, ne rapportèrent que des renseignements contradictoires. C'est que Moltke redoutait tellement une reprise de l'action avant que ses corps éparpillés, qu'il venait d'appeler en hâte, eussent opéré leur réunion à sa portée, qu'il préférait rester dans l'ignorance plutôt que de courir le risque de voir l'incendie se rallumer par l'ardeur intempestive de quelque escadron trop entreprenant. On voit qu'il n'était donc ni triomphant^ ni même très rassuré. Cependant, quand, à deux heures, les Français eurent à peu près complètement disparu de l'horizon, il se décida à expédier à Berlin ce télégramme succinct et modeste à la fois : «L'ennemi, malgré sa supériorité numérique, a été rejeté sur Metz (1) après une lutte très vive de douze heures. S. M. le roi a félicité aujourd'hui les troupes sur le champ de bataille, où elles se sont victorieusement maintenues. »

A peu près en même temps, il lançait, pour le lendemain 18, un ordre d'opérations en vertu duquel la IP armée devait se mettre en marche à cinq heures du matin, et s'avancer par échelons dans la direction du nord. A la 1" armée (Stein-

(i) C'était là encore, comme on le verra, une simple supposition.

metz), le VIII* corps devait suivre, sur la droite, et le VIP rester en position pour protéger le mouvement contre les tentatives éventuelles d'ua ennemi venant de Metz (I). Et comme, faute de renseigaements fermes, on allait marchera Taveugle, Tordre ajoutait : « Sa Majesté prendra d'autres déterminations d'après les dispositions de Tennemi. »

Avant de donner des instructions aussi vagues, on aurait pu attendre, semble-t-il. Rien ne pressait puisque avant tout on voulait éviter de se battre ce jour-là. Les corps de deuxième ligne étaient en marche pour se rendre à la hauteur de ceux qui avaient combattu la veille; Tennemi se retirait tranquillement sans qu'on essayât de riaquiéter, sans même qu'on le surveillât. Pourquoi donc cette hâte, pourquoi cette précipitation à rédiger un ordre aussi manifestement imprécis?

Tout simplement parce qu'il fallait ramener le roi à Pont-à-Mousson, afin de lui procurer, pendant la nuit suivante, le repos que les gîtes équivoques des villages aux trois quarts détruits du champ de bataille n'auraient pas pu fournir (2) . Et, pour cela, non seulement on donna des instructions prématurées, mais encore on fit faire au grand quartier général^ dans cette journée du 17, 68 kilomètres derrière les troupes (3). Les chefs suprêmes de Tarmée

(i) Il était, à ce moment, partie à Ars-sur-Moselle, partie entre les bois de Vaux et Gravelotte.

(2) Fritz HoENiG. Vingt^quatre heures de stratégie de Moltke, traduction Birckel. Paris, Chapelot^ 1901, p. 54.

(3) Le roi et Moltke étaient, il est vrai, en voiture, mais le* autres suivaient à cheval.

allemande renonçaient ainsi à se procurer les renseignements les plus indispensables ; ils négligaient de réunir les éléments fondamentaux de leurs décisions futures! Une nuit calme leur était nécessaire, et ils allaient la chercher, s^en remettant au hasard ou à leur bonne fortune du soin de les éclairer sur les faits et gestes d'un adversaire qui cependant ne leur cachait rien. Sans ce malencontreux départ, « que de choses on aurait pu faire, en présence d'un ennemi qui nous rendait la tâche si facile! s'écrie un écrivain allemand. Dans l'histoire militaire, avant une affaire décisive, il n'existe peut-être pas une autre circonstance où l'adversaire ait aussi bien qu'ici étalé, pour ainsi dire, toutes ses dispositions (1) ! » Il est de fait que fiazaine, qui conduisait son armée comme une barde, ne se préoccupait guère de dérober à l'ennemi la vue de ses propres mouvements; et cependant, quand les Allemands attaquèrent le lendemain, ils étaient aussi ignorants de la situation véritable que si celle-ci eût été soustraite à leurs investigations par les précautions les plus minutieuses. Ils ont tout de même été vainqueurs. Si c'est là ce que Hohenlohe appelle avoir de la chance, il a, par ma foi, bien raison!

On remarquera que, dans l'ordre précité, il n'est fait aucune mention du rôle de la cavalerie, considérée comme non existante, et, qu'en outre, Moltke dispose de deux corps de la P* armée, en passant par-dessus la tête de Steinmetz, son commandant

(1) F. HoENiG, loc. cit., p. 20.

en chef. La première omission était probablement involontaire, et imputable seulement à la précipitation avec laquelle le chef d^état-major générai avait rédigé ses décisions, afin de retarder le moins possible le retour du roi à Pont-à-Mousson. Mais la seconde était certainement préméditée, car déjà Moltke avait résolu de se débarrasser de son fougueux antagoniste, et manifestement il cherchait à le pousser à bout. Le moment n^était pas éloigné où cette animosité déclarée allait avoir des conséquences fort graves, et provoquer des incidents de nature à tout mettre en question.

Quand il reçut, à quatre heures, les instructions du grand quartier général, le général de Steinmetz entra, à son habitude, dans une violente colère, et se plaignit publiquement, en termes furibonds, de ce qu^il appelait à bon droit un manque d^égards. « Il était de ces généraux qui croient avoir, en quelque sorte, un droit de propriété sur leurs corps d'armée une fois qu'ils leur ont été confiés, et qai se considèrent comme lésés, dès qu'on leur en retire une partie, même pour un temps (1). » Or, en réalité, son armée n'existait plus, puisque, des trois grandes unités qui la composaient, une seule, le I" corps, encore sur la rive droite de la Moselle, restait soumise à son action directe. La situation diminuée qui lui était ainsi faite blessait donc cruellement son amour-propre, et la façon cavalière dont on l'en avait avisé augmentait encore son aigreur.

(1) F. Hoehio, loc. cit.

Il était, au surplus, très vexé déjà d'avoir, dès le matin même, interrompu un combat commencé sinon par son ordre, au moins avec son consentement. La brigade d'avant-garde du VU" corps, se rendant d'Ars-sur-Moselle à Gravelotte, avait en eÉFet, vers neuf heures, échangé des coups de feu avec nos troupes encore en position, puis, sous les yeux mêmes du commandant de l'armée, elle s'était déployée pour attaquer. Quelques instants plus tard, un ordre du roi prescrivait de rompre immédiatement le combat, et de se garder avec soin de tout engagement nouveau. On juge que c'avait été là, pour Steinmetz, un mauvais début de journée.

Cependant, à six heures et demie du soir, il transmit à ses troupes les dernières instructions de Moltke et indiqua au VII* corps les positions que, conformément à leur teneur, il devrait occuper le lendemain dès cinq heures. Puis il rendit compte au quartier général, mais en accompagnant son rapport de réflexions qui rassemblaient singulièrement à des doléances, ou mieux à des récriminations. Il avait en personne, disait-il, observé, d'un point situé au sud de Gravelotte, la position ennemie au Point-du-Jour et à Moscou. Il avait constaté qu'on y travaillait avec ardeur pour le consolider par des ouvrages de campagne, et il déduisait de ce fait la conviction que l'ennemi n'attaquerait ni ne se déroberait, mais se défendrait sur place. Et il ajoutait — ceci à l'adresse de Moltke — que les masses ennemies, étant très proches du VIP corps

et très rassemblées, pouvaient, si elles le voulaient, mettre celui-ci dans une situation critique, étaot donné son stationnement topographiquement et tactiquement défectueux (1) ; étant donné surtout qu en raison des ordres supérieurs, le VIII* corps cessait détre disponible pour lui porter secours, le cas échéant (2).

Comme il y a assez loin d'Ârs à Pont-à-Mousson, ce document n'arriva en ce dernier point que fort tard dans la nuit, pendant que M oltke dormait. Le chef d'état-major général n'y répondit donc qu'à son lever, le 18, à quatre heures du matin, et ce fut de façon presque ironique. « Le VII* corps, disait-il, conservera, au début, une attitude défensive, et nt cherchera la liaison avec le VIII" quen avant. .. Si la réarmée a besoin d'être soutenue, elle le sera par la deuxième ligne de la IP. n Ce qui semblait signifier : « Vos inquiétudes sont vaines, et mes ordres doivent être maintenus. Non seulement je garde votre VIII" corps, mais il vous appartiendra de conserver la liaison avec lui, en suivant les péripéties de la bataille. Et, si vous avez besoin de secours, on vous en donnera plus tard. » Steinmetz comprit qu'il était joué. Le rôle qu'on lui imposait devenait «celui d'un personnage entraîné malgré lui et mené par quelqu'un de plus fort. Sa colère s'en accrut davan-

(1) II avait fallu en effet, à cause des difficultés du terrain, séparer ce corps en deux parties qui étaient enfermées dans des ▼allées étroites que séparaient des bois peu praticables et ^ accidentés.

(2) F. HoEBiG, loc. cit.

tage (1) » , et, dès ce moment, il ne se posséda plus. Il prit même, de dépit sans doute, des dispositions vicieuses, ou tout au moins insuffisantes, et qui ne cadraient quHmparfaitement tant avec la mission ultérieure du VII* corps qu'avec la conception très exacte que le général lui-même s'était faite, lors de sa reconnaissance personnelle, de la position et des projets de l'ennemi. Par cette bouderie rageuse, il se prépara pour la journée une série de déboires qui devaient lui coûter fort cher.

Cependant, les corps de la II*" armée arrivaient un à un se ranger perpendiculairement à la grande route de Gravelotte. A la fin de l'après-midi du 17, il y en avait six avec trois divisions de cavalerie, dont Moikte pouvait déjà disposer pour se défendre, s'il le fallait, et qui devaient en tout cas lui servir le lendemain pour attaquer. Un septième était annoncé dans un délai assez proche. Il n'y avait donc plus qu'à passer à la manœuvre conçue par le chef d'état-major général en vue d'amener ces forces sur toutes les lignes de communications à la fois, et qui était, en substance, celle-ci :

Si, après avoir gagné du terrain droit vers le nord, l'armée allemande trouvait les Français en retraite vers l'ouest, elle les obligeait à s'arrêter et à accepter la bataille dans des conditions stratégiques très défavorables, puisqu'ils auraient eu à dos la frontière belge, distante de deux marches à

(1) F. HoEKiG, loc. cit,

peine. Si, au contraire, Tarmée du Rhin s'était déjà repliée sur Metz, la manœuvre projetée, exécutée par échelons, Taile gauche en avant et le VIP corps formant pivot à l'aile droite, préparait le changement nécessaire pour faire face à la forteresse et nous y enfermer (1) .

A première vue, la combinaison paraît habile; mais, si Ton réfléchit à tout ce qu'elle présente de hasardeux, on se demande comment elle a pu si complètement réussir. Un mouvement enveloppant d'une portée aussi considérable, exécuté à une distance insignifiante des forces ennemies en position; un aussi brusque changement de ligne d'opératioos, quand celle-ci n'était assurée que par des ponts situés loin en arrière; enfin, une marche de flanc opérée à découvert, pendant plusieurs heures, sans la moindre diversion pour occuper l'adversaire, tout cela constitue assurément une des opérations les plus scabreuses dont l'histoire des guerres fasse mention, et rappelle beaucoup plus les préliminaires de Rossbach que ceux d'Iéna.

Il fallait, pour tenter ainsi le destin, ou que Moltke possédât en son étoile une foi bien robuste. ou qu'il eût une bien piètre idée des talents militaires de son ennemi d'alors. Certes, le succès absout toutes les audaces. Il serait toutefois singulièrement dangereux de prendre exemple sur de tels modèles, et d'y chercher des règles pour les guerres à venir, car on ne se trouvera pas toujours

(i) Za Guerre franco-allemande, par le grand état-major, p. 642.

en présence d'un adversaire qui pousse aussi loin que le maréchal Bazaine la pratique de Tabstention, et laisse exécuter devant lui, à bonne portée de canon, la manœuvre qui doit fatalement aboutir à sa mise hors de cause. L'écrivain allemand Fritz Hœnig qualifie de chef-d'œuvre la conception de Moltke. On se demande cependant ce qu'il en serait advenu si le gros de notre armée s'était jeté sur le flanc des colonnes allemandes en marche et les eût bousculées les unes sur les autres, sans leur laisser le temps de se déployer. Gomment ces corps, surpris, suivant l'expression consacrée, en flagrant délit de mouvement et dans une formation tellement compacte que l'artillerie pouvait y faire en un instant de formidables brèches, comment, dis-je, ces corps auraient-ils fait pour regagner les ponts de la Moselle, seul débouché offert à leur retraite, seule porte ouverte sur leurs lignes de communications? Ce n'est point leur cavalerie, dont ils ne servaient pas, qui les eût avertis de Timminence du danger. Ce n'est pas non plus leur généralissime qui, par un éclair de génie, les eût prémunis contre le désastre. Il n'avait point de génie, et il ne les accompagnait pas!

La vérité est qu'ils étaient à la merci d'un acte de virilité quelconque, dont nos braves soldats étaient assurément capables si on le leur eût demandé ou seulement inspiré. Et quand on songe que celui qui les commandait n'a pas jugé une minute que cet acte était à la fois possible et exigé par les circonstances, on s'explique, sans avoir

besoin de recourir à aucun subterfuge, qu'il ait été condamné pour avoir à ce point oublié les règles les plus élémentaires de son devoir.

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