DE LA MANGE
La journée du 18 août comporte deux batailles presque distinctes : celle que la I" armée allemande a livrée sans succès contre Taile gauche française, et celle que la II* armée a gagnée contre notre centre et notre droite à Montigny-la-Grange, Amanvillers et Saint-Privat, 11 me paraît superflu de donner line fois de plus, de ces événements si connus, une description détaillée, ni d'en faire à nouveau le récit. Un simple tableau d'ensemble, dessiné à grands traits et indiquant les phases essentielles de la lutte,. suffira pour donner une base et un cadre à l'étude du haut commandement allemand, que seule j'ai entreprise ici.
L'attaque du IX' corps s'était produite à onze heures trois quarts. A peine le général de Steinnietz, qui se trouvait alors en personne au sud de Gravelotte, eut-il entendu le bruit du canon de Vernéville, qu'il donna à l'artillerie du VII* corps l'ordre d'ouvrir le feu; et comme celle-ci était
massée tout à côté de lui, elle put se déployer aussitôt.
De Dombreuses batteries du VIII* corps étant venues la renforcer peu à peu, il y eût bientôt, en travers de la route de Metz, sur le plateau qui domine à Touest le ravin de la Mance, une ligne de 132 pièces qui couvrirent de projectiles nos positions de Rozerieulles, du Point-de-Jour et de Moscou. Celles-ci naturellement ripostèrent avec énergie, et le fracas de la canonnade devint rapidement si formidable qu'il inquiéta le général de Moltke, lequel envoya aussitôt, de Flavigny, Tordre dont il il a été question plus haut. Cet ordre cependant n'arriva à destination qu'à une heure et quart, alors que, contrairement aux prescriptions qu'il contenait, l'infanterie était entrée partout en action, et se trouvait déjà confondue en un désordre inexprimable.
Jamais, en effet, on n'avait vu engagement se produire dans des conditions pareilles. Le terrain était extrêmement difficile; les troupes avaient devant elles un ravin profond, aux berges escarpées et couvertes de taillis presque impénétrables, dont l'unique débouché consistait en une route, qui traversait en remblai la dépression. Pour opérer dans ce fouillis et avoir chance d'en sortir avec un restant de cohésion, il eût fallu, de toute nécessité, prendre certaines dispositions tactiques qui toujours s'imposent en pareil cas. Ni Steinmetz ni Zastrow n'en eurent cure, en sorte que, lorsqu'un peu plus tard Gœbén dut à son tour engager les fractions à portée du VIII" corps pour secourir le
VII®, la confusion était telle que les troupes y Furent entraînées comme dans un torrent.
« Il n'y avait là, dit un auteur allemand, que méprises, agitation, mêlée et choc confus, sans une idée nette, sans une conception ni une vue quelconque... (1). » Par suite, les unités ne tardèrent pas à se mélanger à ce point qu'il n'y eut bientôt plus ni commandement possible, ni direction d'ensemble à donner. Steinmetz avait, dans sa précipitation, négligé toutes les mesures préventives, toutes les précautions d'usage, et Zastrow, qui ne brillait pas par l'initiative (2), en avait fait autant. Tous deux payaient maintenant d'une abdication forcée leur négligence ou leur incapacité.
Le commandant de la V^ armée était d'ailleurs, est-il besoin de le dire? de fort méchante humeur (3). Il avait la figure contractée, l'attitude inquiète, les mouvements agités, et ne rompait son silence maussade que pour donner d'une voix rude quelque gourmade à ses subordonnés. Autour de lui, son état-major restait silencieux et morne, car il n'inspirait point de sympathie, et son absolutisme pesait lourdement sur tous (4). Ayant peut-être conscience de ses fautes, mais trop entêté et « vaniteux n pour les avouer, il enrageait de voir les affaires si mal engagées, et, « devinant peut-être ce
(1) F. HoENiG, loc. cit.
(2) Ibid.
(3) Lettre de Wartensleben, quartier-maitre de la I"^ armée, au colonel Cardinal de Widdem, et citée par ce dernier dans ses Kritische Tage.
(4) F. HoENiG, loc. cit. y p. 192.
qui était bon, il employait toute ses forces en lui et contre lui pour faire ce qui était mal (1). v
Tremblant devant ce personnage atrabilaire, le général de Zastrow se tenait immobile à quelques pas, sans oser donner un ordre. D^ailleurs, les deux hommes ne s'entendaient pas, et se trouvaient en complet désaccord sur la façon d'engager leurs troupes (2). Seul, le général deGœben faisait assez bonne figure, et s'efforçait de commander autant qu'il le pouvait, sans bruit, sans cris, sans démonstrations inutiles. Malheureusement, il avait affaire à une infanterie déjà « émiettée et hors d'état de remplir aucune mission tactique (3) » . En vérité, ce qui se passait sous ses yeux, dans le ravin de la Mance, devait lui sembler bien extraordinaire, si l'on en juge par les lignes suivantes, tracées d'une plume que le souci des bienséances semble ne pas arrêter. « A trois heures et demie, dit Hœnig, l'infanterie de Steinmetz était déployée sur un front de 6,500 mètres, et se trouvait dans le plus grand désarroi. La liaison entre les unités était rompue jusque dans l'intérieur des bataillons, sans que l'on y eût été contraint par un cas de force majeure ou un combat sérieux. Les choses demeurèrent telles jusqu'à la fin de la bataille, et, de ce fait, les combats de front perdirent, comme il fallait s'y attendre, toute chance de succès (4). »
(1) F. HoBNio, toc. cit.
(3) Ibid.
(Z) Ibid,
(4) Ibid.
Cependant, grâce à la supériorité écrasante de rartillerie, on avait pu refouler nos avant- lignes et s'emparer ensuite de la ferme de Saint-Hubert, poste avancé qui gardait le débouché de la route. Les troupes françaises, condamnées à la défensive passive, et n'ayant d*autre indication que de résister sur place, gardaient vaillamment leurs positions, mais n'en sortaient pas. A ce moment, cependant, une vigoureuse contre-attaque aurait très certainement bousculé les deux corps prussiens, dont tous les liens tactiques étaient à peu près rompus, et c'était bien là ce que craignaient nombre d'officiers allemands qui, attribuant notre immobilité persistante à toute autre cause qu'à la carence du commandement suprême, voulaient y voir seulement la méditation d'un grand coup. Steinmetz, lui, était convaincu que nous étions en déroute, et naturellement Thonnéte Zastrow pensait comme son chef. En vain le général de Gœben, mieux renseigné ou plus avisé, cherchait-il, en renforçant la ligne de bataille avec les troupes qui successivement arrivaient, à montrer que les a£Faires n'en étaient pas encore au point où Ton feignait de les voir. Steinmetz avait son idée et y tenait. Elle lui dicta en un instant la conception la plus extravagante qui ait jamais germé dans un cerveau militaire, et des actes qui suffiraient, à eux seuls, pour faire douter de son bon sens.
Sans plus se préoccuper des instructions qu'il avait reçues, sans chercher une confirmation quelconque de ses hypothèses toutes gratuites^ il
ordonna de commencer la poursuite contre un ennemi qui s^était même pas entamé. A cet effet, la 1" division de cavalerie dut franchir le ravin de la Mance par le défilé de Gravelotte et se jeter sur nous, mais sans dépasser les glacis de Metz! Les batteries du VII* corps l'accompagneraient, tandis que rinfanterie passerait à un assaut général de nos positions, par le sud et par Touest! C'est ainsi que, tout seul, Steinmtez entendait décider de la bataille, au moment précis où le moindre effort de notre part Teût aisément décidée contre lui (1) !
Au reçu de cet ordre stupéfiant, la division de cavalerie s'ébranla pour gagner l'étroit passage où elle devait s'engouffrer. Quant au général qui commandait l'artillerie du VII* corps, et qui, du point où il se tenait, pouvait mieux juger les choses, « il n'en voulut croire ni ses yeux ni ses oreilles (2)» . Mais les justes observations qu'il adressait à Zastro^v ayant été accueillies par une fin de non-recevoir fort sèche, il eut recours à la ruse pour dégager sa responsabilité et éviter la catastrophe qu'il prévoyait imminente. « En ayant l'air de renseigner les autres chefs sur la teneur de l'ordre reçu, dit Hœnig, les officiers chargés de transmettre celui-ci longeaient la ligne, le soufflaient à l'oreille des officiers supérieurs, mais ajoutaient qu il leur fallait
(1) HoENiG fait remarquer avec raison que, s'il avait seulement regardé une carte, il aurait vu que ce n'était point vers les glacis de Metz qu'il jetait sa cavalerie, même victorieuse, mais dans l'impraticable ravin de Ghâtel.
(2) F. HoENio, loc. cit.
à tout prix gagner quelques minutes et faire n* importe quoi pour ne pas amener les avant-trains , Ces quelques minutes pourraient peut-être sauver la situation, car il suffisait pour cela de F hésitation (Tun moment (1). » Et le subterfuge, comme l'ajoute le narrateur de cette extraordinaire aventure, sauva en e£Fet bien des choses, sans pour cela cependant tout sauver.
Pendant ce temps, dans Tentourage même de Steinmetz, on essayait d'apaiser son ardeur démente. Le colonel de Wartensleben, sous -chef d'état-major, faisait observer, avec toute la réserve possible, mais avec avec une fermeté consciente, que vouloir enfoncer des lignes qui, loin d'être rompues, semblaient au contraire se renforcer à vue d'œil, lui semblait un peu prématuré. « Il ne faut pas que la poursuite commence encore une fois trop tard, comme à Kœniggrâtz! » répondit Steinmetz d'un ton rogue. Et personne n'osa plus insister (2).
Cependant, les troupes s'étaient mises en marche. Sur l'étroit goulot de la route dont le remblai, surplombant le ravin où grouillaient des milliers d'hommes, était battu et enfilé par un feu terrible qui venait de reprendre avec une énergie doublée par la vue de ces préparatifs d'assaut, se pressaient déjà pêle-mêle trois régiments d'infanterie, une division de cavalerie avec sa batterie, quatre
(1) F. HcENiG, loc. cit., p. 208.
(%) Lettre de Wartensleben à Cardinal de Widdern^ citée par ce dernier. {Kritische Tage.)
autres batteries, enfin deux régiments de hussards, tout cela appartenant à des commandements difiFérents et se mêlant en troupeau pour arriver au débouché.
En face de ces masses chaotiques, dans lesquelles il était impossible de mettre de l^ordre faute de pouvoir s^en faire ni entendre ni obéir, a qu^on se figure, sur l'autre versant, un nuage lointain de fumée, duquel jaillissaient vers le ciel les flammes de Tineendie du Point-du-Jour et de Moscou. Du côté allemand, 144 pièces en action; en arrière, le grand quartier général qui arrivait; en avant, des masses d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie se précipitant dans le ravin, poussées par derrière, décimées par devant. Qu'on se figure cette rencontre et ce fouillis d'hommes blessés et valides, de troupes en ordre et en désordre, l'écho des obus éclatant dans la forêt, et au-dessus des arbres, au-dessus des tètes, le sifflement des projectiles qui se croisaient; enfin, une colonne de poussière à obscurcir le ciel... On comprend alors qu'en se demandant ce qui allait advenir de tout cela, chacun des témoins de cette scène ait senti la sueur perler sur son front!... (1). »
Il y avait en effet de quoi s'émouvoir, car déjà le désastre s'annonçait, et il allait être aussi complet que possible. Gomme c'était à prévoir, en effet, aucun des régiments ainsi jetés dans la fournaise ne put parvenir à se déployer. L'artillerie tenta
(1) F. HOEMIG, loc. cif., p. 210.
vainement de se mettre en batterie sous un feu qui IsL réduisit bientôt en partie à une situation désespérée (1), et, pour comble de misère, les chevaux attelés à des caissons qui avaient sauté, s'étant emportés, revinrent en arrière jeter le désordre sur la route, au milieu des troupes qui y étaient pelotonnées (2). La cavalerie, décimée avant de s'être formée en bataille, n'eut que le temps de faire demi-tour, tandis que sa batterie à cheval, complètement désemparée, n'avait d'autre ressource que de se laisser glisser dans le ravin (3). Enfin l'infanterie, écrasée de projectiles, et qui poussait des cris épouvantables (4), fut ramenée, en une bousculade générale, bien au delà des points d'appui qui avaient précédemment été conquis. Telles étaient les conséquences lamentables de la furie grognonne qui poussait Steinmetz aux pires folies. Son équipée, non seulement coûtait à la P" armée des pertes très sensibles, mais encore elle devait exercer sur le moral des troupes une influence déprimante, par laquelle furent accrus le désordre et la confusion dans lesquels elles se débattaient. Ah! si Bazaine avait été là, pour voir! Si, au lieu de rester à sa maison de Plappeville (5), et de répondre négligemment à ceux qui lui signalaient
(1) La Guerre franco'alletnande y t. I, p. 176.
(2) Historique du 9" hussards prussien.
(3) La Guerre franco^allemande y p. 778.
(4) F. HoBNio, loc. cit., p. 213.
(5) Le maréchal avait installé son quartier général dans une maison de campagne appartenant à M. de Bouteiller, député de la Moselle.
la gravité des choses : « Ce n'est rien! Il ne s'agit que d'une simple afifaire d'avant-postes! », il était monté à cheval et avait pu assister à cette retraite sanglante, qu'il eût suffi du moindre effort pour transformer en déroute, peut-être qu'il se serait tout à coup retrouvé soldat, et que le simple instiact militaire, en se réveillant en lui à l'appel de la victoire, aurait triomphé de son apathie mortelle. Il ne vint pas, et notre armée, croyant en avoir assez fait en repoussant avec cette vigueur l'assaut qui menaçait les positions dont on lui avait confié la garde, y demeura immobile une fois de plus.
Pas complètement cependant, car des tranchées qui couronnaient la crête surgirent tout à coup des bandes de tirailleurs qui, obéissant à leur seule ardeur et à un besoin inconscient d'action, se jetèrent sur les contingents ennemis qui tenaient encore les fourrés, les bousculèrent et les refoulèrent jusqu'aux berges occidentales de ravin.
A ce moment, un frisson passa dans les rangs de l'état-major allemand. Ces hommes poudreux: et baignés de sueur, qui les traversaient péle-méle, sans armes et sans coiffure, avec la frayeur peinte sur le visage (1), semblaient être les messagers de la défaite ou les courriers de la mort. Généraux et officiers jetaient en arrière des regards anxieux (2), car déjà les balles françaises sifflaient à leurs oreiles, et il leur paraissait que la zone battue par elles se
(1) F. HoENio, loc, cit. y p. 217.
(2) Ihid.
rapprochait à vue d'oeil (1). Hélas! il n'en fut pas davantage, car une attaque, pour être poussée à fond, doit être préparée, ordonnée et conduite. Celle de nos soldats, à qui manquait complètement la direction supérieure, et surtout une réserve disponible (2), ne pouvait être qu'impulsive, et, comme personne ne songeait à la soutenir, elle ne se continua pas...
(( Vraiment, nous avons eu de la chance (3), » dit à ce propos F. Hœnig. Voici la seconde fois que je relève le mot dans un auteur allemand, et il semble bien qu'en bonne justice, on devrait l'y rencontrer presque à chaque page, car il est bien peu d'exemples, dans l'histoire des guerres, d'un bonheur aussi constant. Cependant la fortune, quoi qu'on dise, n'est jamais tout à fait aveugle, et, si elle semble parfois combler trop libéralement ceux dont les fautes eussent mérité d'être punies, c'est que, mandataire de la justice immanente, elle dédaigne et méprise les hommes qui ne cherchent point en eux-mêmes des ressources pour la fléchir. Que Steinmetz, après Motlke, ait été heureux de ne point payer d'un désastre complet ses attaques téméraires, c'est une chose évidente, et qui surprend. Mais peut-être ne faut-il voir là que la récompense due à l'énergie, même abusive, et une
(1) Le prince Adalbert de Prusse eut là son cheval tué sous lui.
(2) La garde impériale était bien à portée, mais Bazaine en disposait seul^ et il ne voulait pas s'en servir.
(3) F. HoEKiG, toc. cit., p. 232. — Voir plus haut, page 183, en note.
preuve nouvelle que, de toutes les erreurs militaires. rinaction seule est impardonnable et comporte les pires châtiments.
Cependant, dans la I'" armée, le désordre était arrivé à son comble. Les VII' et VHP corps ne formaient plus, suivant Texpression pittoresque de F. Hœnig, qu'une « salade » (1) dans laquelle personne ne se reconnaissait plus. « Ce qui, au point de vue tactique, eût été sensé et praticable, n'avait été ni reconnu, ni préparé, ni ordonné. Au contraire, tous les efforts semblaient tendre à rechercher ce qui était insensé et impraticable; on avait déployé là une énergie qui eût suffi à assurer le succès si on Tavait mieux employée (2). »
Fort heureusement pour les Allemands, une accalmie se produisit alors sur tout le champ de bataille. Elle était la conséquence à la fois de leurs attaques inconsidérées, et de Timmobilité persistante des Français. Les uns ne pouvant plus avancer, et les autres ne bougeant pas, faute de troupes fraîches, faute aussi d'esprit offensif, on continuait à se regarder en face, mais on s'en tenait là. De cinq heures à sept heures, il n'y eut d'un bout à l'autre de la ligne que des escarmouches sans importance et de longues tirailleries sans effet.
Nous verrons plus tard comment, à la II* armée, on sut mettre à profit ce répit pour préparer I2 mouvement enveloppant qui devait finalement cul-
(i) F. HoENiG, loc. cit., p. 234.
(î) Ibid,
buter notre aile droite. Ici, personne ne songea à Tutiliser. Non seulement on ne prit aucune me* sure pour essayer de remettre en main les troupes essaimées à travers les bois et dans le fond du ravin de la Mance, mais même on négligea de déblayer le débouché, qui « offrait le spectale confus de pièces abandonnées, d'avant-trains démolis et culbutés, gisant les uns sur les autres (1) « , péleméle avec un monceau de cadavres. Ce qui n'empêcha point le commandant en chef des armées allemandes de jeter^ deux heures plus tard, dans ce charnier impraticable, un corps d'armée tout entier!
Et le grand quartier général venait cependant d'arriver! Installé maintenant sur le plateau de la Malmaison, il pouvait se rendre compte de la situation véritable, et voir de combien avaient été amplifiés les rapports triomphants envoyés jusque-là par Steinmetz. Le dernier de ces rapports, expédié à quatre heures un quart, n'était, à vrai dire^ pas aussi rassurant, et ne laissait pressentir rien moins qu'un échec (2). Mais le grand quartier général n'en avait pas encore connaissance, et il arrivait tout confiant, croyant augmenter l'éclat de la victoire par la présence du roi. Il prit d'autant plus mal sa déconvenue que tout ce qui venait de se pas-
(i) F. HoBNiG, p. 236.
(2) Il disait que « la tentative de poursuite ayait échoué ; que le combat sur le front restait indécis, et que, pour remporter ici un succès, une attaque vigoureuse contre Vaile droite ennemie était nécessaire. » (Ibid.)
8er avait été fait à rencontre du seul ordre qu'il eût cru encore devoir donner, à Tencontre aussi de ses intentions manifestes et de ses volontés. Au lieu de Tattaque simultanée dont il avait escompté les effets magiques, sans d'ailleurs faire le nécessaire pour la réaliser, il voyait là le désordre d'un assaut partiel, complètement manqué et tournant à la débâcle. Pareille déception était bien faite pour augmenter encore chez Moltke Taigreur de ses anciens ressentiments.
Quant au roi, il accueillit assez mal Steinmetz, accouru lui faire ses rapports. Gomme les deux personnages s'étaient mis un peu à l'écart, on n'entendit point leur conversation, mais il apparut fort bien, à la mine qu'avait le général en quittant le monarque, que l'entretien n'avait été rien moins que cordial (1). Et l'on s'aperçut peu après, à la façon de faire du commandant en chef de la P* armée, que sa mauvaise humeur chronique avait été plutôt exacerbée que calmée par la douche qu'il venait de recevoir. Le mécontentement du roi ne se traduisit d'ailleurs que par cette exécution discrète, et celui de Moltke par un silence plein de menaces. Mais^ chose étrange, ni l'un ni l'autre ne songèrent, pour l'instant, à réparer les bévues de leur subordonné, ni à exiger qu'il s'esseyât à les réparer lui-même. Ils s'établirent, avec leur suite qui était fort nombreuse, derrière les batteries, et se contentèrent de regarder.
(1) F. HoENiG, p. 269.
Ils ignoraient d^ailleurs complètement, bien que l'heure fût déjà avancée, ce qui se passait à leur gauche, sur le front de la II" armée, ayant totalement négligé de se mettre en communication avec elle (1). C'est-à-dire que, de cette bataille qu'ils étaient censées diriger, ils ne connaissaient qu'un seul épisode, très fâcheux à la vérité, mais nullement décisif, et que d'autres événements pouvaient fort bien, par ailleurs, compenser ou même annihiler. Un peu après cinq heures, cependant, le lieutenant-colonel de Brandenstein, le même qui joua à Bornyle rôle que nous connaissons, arriva leur apporter des nouvelles, dont ils conclurent, paraîtil, que tout allait bien par là (2). S'ils avaient pu deviner ce qui devait s'y passer quelques minutes plus tard, je veux parler de la catastrophe de la garde devant Amanvillers et Saint-Privat, ils se seraient sans doute montrés moins satisfaits. Mais Brandenstein, malgré tous ses mérites, n'avait point le don de seconde vue, et il ne put que les renseigner sur le déploiement des difiFérents corps de la II* armée, qui d'ailleurs, jusque-là, s'effectuait normalement.
Cette assurance leur suffit, et comme il est assez naturel aux hommes, même en des circonstances
(i) La Relation allemande prétend cependant que des officiers d'état-major avaient été envoyés, dès le matin, pour établir la liaison. C'est qu'alors ils firent bien mal leur office, puisque le seul Brandenstein vint prévenir, et à cinq heures seulement, de ce qui se passait.
(2) F. HoENiG, p. 249.
aussi graves, de prendre leurs désirs pour des réalités, ils s^imaginèrent que le prince Frédéric-Charbs n'allait pas tarder à prononcer son attaque. Or, pour agir simultanément^ comme Moltke s'entêtait à le vouloir, en dépit des douloureux incidents survenus, il fallait recommencer ici, sans tarder davantage, les tentatives avortées. Et c'est pourquoi, sans se préoccuper plus que de raison de l'état lamentable où se trouvait la l" armée, sans procéder à une remise en mains indispensable ni à une reconnaissance plus complète des débonchés, on envoya au IP corps, qui venait d'arrirer à Bezonville, l'ordre de se mettre à la disposition du général de Steinmetz; puis, à six heures et demie, le roi en personne prescrivit à ce dernier de jeter sur le Point-du-Jour tout ce qu'il avait de troupes sous la main.
L'initiative royale, qui se manifestait ainsi ponr la première fois, après avoir été sans doute encouragée par des sollicitations pressantes, était contradictoire avec le blâme précédemment infligé à Steinmetz, puisqu'elle provoquait des fautes identiques et des imprudences tout aussi caractérisées. L'attaque qu'elle ordonnait n'était ni plus ni moins préparée que la précédente, et allait s'exécuter dans des conditions pareilles de prématurité. Elle était donc également inopportune, également hasardeuse. La crise qui tout naturellement s'ensuivit fut terrible, et telle que Guillaume I" put, un ins» tant, croire au naufrage définitif de ses rêves hégémoniques. Elle suscita, en tout cas, chez les uns,
des terreurs inoubliables, chez d^autres, des rancunes qui ne s'éteignirent jamais.
C'est qu'au moment même où les deux premiers bataillons prussiens s'ébranlaient, une activité nouvelle et inattendue se réveillait dans nos rangs.
tt Les lignes françaises s'étaient brusquement voilées d'un épais nuage de fumée, dit la Relation allemande (1). Les batteries ennemies encore en état de combattre rallument leur feu depuis longtemps interrompu, et criblent les bois, ainsi que le plateau de Gravelotte, de projectiles de toute espèce, qui portent jusqu'au point où se tient Sa Majesté. Sur tout le front du corps Frossard et probablement aussi à l'aile gauche du corps le Bœuf, toutes les réserves accourent en première ligne... En même temps, des tirailleurs, débouchant en lignes épaisses, poussent vers Saint-Hubert et surtout vers le bois au sud de la grande route, chassant devant eux les hommes isolés, les petits groupes, le plus souvent sans chef, épars en rase campagne, et les culbutant jusque dans le ravin de la Mance... »
« Les Français se mouvaient avec la rapidité d'une balle élastique roulant de haut en bas, » dit à son tour F. Hœnig. On essaya de les arrêter à coups de canon, mais, au travers de la poussière et de la fumée, on ne distinguait point si les projectiles portaient... Tout à coup, vers le sud, on voit une nuée d'hommes débandés qui sortent des bois, et courent afiFolés vers les batteries. Dans cette
â40 LES ARMÉES ALLEMANDES EN 1870
cohue sans nom, qui dévale en poussant des cris sauvages, on ne reconnaît point d^abord à qui Ton a a£Faire, ni s'il s'agit d'assaillants emportés parleur ardeur ou de fuyards démentalisés par la panique. Mais bientôt le doute n'est plus possible; ce sont les « débris informes » de la ligne allemande qui viennent là... Alors, des officiers se précipitent; ils sont aussitôt noyés dans le remous. En vain, ils s'e£Forcent de ranger à coups de sabre ce troupeau misérable ; en vain, les canonniers eux-mêmes font mine de vouloir les mitrailler. Bien n'y fait. La masse des fuyards, éperdue et comme privée de raison, traverse les batteries, s'éparpille en arrière, et, sourde à toutes les objurgations ainsi qu'à toutes les menaces, continue sa course éperdue jusqu'à ce que l'éloignement du danger permette enfin de l'arrêter... (1).
Ni le roi, ni le grand état-major n'avaient rien perdu de cet afQigeant spectacle. Leur émotion était telle et aussi leur inquiétude, que des ordres furent donnés pour débarrasser en hâte les ponts d'Ars et de Gomy, afin de permettre une retraite imminente sur la rive gauche (2). On n'osait pas cependant s'y décider encore, car on comptait sur l'arrivée prochaine du II" corps, et d'ailleurs on était momentanément rassuré par l'arrêt de notre contre-offensive que la puissance de l'artillerie allemande, ainsi que l'entrée en ligne d'une brigade
(1) F. HoEMio, loc. cit., p. 260.
(2) Voir MetXf campagne et négociation^ p. 93.
du VHP corps, avaient réussi à endiguer. Mais voici qu'à ce moment une nouvelle panique, plus terrible encore que la première, vient à nouveau semer 1 épouvante et évoquer le fantôme de la déroute. C'est, cette fois, une horde de cavaliers qui débouche des bois en hurlant, foule aux pieds les débris des régiments d'infanterie qu'on essayait de rassembler sur la grande route, et se jette en trombe au travers des voitures parquées dans les champs. Au vacarme que fait cette cohue déchaînée, les attelages s'affolent, font demi-tour, s'emballent, et, dans un tumulte indicible, se frayent violemment un passage vers l'arrière. C'est un flot furieux qui roule, entraînant pêle-mêle avec lui tout ce qu'il rencontre, hommes, chevaux, voitures, fourgons à bagages, et fracasse les obstacles avec l'aveugle fureur d'un cyclone. Personne ne peut arrêter la débâcle qui menace un moment d'entraîner l'état-major tout entier. Les imprécations, les commandements, les coups de sabre même sont inutiles, et c'est seulement quand le souffle leur manque que les chevaux, tremblants d'épouvante et ruisselants de sueur, achèvent leur course désordonnée, tandis que certains fuyards s'en vont jusqu'à Vionville, en criant à tue-tête : « Nous sommes battus (1)! »
C'était un escadron du 9* hussards qui venait de
(1) F. HcENiG, loc. cit. y p. 267. — Par le fait de cette débandade, de nombreux officiers, dont trente appartenant au 9" hussards, perdirent leurs chevaux de main, et ne les retrouvèrent jamais,
produire cet épouvantable désordre. On avait commis l^imprudence de le former, sur placcj avec des réservistes arrivés le jour même et dont les chevaux n'étaient même pas dressés ! Le bruit de la bataille, Todeur de la poudre, le sifflement des projectiles avaient terrorisé les malheureux animaux, et peut-être aussi leurs cavaliers incapables de les maintenir. Et tandis que le régiment, massé, sans qu'on puisse expliquer pourquoi, à Toueside la ferme de Saint-Hubert, essayait de manœuvrer pour échapper aux effets meurtriers du feu de nos tranchées, la débandade s'était brusquement produite, emportant bêtes et gens dans son remous déchaîné !
Il semblerait vraiment qu'après une telle série de mésaventures, la seule mesure qui s'imposât eût été de remettre de l'ordre dans ce désordre, afin de relever ainsi, d'abord, le moral de troupes auxquelles avaient été infligées des secousses aussi déprimantes. Mais le roi, qui paraissait avoir décidément pris la direction de la bataille, n'en jugeait pas ainsi. Il en tenait pour son attaque avec le II* corps, et n'avait pas l'air de se douter que, faite dans l'obscurité naissante et sur un terrain non seulement très difficile par lui-même, mais maintenant presque impraticable, tant il était obstrué, cette attaque allait se développer dans des circonstances plus défavorables encore que celles qui l'avaient précédée.
Quant à Moltke, qui jugeait mieux les choses, il aurait bien voulu la remettre à des temps meil-
leurs. S'aperce vant fort nettement que Steinmetz, au lieu de manœuvrer à la fois sur le front et le flanc de nos positions, comme il en avait primitivement reçu Tordre (1), s'était borné à y accumuler des coups de boutoir directs, et conséquemment infructueux, il se rendait parfaitement compte que ce serait peine inutile de recommencer une fois de plus la même opération stérile. Et il en faisait l'observation au roi avec une certaine vivacité, paraît-il (2). Mais, Guillaume restant intraitable et repoussant tous les conseils du chef d'étatmajor, celui-ci dut s'incliner, non cependant sans risquer une sorte de protestation muette. Hœnig nous raconte que lorsqu'il fut bien convaincu de l'inanité de ses efforts, il a s'éloigna lentement du roi, alla à environ cent pas sur la droite et affecta de travailler pour son compte. Il voulait faire comprendre, par là, qu'il n'approuvait pas ce qui allait se faire, et son geste fit sur tous une grande impression. Quand, plus tard, la tète du IP corps se rapprocha de la lisière ouest du bois, Moltke la suivit quelques pas le long de la grande route; un certain nombre d'officiers d'état-major se joignirent à lui, tandis que le roi restait à la Malmaison avec Bismarck, Roon et Podbielski. Ce fut seulement à la tombée de la nuit que le grand état-major se trouva réuni à nouveau, encore incomplètement,
(i) On se rappelle que l'ordre primordial, daté de Flayigny, Yen dix heures, portait que la I'" armée attaquerait « en partant du bois de Vaux » .
(2) F. HoENiG, loc. cit., p. 273.
et que Moltke obtint du roi rautorisalion de faire cesser le feu (1). »
Et, d'ailleurs, on peut juger de Taigreur que laissa au cœur du chef d'état-major le dédain avec lequel avaient été accueillies ses protestations légitimes, en lisant cette phrase de ses Mémoires^ qui se rapporte aux événements du 18 au soir : « Il eût été préférable que le chef du grand état-major générai de l'armée, qui se trouvait là, neût point permu cette attaque à une heure aussi avancée. Le lendemain, il pouvait être très avantageux d'avoir ces troupes d'élite absolument intactes, tandis que c'est à peine si, ce soir-là, elles pouvaient amener ud changement sérieux de la situation (2). »
C'est là une constatation exacte, où perce, malgré l'orgueil et la rancune, l'aveu d'un juste souci de l'avenir. Car Moltke, au moment où il s'impatieotait de l'imprudent entêtement de son maître, ne pouvait certainement pas se douter que le commandant en chef de l'armée française se chargerait luimême d'amener dans la situation le a changement sérieux » que les efforts répétés de la I" armée n'avaient pas accompli, et ferait le jeu de son adversaire, en abandonnant spontanément des positions inviolées qui bravaient encore tous les assauts.
Mais il n'était plus temps de récriminer. Le roi venait de formellement renouveler son ordre d'attaque, en laissant toutefois à Steinmetz le choi^
(1) Loc. cit., p. 276.
(2) Document cité par Hoenig, p. 274.
des procédés à employer (1) ; et ce dernier, malgré qu^il parût enfin comprendre les dangers d^un nouvel assaut direct, malgré qu^il les eût signalés lui-même quelques heures plus tôt (2), s'était bien gardé de faire entendre la moindre objection. Depuis son entretien avec le roi, il ne parlait plus à personne, et se bornait à exécuter. La fureur et le dépit avaient accompli ce miracle de réduire à Tobéissance passive cette âme altière qui faisait de l'indiscipline une vertu, et du particularisme un devoir; en sorte qu'il crut avoir assez fait en donnant au général de Franceski, d'un air rechigné, Tordre de s'emparer à tout prix de la position du Point-du-Jour, et à Zastrow celui de reprendre le mouvement en avant.
Alors on vit des colonnes épaisses, marchant à rangs serrés, musique en tête et tambours battants, s'engouffrer à leur tour dans le redoutable défilé. Il était plus que jamais battu par la mitraille, et couvert de corps humains qui gisaient au milieu de toutes sortes de débris. La nuit tombante augmentait l'horreur de cette vision funèbre, et cachait aux nouveaux arrivants les tirailleurs prussiens qui s'étaient déployés en avant. Ceux-ci entendent tout à coup une fusillade intense éclater par derrière, car les soldats du IP corps n'ont pas encore débouché tous qu'ils commencent à tirer. Énervés par la lutte sauvage qu'ils soutiennent depuis si
(i) F. HoENiG, p. 272.
(2) Voir plus haut, p. 235, en note.
longtemps sans succès, privés de leurs officiers qui sont presque tous tombés, épuisés au moral comme au physique, épouvantés enfin de ce fracas qui leur fait croire qu'il sont pris à revers, ils lâchent pied tous ensemble, se débandent et s'enfuient en hurlant (1). Pour la troisième fois, la panique hideuse disperse les troupes naguère si imposantes, et les refoule en "désordre. jusque dans l'épaisseur des bois. . .
En vain quelques officiers s'épuisent en efforts surhumains pour pousser sur nos tranchées les rares pelotons qui obéissent encore. Nos soldats, quand ils n'ont plus de cartouches, se servent de la baïonnette, à la voix de leurs chefs restés debout, dont les commandements brefs percent le tumulte et les clameurs. Les cadavres s'amoncellent aux abords des épaulements, mais ceux-ci demeurent imprenables; et, quand l'obscurité définitive vient couvrir de ses voiles cette affreuse tuerie, les Français n'ont pas perdu un pouce de terrain, tandis que les Prussiens, décimés, reculent en désordre, poursuivis par les volées de mitraille que leur envoient nos pièces encore en état de faire feu. Une seule brigade fraîche, lancée dans cette marée humaine, et c'en était fait de trois corps d'armée allemands! Hélas! nous n'avions plus même un régiment disponible, et la garde impériale, seule réserve de l'armée, attendait en arrière, l'arme au pied, des ordres que, par deux fois, Bazaine s'était
(1) F. HoENiG, p. 236.
refusé à lui donner! Il a fallu cette faillite du haut commandement, dont Texemple est unique dans rhistoire des guerres, pour que les débris de la P* armée et du !!• corps, échappant à la destruction qu'ils étaient venus chercher, aient pu se reconstituer tant bien que mal sur le plateau de Gravelotte. Tandis qu'ils procédaient, au milieu de difficultés infinies et en pleine nuit, à cette opération pénible, nos 2* et 3* corps évacuaient, sur Tordre du maréchal, les positions qu'ils avaient disputées avec tant de courage et conservées intactes malgré d'aussi rudes assauts !
Il était dix ^heures du soir. Le roi, Bismarck et une partie du grand état-major, assaillis d'idées lugubres, s'en retournaient tristement sur la route de Rezonville. L'angoisse se lisait sur leurs visages fatigués, et les rares paroles qu'ils échangeaient trahissaient à la fois le dépit et l'inquiétude. L'échec qu'on venait de subir était-il réparable? L'armée française allait-elle, le lendemain dès l'aube, profiler du désordre où se trouvaient les Allemands pour foncer sur eux et les disperser? A l'aile gauche, le prince Frédéric-Charles avait-il été plus heureux que Steinmetz? C'est en se posant ces questions troublantes qu'ils atteignirent le village, ravagé par le combat de l'avant- veille, tout fumant encore et regorgeant de blessés.
Moltke, qui était resté en arrière, les rejoignit au moment où Bismarck, plus ému qu'il ne voulait le paraître du sanglant spectacle auquel il venait d'assister, demandait qu'on se mît sur la défensive :
tt Maintenant, sire, disait-il, mon avis personnel est qu'après les terribles pertes de cette journée (1). nous ne devons pas continuer Tattaque demain matin, mais bien attendre les Français! » Et comme le lieutenant-colonel Verdy du Vernois, présent à cette scène, laissait échapper cette phrase assez osée : « Alors, je me demande pourquoi nous avons attaqué aujourd'hui? » le chancelier lui riposta d'un ton brusque : « Que voulez-vous dire, monsieur? »
Moltke vit bien que les choses menaçaient de se gâter. Certes, il était anxieux à l'égal des autres, et se demandait comme eux ce qui allait advenir de tout ceci. Mais il se sentait responsable du salut général, et comprenait qu'il ne deviendrait le maître des événements qu'en restant le maître de lui-même. Loin de l'accabler, le sentiment des immenses devoirs qui lui incombaient encore augmentait sa fermeté ordinaire et aiguisait la décision habituelle de son esprit. Se glissant entre les interlocuteurs, dont il feignait de n'avoir point entendu les paroles, il se tourna vers le roi, et lui dit d'une voix calme, mais sur un ton où perçait la volonté : « Sire, il ne nous reste plus qu'à donner l'ordre d'attaque au cas où l'ennemi serait encore demain matin devant Metz. » Et il se mit aussitôt en devoir de le rédiger (2).
Personne ne souffla. Le vieux roi, épuisé de fa-
(i) Il ne les connaissait pas toutes, puisqu'il ne savait rien encore de ce qui s'était passé devant Amanvillers et Saint-Privat. (2) Verdy du Vernois. Im grossem haupquartier.
tigue et moralement anéanti, fit un geste vague d'acquiescement, puis, laissant là Bismarck qui maugréait, s'en fut chercher un peu de repos dans une masure à demi ruinée. Quant au chef d'état-major général, il conserva sa tranquillité apparente, et attendit, impassible et muet, que lui arrivassent des nouvelles de son aile gauche. Et quand, après minuit, il sut enfin que celle-ci était victorieuse, pas un muscle de son visage énigmatique ne bougea. u Gomme s'il n'eût pas pu en être autrement, il prit immédiatement les dispositions nécessaires pour profiter de ce grand succès, de manière à pouvoir, le 19 au matin, présenter au roi une situation bien définie (1). »>
Par cette fermeté d'âme et un esprit de décision resté à ce point intact dans des conjonctures aussi tragiques, Moltke s'est révélé, cette nuit-là, un grand capitaine. Les erreurs de sa stratégie hasardeuse, la faute grave qu'il a commise en ne se renseignant pas, celle, plus inexcusable encore, même en tenant compte du grand âge du roi, qui a consisté à laisser sans direction ni commandement d'ensemble une bataille préméditée, préparée, combinée, tout cela s'efface devant cette volonté tenace, qui refuse de céder aux coups du sort. Une telle obstination dans l'offensive mérite d'être récompensée par le succès^ et doit toujours, à la fin, violenter la fortune. Le spectacle donné, le 19 au soir, par ce vieillard qui venait d'assister à la ruine par-
(1) F. HoENio, loc. cit., p. 326.
tielle de ses projets, qui ignorait encore si des conceptions qu'il avait cru invincibles n'étaient poinl bouleversées et emportées dans le tourbillon d'une défaite totale, et qui, non seulement ne désespérail pas, mais entendait au contraire s'attacher quand même à l'ennemi, et le mordre jusqu'à répuisement de ses forces, ce spectacle est un des plus magnifiques qu'ait donnés l'énergie humaine.
L'opposer à celui que présentait Bazaine, réduit par son engourdissement quasi léthargique à n'être plus qu'une sorte d'être inerte, paralysé d'esprit et de corps, et attendant avec un fatalisme immuable les dénouements qu'il ne voulait ni préparer ni prévoir, c'est mettre en parallèle la force avec l'impuissance, l'action contre le renoncement, la vie contre la mort. L'issue d'un tel conflit n*est pas douteuse. Elle consacre toujours le triomphe du chef qui, à défaut de génie, possède, avec la maîtrise de soi-même, un esprit opiniâtre et une âme résolue. Celui-là peut, sans danger, être soumis à certaines défaillances, et se tromper même lourdement parfois. Ses erreurs, si fâcheuses soient-elles, ne parviendront jamais à annihiler l'activité générale qui s'inspire de son exemple, et, tôt ou tard, l'initiative heureuse d'un subordonné quelconque s'affirmera pour les réparer. C'est là toute l'histoire de cette campagne de Lorraine. C'est celle encore de la bataille de Saint-Privat où nous allons maintenant rencontrer des hommes qui, imbus des mêmes sentiments que leur chef suprême, et ayant compris ou deviné sa pensée, ont, malgré l'imperfection
àe ses ordres et Tabsence de son influence directe, réalisé avec plein succès une opération scabreuse qui, sans eux, eût sans doute misérablemment avorté.