DE SAXE
La canonnade de Vernéville, en interrompant brusquement une manœuvre que jusqu'ici rien n^était venu troubler, avait mis la puce à Toreille du prince Frédéric-Charles, en lui montrant d^un coup toute rétendue de son erreur première. Lui qui, jusqu^à dix heures, avait cru Tarmée française en retraite vers Gonflans, il constatait maintenant de façon ferme qu'elle était bien réellement installée sur les hauteurs à Touest de Metz, et que probablement elle allait faire tête.
En fait, il pouvait, depuis environ une heure, se douter que telle était bien la situation véritable, et même il s'en doutait si bien que, dès le reçu de l'ordre d'engagement envoyé par Moltke, il avait fait entamer la conversion à droite de ses différents corps, dont la formation de marche, fort habilement conçue, se prétait à un déploiement rapide dans toutes les directions (I). Cependant, cette
(1) Dans chaque corps d*arinëe, les deux divisions, massées, marchaient l'une derrière l'autre, l'artillerie de corps entre les deux divisions. L'ensemble de l'armée formait une sorte de quinconce^ ayant environ 8 kilomètres de côté. On doit convenir que ce
attaque inopinée Tinquiétaitun peu, car il pouyaii se demander si elle s'effectuait contre notre centre ou contre notre droite. Mais^ comme il était jeune et actif, il piqua des deux et courut au canon. Dès ! une heure de Taprès-midi, il arrivait près du village de Vernéville, d*où il pouvait voir Tétat fâcheux où la tentative inconsidérée du général de Mansteîn avait mis les batteries à moitié désemparées du IX* corps. Il ne fit cependant aucune observation, et laissa le combat se poursuivre, jugeant avec raison que l'entrée en ligne des corps qui successivement approchaient allait rétablir les affaires et surtout obliger les Français à complètement démasquer leur position.
Le plus proche de ces corps était celui de la garde, qui, à dix heures trois quart, avait reçu Tordre de se porter de Doncourt sur Vernéville et Âmanvillers, pour soutenir le IX'. 11 était commandé par le prince Auguste de Wurtemberg, un de ces nombreux cadets de famille souveraines qui volontiers allaient, par intérêt autant que par tradition, chercher fortune dans Tarmée prussienne, et s^étaient dès longtemps familiarisés avec ses méthodes, comme avec son esprit. Celui-ci était assez adroit manœuvrier, et ne manquait pas de coup d'œil. Gomme il avait été prévenu, lui aussi.
dispositif, dû au prince lui-même^ était très heureux, puisqu il suppprimait la durée d'écoulement, et permettait de faire face partout. Grâce à lui, la IP armée parcourut en quelques heures un espace qu'elle aurait à peine pu franchir en un jour, si elle eûi été formée dans l'ordre de marche habituel.
que la droite française s'étendait beaucoup plus loin qu'Âmanvillers, il jugea tout de suite que les ordres qui Tavaient touché jusqu'ici étaient caducs, et il prit sur lui d'infléchir ses troupes vers le nord, au lieu de marcher droit sur Tobjectif qui lui était indiqué. C'était violer la lettre de ses instructions, mais aussi, ce qui valait mieux, s'inspirer de leur esprit ; car celles qu'il venait de recevoir en dernier lieu contenaient, tout en confirmant les premières, cette phrase significative : « La garde prononcera, de concert avec le IX* corps, une vigoureuse attaque enveloppante contre la droite ennemie (1). » Ainsi, de sa seule initiative, il réparait une faute que le haut commandement avait commise par manque de renseignements opportuns, et il opérait un premier amorçage de la manœuvre conçue par Moltke, mais que celui-ci avait eu le grand tort de n'indiquer qu'en termes très vagues et presque sibyllins (2).
Quant au prince royal de Saxe, commandant du Xlh corps, il fit mieux encore. S'étant porté en personne sur un mamelon entre Jouaville et Batilly, il apprit là que le plateau de Saint-Privat était occupé par les Français, et que ceux-ci même s'étendaient jusqu'à Roncourt. Ses troupes étaient en ce moment arrêtées à Jarny, attendant des ordres. Il les mit aussitôt en mouvement, de son autorité
(1) Ordre donné à onze heures trente du matin.
(2) On est en droit de se demander pourquoi Frédéric-Charles avait maintenu ia désignation première d'Amanvillers, puisque, dès onze heures, il était en possession des renseignements fournis par la patrouille hessoise, lesquels signalaient nettement l'occupalion de Saint-Privat par les Français.
propre, et les dirigea partie sur Sainte-Mari e-aui- Chênes, partie sur Roncourt,afin de tourner la droà française; puis, à deux heures trente, le mouvement une fois en train, il en rendit compte au commandant en chef, qui dut alors reconnaître, sans doute, que ses subordonnés avaient mieux compris la situation ' que lui-même, et surtout plus adroitement agi. Ce n'est en effet ni au généralissime, ni au commandant en chef de la II* armée qu'est due Texécution de la manœuvre qui, en enfonçant, après plusieurs heures de lutte acharnée, le corps presque abandonné du maréchal Ganrobert, a solutionné la bataille et consommé notre incarcération dans Metz. Le premier, qui aurait dû se trouver au centre de la ligne de bataille, pour ne pas dire à Tendroit de rengagement décisif, se tenait obstinément à une aile où rien d'important ne pouvait se produire, puisqu'elle était simplement le pivot du mouvement général. Et quant au second, bien qu'il fût mieux placé pour juger des choses, il en ignorait à ce point la réalité qu'il s'imaginait déjà déborder noire ligne de bataille, alors que ses dispositions n'eussent abouti, si elles avaient été strictement obéies, qu'à jeter trois corps d'armée en plein centre de nos positions.
Les véritables artisans de la victoire, du côté allemand s'entend, car, du côté français, il y en eut encore de plus effectifs, sont le prince Auguste de Wurtemberg et le prince royal de Saxe. Je ne veux certes pas dire que Frédéric-Charles n'y ait été pour rien. Les précautions ingénieuses qu'il avait
prises pour être prêt à toute éventualité, la rapidité de décision avec laquelle, son erreur primordiale reconnue, il a opéré le déploiement de son armée, sa grande activité personnelle et celle que, tout en leur laissant la plus large initiative, il a inspirée à ses commandants de corps d'armée, le classent dans un rang des plus honorables parmi les hommes de guerre. Il n'en est pas moins vrai que, sans rheureuse initiative de deux de ses sousordres, particulièrement du prince de Saxe, il eût probablement renouvelé, devant Âmanvillers, les exploits désastreux de Steinmetz, et démontré au général de Molkte que lorsqu'on fait un plan de bataille, il est de toute nécessité, pour être sûr de le matérialiser, d'abord de l'expliquer clairement, d'après des données précises^ puis de prendre soimême en main la direction des a£Faires, au lieu de la remettre aux bons soins d'exécutants variés.
Dans cette bataille combinée, où l'action du généralissime a été absolument nulle, celle du commandant de la II* armée ne fut réellement eÉFective ni dans l'ensemble, ni dans le détail. J'ai dit que je ne raconterais pas une fois de plus les péripéties de cette journée. Il m'en faut cependant rappeler brièvement quelques-unes parmi les principales, afin de montrer à quel point le commandement supérieur est resté étranger à leur développement, afin de faire comprendre aussi comment certaines circonstances, tout à fait indépendantes de son immixtion directe, ont réalisé, en dehors de lui et souvent à son insu, ses conceptions aventureuses, pour les
faire bénéficier après coup des apparences d'une rigueur méthodique, qui était, à coup sûr, ce qui leur manquait le plus.
Après divers incidents, dont le plus important fol la prise de Sainte-Marie-aux-Ghénes, où le brave O-é" avait dû, malgré sa vigoureuse défense, céder au nombre des assaillants, la garde était venue prolonger à gauche les bataillons du IX'' corps, tandis que les Saxons continuaient leur marche enveloppante. Une artillerie formidable, déployée sur les crêtes, réduisait peu à peu la nôtre au silence. et creusait des trouées sanglantes dans les rangs français, sans toutefois y provoquer aucun symptôme d^ébranlement et même de lassitude. Nos soldats se défendaient sur place, comme toujours, mais ils se défendaient bien et ne semblaient nullement disposés à lâcher pied.
Manstein, cependant, crut devoir lancer contre eux une attaque directe, et fit foncer une brigade de la garde, soutenue en arrière, à gauche, par quatre bataillons hessois, sur Amanvillers. C^était, de toute évidence, beaucoup trop tôt; c'était, de plus, inutile, puisque la manœuvre décisive devait être opérée beaucoup plus au nord par les Saxons, qui étaient encore en marche. Mais ces considérations n'arrêtèrent ni lui ni Frédéric-Charles, lequel, entre temps, était venu se poster près d'Habonville (1), et devait, par conséquent, avoir à cette
(1) Il arriva vers deux heures sur la hauteur à l'est de ce vil et s'y tint jusqu'à sept heures du soir, moment où il la quitu pour gagner les abords sud du bois de la Cusse.
heure, de l'état des choses, une vision très nette. Si Tun ou Tautre de ces généraux les avaient envisagées de sang-froid, ils se seraient très certainement épargné le regret de faire massacrer sans profit près d'un millier d'hommes, et de voir les débris de leurs valeureux bataillons s'arrêter, morcelés et pantelants, à un demi-kilomètre des positions que tout leur élan et tout leur courage avaient été impuissants à entamer.
C'était de l'esprit d'offensive, dira-t-on. D'accord, et je conviens que, même poussé à l'excès, celui-ci est moins blâmable en soi que la passivité obstinée à laquelle étaient vouées nos troupes par un commandement qui avait abdiqué. Mais s'il constitue, dans la masse, une qualité inappréciable et comme une prime à la victoire, il doit aussi, et nécessairement, s'allier, chez les chefs de rang élevé, à une certaine prudence qui n'est, à tout prendre, que de la réflexion. Faire tuer inutilement des hommes est un acte brutal, à la portée du général le plus médiocre, et dont il n'y a point à tirer vanité. La difficulté consiste précisément à être ménager des existences humaines jusqu'à l'instant solennel où le salut commun exige qu'on les sacrifie sans compter, et c'est au degré d'aptitude qu'il montre à la résoudre que se mesure le véritable mérite du chef. Car il n'est pas vrai que la gloire récoltée par les troupes les plus braves rejaillisse jusqu'à ceux qui les ont inconsidérément envoyées à la mort. Sur eux pèsera toujours le souvenir des hécatombes stériles; qui méle^ à l'enivrement du triomphe, ua
2â8 LES ARMEES ALLEMANDES EN 1870
peu de ramertume de Topprobre et du remords De telles réflexions n^assagissaient pas, cepen dant, les généraux allemands, dominés tous pai un sentiment d'action si impérieux qu'il fînissai par étouffer en eux toute sagesse. A droite, c'étai' Steinmetz qui attaquait avec rinconsciente furù que Ton sait. Au centre, c'était Manstein, dont rimpatience venait d'être punie d'une leçon-sévère. A gauche, enfin, c'était le prince de W urtemberg lui-même, qui, par un acte de témérité folle, allait ternir la bonne renommée dont son initiative réfléchie de la matinée lui assurait le bénéfice, et vouer au plus sanglant désastre les régiments magnifiques dont il avait le commandement et la responsabilité.
On a dit qu'il avait été poussé à cette inconséquence par le prince Frédéric-Charles, qui jugeait que le combat, dégénérant peu à peu en canonnade, n'était pas assez énergiquement mené. Je ne pourrais l'affirmer, car aucun document ne précise une telle intervention. Mais, qu'elle se soit produite ou non, le commandant en chef n'en a pas moins une i grande part de responsabilité dans cette aventure ' lamentable, car, présent sur les lieux, il pouvait ' l'empêcher, et il ne l'a pas fait. On voit une fois de plus par là que, chez nos adversaires, le haut commandement ne manifestait guère son action que dans les préliminaires, et, qu'une fois la bataille engagée, il s'en remettait aux sous-ordres du soin de la conduire à leur gré. Ceux-ci, heureusement, étaient en possession de la pensée directrice, et
leur tempérament bien connu écartait tout danger de mollesse ou de pusillanimité. Le contraire était plutôt à craindre, comme on avait pu déjà s^en apercevoir, et, pour éviter la nouvelle éruption de certaines ardeurs intempestives, la vigilance du commandant en chef n^eût point été de trop. Il faut convenir que, si elle a existé, elle ne s'est jamais traduite en actes concrets, puisque les chefs en sous-ordre ont pu, sous les yeux mêmes et avec la complicité tacite de l'autorité suprême, faire tout ce qui leur passait par la tête, au risque parfois de bouleverser de fond en comble les projets les plus laborieusement échafaudés.
Quoi qu'il en soit, le prince de Wurtemberg se sentit tout à coup, vers cinq heures du soir, pris, lui aussi, du désir de brusquer les choses. £n face, sur les hauteurs de Jérusalem et de Saint-Privat, se tenaient fermes nos régiments déployés en bataille, que l'artillerie allemande avait fortement diminués mais nullement rompus. Pour les aborder, il fallait parcourir une longue bande de terrain en pente douce, rasée par une véritable nappe de plomb, et au travers de laquelle n'existait aucun cheminement protecteur. Sur un tel glacis, les troupes assaillantes devaient former une cible admirable, et ne pouvaient, sans être vouées à la destruction, se mouvoir que dans des formations extrêmement diluées. Enfin, en tardant un peu, on s'assurait le concours précieux des Saxons qui continuaient leur mouvement tournant, et l'auraient sans doute bientôt terminé. Sans s'arrêter à une seule de ces con-
sidératioas cependant assez impératîves, le prince galopa auprès de ses deux généraux de division, et leur ordonna de se porter, droit devant eux, à Tassaut de Saint-Privat.
Celui auquel il s'adressa le premier, et qui s'appelait Budritzki, était un petit vieillard a entêté et difficile à mener » , nous dit un de ses amis les plus intimes (1). Mais lui aussi était enragé d action, et d'ailleurs un militaire de vues assez courtes. Enchanté d'avoir quelque chose à faire, il obéit sans mot dire, et prit immédiatement ses dispositions pour se porter en avant. Quant à l'autre, le général de Pape (2) , c'était un homme pondéré, un peu froid, mais plein de bon sens et d'expérience. L'ordre que lui donnait de vive voix son général en chef le stupéfia tout d'abord, et il crut devoir y opposer de sages remontrances ': « Les Saxons ne sont pas encore en vue, dit-il ein substance, et il serait prudent de les attendre. Quant aune attaque directe, faite brusquement et ^aiiîs préparation préalable par Tartillerie, elle é^ta extrêmement difficile et très probablement Vôuéè à l'insuccès. »
a Elle se fera tout de méiiie, » riposta le prince d'un ton cassant. Et il ajouta ces môtë à la fois inutiles fet injurieux : u D'ailléUrS, avec vôûs, on n'eu finit jamais (3) ! » Un semblable dialogue ne pouvait évidemment durer. Le général de Pape,
(i) Prince Kraft de HoBENi)OHE-lNG£LFiifOtni,jllf émofi^e^.
(2) Depuis commandant du corps de la garde ^ cploueUgéBénl avec rang de feld-maréchal et gouverneur de Berlin.
(3) Major KuNTz, KriégsgeschichtUche,
intérieurement très froissé, y mit fin en se portant à la tête de ses régiments qui prirent instantanément la formation du combat.
Alors on vit s'avancer, sur le terrain découvert que balayaient des projectiles de toute sorte, deux colonnes denses et profondes, qui parfois semblait se fondre en une masse opaque, à travers laquelle les baïonnettes jetaient des scintillements d'étoiles. Des deux côtés de la route qui monte de Sainte- Marie-aux-Chénes à Saint-Privat, 15,000 hommes au moins, se mouvant dans un étroit espace, mar-' chaient, à la voix de leurs officiers, avec une belle crâ-i nerie et une allure tranquille, qui semblaient défier la terrible fusillade par laquelle nos soldats avaient salué leur apparition. A mesure qu'ils approchaient cependant, des vides sans cesse élargis se creusaient dans leurs lignes, et des rangées de cadavres s'étalaient sur le terrain qu'ils venaient de parcourir. Bientôt, leur masse désorganisée devint flottante, puis elle s'éparpilla peu à peu, et finalement s'arrêta. Elle était arrivée à la limite extrême des pertes qu'une troupe peut subir sans lâcher pied, et même, en se maintenant sur place sans abandonner la partie, elle donnait un des plus beaux exemples de solidité qu'enregistre l'histoire des guerres. Elle venait, en effet, dans une demi-heure à peine, de laissera terre 5,829 soldats avec 282 officiers; massacre bien inutile, puisque, ni à Jérusalem ni à Saint-Privat, la défense n'avait été ébranlée; massacre qui pouvait entraîner des suites désastreuses, si une contre-attaque était venue achever la dis^
ses LES AAMÉES allemandes en 1870
persion de ces bataillons épuisés, et, pour le moment, incapables de résister à un choc quelconque préparé pour les anéantir.
La chronique ne nous a point fait part des réflexions qui durent assaillir le prince de Wurtemberg à la vue des résultats de son équipée lamentable. On peut cependant se les figurer, et mesurer la dépression morale qu^elles entraînèrent chez lui à ce fait que, depuis ce moment terrible jusqu'à la fin de la bataille, il ne donna plus un seul ordre ni une seule indication. Quand, à huit heure du soir, les Saxons ayant enfin abordé Roncourt et Saint- Privat, leur intervention victorieuse amena une reprise générale de Tattaque dans laquelle les débris du corps de la garde furent entraînés, ce fut d'une façon spontanée et comme impulsive que ceux-ci quittèrent les sillons où ils étaient restés couchés pendant une heure et demie, et se ruèrent à la voix de quelques officiers qui restaient valides, dans le village embrasé. C4 Chacun, a écrit un des acteurs de cette scène sauvage, agit de la place où il était quand il eut l'impression que le moment décisif était arrivé (1). »
Le prince aurait pu cependant, paraît-il, invoquer une sorte d'excuse. C'est que personne en Allemagne, ne croyait aux effets meurtriers du fusil chasse pot : a Nous avions bien lu, écrit le prince de Hohenlohe, les estimations fantastiques de ces effets, longtemps avant l'entrée en campagne. Mais
(1) Général de Kessel, qui coiniuandait la 1"" brigade de la garde.
qui pourrait croire tout ce dont se vantent les Français? Nous n'en jugions pas moins impossible d'être criblés par des feux d'infanterie à une distance de près d'un quart de mille (1,800 mètres) ; aussi, lorsqu'en arrivant au combat on dut constater la puissance destructive de l'armement français, il était impossible de modifier les prescriptions réglementaires. C'est ainsi qu'au moment où la 4** brigade d'infanterie de la garde se mit en mouvement pour attaquer, le prince de Wurtemberg lui envoya en vain l'ordre d'avancer en tirailleurs et non en colonnes. Mais, soit que cet ordre ait été mal compris , soit que les chefs aient cru disposer du temps suffisant pour le déploiement, par la raison qu'ils jugeaient leurs troupes hors de la portée du tir, l'infanterie sortit de ses couverts en colonnes serrées de bataillons et fut, à une distance à laquelle elle ne voyait aucun ennemi, criblée d'une grêle de balles d'en effet si puissant qu'il ne put plus être question alors de modifier sa formation. Elle n'avait plus le choix qu'entre la « fuite en avant » et la retraite. C'est la première qu'elle choisit, mais cela lui coûta cher (1). »
Prenons pour ce qu'elles valent ces explications qui plaident les circonstances atténuantes, mais ne constituent point une justification. Et constatons qu'au cours de cette journée, le général de Steinmetz, par deux fois, le général de Manstein et le prince de Wurtemberg, chacun une fois, ont,
(1) Prince Kraft de HoHENLOHE-IwGELFiifOEN, Mémoires.
quelles qu'aient pu être leurs raisons ou leun excuses, ordonné des attaques insensées, tout à fait contradictoires avec le plan d'engagement général, et dont les conséquences eussent été certainement désastreuses si on avait eu a£Faire à tout autre adversaire que Bazaine. Constatons également que, ces attaques, le commandement supérieur n'a pu les ignorer; qu'elles se sont produites, sinon de son acquiescement formel ou par son ordre direct comme celle du IP corps devant Gravelotte, du moins avec son aveu tacite, et que, par suite, il doit en prendre une part de responsabilité presque égale à celle des généraux qui les ont commandées.
N'oublions pas enfin que, tandis que, sous les yeui mêmes du généralissime, la P* armée livrait à elle toute seule une bataille à laquelle ne présidait aucun autre concept que celui de l'ofiFensive aveugle, la II* armée qui, suivant l'expression d'un Allemand, « avait en quelque sorte glissé entre les doigts du grand quartier général (l), » en livrait une autre^ parfaitement indépendante de la première, tout aussi incohérente, et dont le dernier acte n'a réalisé les projets du commandement suprême que parce que deux commandants de corps d'armée ont résolument passé outre aux ordres de leur général en chef.
(1) F. HoENiG, toc. cit. — Hœnig n'hësite pas à ajouter que, u dans la circonstance présente, ce fut un yéri table bonheur. »