II. — LE DÉPLOIEMENT DES ARMEES ALLEMANDES
Le 18 août^ dès cinq heures et demie du matin, le prince Frédéric-Charles était à cheval à Mars-la- Tour. Une demi-heure plus tard, le roi et Moltke arrivaient sur la hauteur au sud de Flavigny.
Devant eux, la marche en avant de la II" armée, concentrée par masses de corps d'armée dans un carré de 8 kilomètres de front, venait de commencer, non sans amener quelques fâcheux incidents, tel que le croisement des Saxons et de la garde, qui était dû à Tentétement du prince et devait provoquer un retard de plus de trois heures dans le mouvement général (1). Mais déjà un dissentiment assez grave venait de se produire entre les deux autorités.
Le prince Frédéric-Charles était convaincu que Tarmée française battait en retraite vers le nord
(1) L'ordre donné par le prince obligeait les deux corps de la garde, posté à Hannonville-au-Passage, et saxon, cantonné à Mars-l a-Tour et Puxieux, à se croiser pour venir prendre dans le dispositif général la place qui leur était assignée. La remarque en fut faite, paraît-il, à Frédéric-Charles, qui refusa de revenir sur sa décision. D'où collision à Mars-la-Tour , et arrêt de la garde, qui ne put commencer son mouvement qu'à neuf heures.
DE REZONVILLE A SAINT-PRIVAT âlS
sur Gonflans; le grand quartier général, au contraire, croyait qu'elle s'était retirée sur Test, et qu'elle occupait les hauteurs jusqu'à Amanvillers. Ce n'étaient là que des intuitions (1), bien entendu, car les renseignements manquaient de façon absolue, et la cavalerie se gardait bien d'aller en chercher. En attendant donc que ces intuitions eussent été confirmées ou démenties, on avait pris le parti d'arrêter le mouvement à neuf heures, l'armée faisant halte, son corps de tète à hauteur de la route d'Étain. Quant aux quartiers généraux, au lieu de se rapprocher comme il eût été prudent de le faire, ils restaient respectivement à Vionville et à Flavigny.
A neuf heures et demie, nouvelle «intuition» de Moltke, qui lui fait voir l'ennemi se dirigeant sur Briey, et l'engage à en aviser la !!• armée. Il y a bientôt vingt-quatre heures cependant que cet ennemi est en position sur le flanc droit de l'armée, à quelques kilomètres à peine ! « On dispose de quatre divisions de cavalerie, et jusqu'ici on ne connaît rien de cette situation, bien qu'on aperçoive un camp s'étendant de RozérieuUes à Montigny-la-Grange, et qu'on distingue, il est vrai difficilement parfois, des mouvements de troupes (2) ! »> Le fait est qu'il y a lieu de se demander ce qui est le plus extraordinaire, de la passivité des Français ou de l'inexplicable incurie du généralissime alle-
(i) F. HoBNiG, loc. cit.
(2) Rid., p. 88.
mand, qui demeure dans Tignorance le plus complète quand il lui serait si facile de s'éclairer.
Enfin, un peu après dix heures, sur la nouvelle^ donnée par la I" armée, que Tennemi semble vouloir a accepter le combat » du côté des bois des Genivaux (1), Moltke lance son ordre d'attaque. Les Français sont-ils arrêtés ou en marche? Leur position est-elle repérée? Leur droite s'étend-elle au delà de Montigny-la-Grange, dernier point que la vue puisse atteindre, où s'appuie-t-elle à cette ferme? Existe-t-il sur leur front des postes avancés, les travaux de fortification, des épaulements d'artillerie? Tout cela, on l'ignore. On ne cherchei même pas à le savoir. On va tout de même entamer la bataille, quitte à voir après où Ton va Pareille façon de faire dénote évidemment une belle ardeur guerrière; mais je n'y vois rien qui ressemble à la prudence du chef ni à l'art du capitaine. C'est, à proprement parler, de la tactique de taureau.
Et quel galimatias dans le document dicté par le chef d'état-major général ! « On peut admettre^ ditil, que l'ennemi a l'intention de se maintenir entre le Point-du-Jour et Montigny-la-Grange... Sa Majesté est d'avis qu'il est opportun de diriger le XIP corps et la garde sur Batilly, afin d'atteindre l'ennemi près de Sainte-Marie-aux- Chênes au cas
(i) Il est vrai qu'au même moment, Steinmetz envoyait personnellement un rapport où il était dit que les Français se retiraient {Loc. cit., p. 95.) Mais il semblait que ses opinions eussent perda alors toute autorité auprts du chef d'état-major général.
OÙ il voudrait battre en retraite sur Briey, ou de l'attaquer dans la direction d'Amanvilliers au cas où il resterait sur les hauteurs. L'attaque devra se produire simultanément par la P** armée partant des bois de Vaux, par le IX* corps contre le bois des Genivaux et de Vernéville, par tatle gauche de la II" armée arrivant par le nord. »
Or, à ce moment, le IX'' corps est à la ferme de Caulre, le XII* près de Jarny et la garde à Bruville. On voit quel chemin ces deux derniers (l'aile gauche de la 11* armée) vont avoir à parcourir pour dépasser Amanvillers par le nord a au cas où Tennemi resterait sur les hauteurs ». Gomment pourraient-ils donc exécuter une attaque simultanée avec le IX* corps, qui, lui, est à pied d œuvre? Gomment surtout devra agir la I" armée qui, en même temps que cet ordre général, vient de recevoir la recommandation verbale de ne rien commencer avant que la II* se soit avancée davantage, et qui se trouve ainsi condamnée au repos pendant trois heures ou moins (1)? A voir le gâchis où patauge, faute de renseignements, le général de Moltke, on est en droit de se demander vraiment lequel, de lui ou de son adversaire, accumule le plus de sottises et mériterait davantage d'être battu !
Si encore il y avait entente et conformité de vues entre le généralissime allemand et ses principaux sous-ordres ; si même ils se trouvaient à
(1) F. HoENiG, loc. cit.
portée les uns des autres, peut-être que de leur rapprochement résulterait au moins une certaine unité d'action. Mais point. Tandis que de Flavigny où le clouent sa déchéance physique et celle du roi, Moltke envoie à dix heures et demie l'ordre étrange qu'on vient de lire, le prince Frédéric-Charles en donne un autre, qui, en raison de la distance, arrive premier au IX* corps. Il y est dit que « le général de Manstein devra avancer dans la direction de Vernéville et de la Folie, et attaquer ^ si l'aile droite ennemie se trouve dans ces parages (1) ». Ainsi, le commandant en chef entend n'agir qu'avec toutes ses forces réunies, tandis que son principal lieutenant juge à propos d'engager l'action avec son seul corps d'avant-garde. On trouverait difficilement dans l'histoire des guerres pareil amas d'incohérences et de désordre précédant une bataille combinée. Et l'on ne peut expliquer l'issue victorieuse de celle-ci autrement que par un fait d'ordre métaphysique. Entre deux médiocrités opposées, celle qui agit, même mal, prend toujours le dessus sur celle qui reste passive, car la volonté est à elle seule une force, et l'activité constitue la garantie la meilleure contre les défaillances ou les erreurs de l'esprit.
Cependant, Frédéric-Charles venait de recevoir, vers onze heures, un avis assez inattendu. Un camp français avait été découvert bien au delà de Vernéville et de la Folie, bien au delà même de
(1) F. HoENiG, loc. cit.
Montîgny-la-Grange et d'Amanvillers, à Saint-Privat même. Et le lieutenant de hussards qui apportait cette nouvelle — exacte depuis la veille au soir, à six heures — n'était par bien sûr que nos forces ne s'étendissent pas encore plus au nord (1). Le prince devint soucieux. L'ordre de Moltke lui était parvenu presque au même moment, et il se demandait maintenant si l'attaque du IX' corps, opérée en plein centre de la ligne ennemie, n'allait pas constituer une opération téméraire; si surtout elle ne serait point en contradiction avec les instructions venues de Flavigny, lesquelles parlaient d'un engagement combiné avec l'aile gauche arrivant par le nord^ c'est-à-dire par une direction devenue assez excentrique. Il jugea donc prudent de la décommander; mais c'était trop tard, car, avant qu'il eût eu le temps de rédiger le contre-ordre (2), Manstein avait déjà fait des siennes. La bataille, pour la troisième fois en quinze jours, venait de s'engager par le fait d'un sous-ordre, et contrairement aux intentions du haut commandement.
Le commandant du IX*' corps, en efiFet, qui, du
nioins, marchait avec ses troupes, avait constaté,
en arrivant à Vernéville, qu'il avait devant lui, à
Montigny-la-Grange, un camp français où régnait
a une insoucieuse quiétude (3) » . Ne voulant pas
(i) II n'ayait pas poussé sa reconnaissance plus loin que Batilly, bien que l'absence totale d' ayant-postes français^ et le néant de notre service de sûreté, lui eussent laissé tout loisir de s'aventurer plus loin.
(î) F. HoENiG^ loc. cit,
(3) La Guerre franco-allemande, I, p. 376.
218 LES ARMEES ALLENfANDES EN 1870
perdre une si belle occasion de le surprendre, il prit la résolution d'attaquer sur-le-champ, et cette résolution était fort grave. D'après les ordres qu'il avait reçus, il ne devait attaquer que si la droite française était à la Folie. Or, il pouvait fort bien se douter qu'elle était ailleurs. De son observatoire, il ne voyait point, il est vrai, la région au nord d'Amanvillers, cachée par le bois de la Gusse; mais il venait d'apprendre, lui aussi, que des troupes adverses se trouvaient à Saint-Privat (1). H commettait donc là, dans le but unique de brusquer la surprise, un acte formellement contraire à ses instructions. Assurément, la tentation était séduisante; il n'aurait cependant pas dû y céder, parce qu'il risquait ainsi de compromettre la manœuvre générale. Mais de semblables considérations n'étaient pas faites pour l'arrêter.
Il fit donc déployer toute son artillerie sur une crête qu'il croyait parallèle à nos positions, et qui, en réalité, leur était oblique, ce qui la donna belle à nos batteries accourues en hâte à leur poste de combat. La lutte s^engagea aussitôt, et fut cruelle aux Allemands, qui, pris en rouage et promptement désemparés, perdirent quatre pièces, dont deux restées entre nos mains. Il fallut peu à peu jeter au feu tout ce qui arrivait de troupes à portée, afin d'éviter un désastre. Mais, pendant ce temps, les régiments français s'étaient déployés, et avaient formé leur
(1) Le renseignement, parvenu à onze heures au prince Frédéric-Charles, sur l'existence d'un camp à Saint-Prival , avait été communiqué, en passant, au général de Manstcin.
ligne de bataille. En sorte que cette surprise, pour laquelle on avait risqué de tout mettre çn question n^existait même pas. Ce qui démontre que si Taudace est souvent une belle chose, il convient généralement d^y joindre quelques précautions.
Tout naturellement^ Técho de cette canonnade intense, en se répercutant jusque sur les hauteurs de Flavigny, avait causé un certain émoi parmi les hauts personnages qui attendaient là que le hasard fît pour eux office d^escadrons en reconnaissance. Tous se demandaient ce que cela voulait dire, et si Ton avait enfin découvert la droite de Tarmée française, si obstinément soustraite à toutes les conjectures et à toutes les intuitions II était près de midi. Une grande bataille, pour laquelle on avait réuni tout ce qu'on possédait de forces disponibles, s'allumait à quelques kilomètres à peine, et personne ne se doutait encore ni de la position exacte de Tennemi, ni de ses moyens, ni de ses intentions. Quatre divisions de cavalerie, sans parler des régiments divisionnaires, étaient là, qui n'avaient pas réussi à déchiffrer le premier mot de l'énigme, et déjà le canon tonnait, indiquant qu'il ne restait rien des espoirs d'attaque simultanée, et pas davantage d'un plan d'engagement bâti sur des données spéculatives manquant à la fois d'assises et de fondement.
S'image-t-on pour cela que le commandant en chef ait cherché à mieux s'orienter en procédant à un engagement général qui seul maintenant pouvait lever tous les voiles, ou seulement à
prendre telle mesure que ce soit pour sortir des ténèbres où l'avait plongé son indifférence? Point. M. de Moltke, qui semble n'avoir eu d'autre pensée que de se prémunir contre quelque nouvelle fantaisie de Steinmetz, se borna à envoyer à ce dernier un ordre amphigourique, et qui n'était certes pas fait pour lui donner une idée précise de son rôle ni de son action : « Le combat partiel que Ton entend actuellement devant Vernéville, disait-il, n'entraîne pas l'attaque générale de la I" armée. Celle-ci ne doit pas démasquer de fractions importantes ; si l'occasion s'en présente, on ne doit démasquer que de l'artillerie, pour préparer l'attaque future. » C'est muni d'un tel viatique que le général de Steinmetz, qui d'ailleurs ignorait tout de ce se passait au nord de Gravelotte, eut à prendre ses décisions. Il ne faut pas s'étonner si elles furent inopportunes, et presque toujours antinomiques avec le développement normal d'une action qui allait bien maintenant être simultanée à la sienne propre, mais dans des conditions et au travers de péripéties auxquelles lui-même devait forcément rester étranger jusqu'au bout.
Tels ont été, dans leur ensemble, les préliminaires de la sanglante bataille de 18 août. On n'y trouve assurément rien qui rappelle, quoi qu'en ait pu dire le prince de Hohenlohe, les méthodes napoléoniennes, ni même, dirai-je à mon tour, qui puisse se réclamer d'une méthode de guerre quelconque. Je ne disconviens pas que le fait de con-
centrer en deux jours sept corps d'armée dans un triangle de 8 kilomètres de côté ne puisse passer pour une adroite opération de guerre. Mais tout le mérite en revient aux états-majors.
Et quant à la façon dont a été poussée dans F espace cette masse que rien ne guidait, ne couvrait, n'éclairait ou ne protégeait ; quant à Tétrange conception qui lui a fait côtoyer pendant cinq heures des positions solidement occupées, dont on ne soupçonnait ni Tétendue ni la force, pour ensuite venir, après une conversion presque totale, se heurter de front à un ennemi dont on croyait déjà déborder le flanc; quant à la manœuvre inouïe qui, après des tâtonnements inexcusables, a abouti à rengagement prématuré du IX** corps, suivi d'une bataille générale, tout cela constitue un si monstrueux assemblage d'imprévoyances, d'incohérences et de maladresses qu'on reste confondu de voir que quelqu'un ait pu en tirer vanité.
Le seul mérite de Moltke, il faut le dire une fois pour toutes, est, dans la circonstance, d'avoir été heureux. Il a eu cette invraisemblable bonne fortune que ni les mouvements découverts ni la marche périlleuse de son armée n'ont été gênés par personne ni par rien; que son adversaire, inerte jusqu'au bout, a joué au cours de toute cette affaire le rôle d'un plastron; qu'enfin, il lui a été possible de tout risquer dans un seul coup de partie sans en être puni, faute de trouver en face de lui une volonté décidée à le punir. Napoléon n'a jamais eu pareille chance. Il est vrai qu'il pou-
yait s'en passer, ayant pour habitude d'user, pour vaincre, de moyens plus efficaces, et de les mettre en œuvre avec un génie plus sûr.
C'est ce qu'un écrivain allemand, dont les jugements, pour avoir moins de prétention et de superbe que ceux du prince de Hohenlohe, n'en sont pas moins parfois plus équitables et mieux fondés, a fort bien indiqué en un court parallèle, où se marque la différence existant entre la manière de Moltke et celle de Napoléon.
« L'empereur, dit-il, avait coutume de commencer par attaquer sur tout le front avec son avantgarde ; il voulait déterminer ainsi la répartition des troupes ennemies plus exactement qu'il ne pouvait le faire par des reconnaissances personnelles ou autres, et ce n'était que lorsque l'ennemi avait révélé la répartition de ses forces qu'avait lieu la véritable attaque, dirigée d'après le déploiement qui se trouvait alors terminé. Telle est la conduite à tenir en présence de positions fortifiées, et c'est bien le cas de la bataille du 18 août. On n'y fit cependant rien de semblable... Jamais plus on ne gagnera une bataille comme celle-ci, après des reconnaissances aussi insuffisantes (1). »
Ceci n'est évidemment point du dithyrambe, comme celui dont les publications officielles ou officieuses sont coutumières. Mais c'est la vérité et le bon sens, qui valent infiniment mieux.
(i) F. HoBNio, loc. cit., p. 104.