A. — LES « MÉMOIRES » DU PRINCE DE HOHENLOHE
J'ai cité quelquefois, au cours de cette étude, les Mémoires du prince de Hohenlohe. Il me paraît intéressant, en la terminant, d'y revenir un peu plus longuement, afin de bien mettre en évidence les méthodes allemandes, et de faire connaître, d'après une source autorisée, certains détails encore ignorés ayant trait à leur mise en œuvre, pendant la guerre de 1870.
Le bruit fait, il y a trois ans, autour des écrits posthumes de l'ancien chancelier impérial, prince Glovis de Hohenlohe-Schillingf iirst , a porté un sérieux préju- <lice à ceux de son parent, qui était cependant, lui *ussi, un personnage d'importance, puisqu'il mourut général de l'artillerie et aide de camp de l'empereur, ï)' autres ouvrages de cet écrivain prolixe ont eu naguère, en Allemagne et même en France, leur heure de célébrité. Ses Lettres sur la stratégie, l'infanterie, l'artillerie, traduites il y a une vingtaine d'années, constituent un recueil de remarques intéressantes, assaison-
nées de réflexions souvent ing^énieuses, parfois aussi inattendues et baroques, mais présentées de façoL alerte et avec une incontestable vivacité d'expression On y trouve des tableaux de guerre bien brossés, pleins à la fois de couleur et de vie, et conséquemment attirants. Quitte à prendre leurs conclusions pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire à en négliger beaucoup, ol ne regrette pas de s'y être arrêté un instant. Mais on n'y revient guère, et c'est ce qui explique que leur vogue ait duré si peu.
Pour les Mémoires^ dont le quatrième et dernier volume a paru à Berlin en novembre 1906, ils sont d'une autre sorte, et bien qu'ils méritent, en partie du moins, les honneurs de la traduction, personne n'a pris encore la peine de les publier en français. Ils restent donc, pour la majorité de notre public, comme une oeuvre encore inédite, c'est-à-dire à peu près complètement ignorée.
Ayant eu la curiosité de les parcourir, je n'ai pas été surpris d'y retrouver les mêmes tendances doctrinales que j'avais déjà constatées ailleurs, ni d'y découvrir une prétention didactique encore plus accentuée. Mais j'ai constaté aussi qu'ils étaient surtout imprégnés de cette ingénuité expansive avec laquelle l'Allemand met volontiers le public au courant de ses faits et gestes, alors même que ceux-ci n'ont rien de très reluisant. Essentiellement différents des publications officielles ou officieuses, ils disent librement les choses et les présentent sans artifices ni apprêt, au risque d'écorner d'un coup de plume certaines renommées consacrées. Gomme ils ignorent l'art des réticences habiles et des allusions déliées, ils vont droit à l'exposé du fait, lequel est toujours mis en lumière crue avec une brutalité qui parfois confine au cynisme; et l'auteur apporte une telle complaisance à céder au prurit de révélation qui l'obsède qu'il ne recule pas devant les aveux les plus singuliers, comme, par exemple, lorsqu'il s'agit de sortir
au clair les astuces dont la rouerie prussienne entremêle volontiers les manifestations de sa turbulente activité. Ces Mémoires ont, par suite, une valeur documentaire précieuse, d'autant qu'aucune protestation subséquente n'est venue faire douter de leur véracité.
Dans ces quatre copieux volumes, l'intérêt, il est vrai, ne se soutient pas toujours au même étiage. Leur lecture est souvent embroussaillée par un fouillis de détails qui se succèdent à la manière allemande, laquelle met sur un pied d'égalité les aventures les plus Futiles et les événements de l'importance la plus accusée. Pour Hohenlohe, par exemple, le fait de se procurer un repas confortable dans les temps de crise, et la préparation de n'importe quelle action de guerre semblent s'équivaloir, car il se complaît pour le moins autant à exposer les artifices qui lui ont valu le premier qu'à peindre les efforts exigés par la seconde. S'il tombe d'aventure sur un mauvais gite, il nous exposera en plusieurs pages comment il a pu le troquer contre un autre plus agréable, et donnera à cet incident futile la même intensité de coloris que s'il s'agissait d'une négociation compliquée. De même, il ne nous fait grâce d'aucune des circonstances qui ont marqué son voyage d'Italie, effectué en compagnie d'un prince malade, que le soleil des Apennins ne devait point guérir. Cependant, dans ce fatras parfois indigeste, il reste encore beaucoup à glaner, surtout en ce qui concerne la guerre de 1870-71. Ici, vraiment, se trouvent certaines pages qui éclairent l'histoire, et expliquent des événements qui, sans elles, demeureraient obscurs.
Placé d'abord à la tête de l'artillerie du corps de la g[arde, qu'il conduisit en qualité de général-major sur les champs de bataille de Saint-Privat, de Sedan et du Bourget, le prince Kraft de Hohenlohe-Ingelfingen devint ensuite commandant supérieur de l'artillerie de siège, sous Paris ; et c'est là surtout qu'il se trouva aux prises avec certaines difficultés sur lesquelles la prude
histoire avait jeté, jusqu'ici, un voile décent. Lui nouj les révèle sans vergogne. Il nous présente des état*majors en proie à ces dissensions intestines, à ces jalousies étroites, auxquelles sur la foi de narrateurs discrets, on les croyait inaccessibles. Il met à nu de^ défaillances que l'on soupçonnait bien peut-être, un peu sans pouvoir les authentifier. Et c'est bien. là ie côté le plus curieux de ces volumineux souvenirs, exception faite toutefois de la partie qui a trait au rôle diplomatique joué antérieurement par leur auteur.
Il fut assez singulier, du moins si l'on en croit enti«*rement un homme qui cherche volontiers à se fairr valoir, et il montre sous un jour particulier non seule ment les manœuvres obliques de la diplomatie prussienne, mais encore la façon dont elle savait utiliser, pour la réalisation de ses vues souterraines, ceitain» concours assez inattendus. On y peut aussi reconnaître le manque absolu de scrupules qui caractérise certain? militaires allemands, et la facilité avec laquelle il^ acceptent souvent de se livrer à ce que Hohenlohe appelle euphémiquement des « procédés d'investi(fation indirects » . L'espionnage — désignons-le par son nom — ne leur répugne pas, ou du moins ils croient faire œuvre pie en le pratiquant au profit de la politique nationale. Et, si l'on en doutait encore, les aveux satisfaits de ce grand seigneur suffiraient à nous éclairer.
Hohenlohe était, en 1854, à la veille de la guerre de Grimée, simple lieutenant d'artillerie de la garde, quand il fut choisi pour remplacer, comme attaché militaire à Vienne, le prince de Reuss, officier très brillant, mais, parait-il, un peu superficiel. On comptait sur son activité, sur sa connaissance des choses militaires, surtout sur son adresse, pour pénétrer les desseins secrets de l'Autriche, liée alors avec la Prusse par un traité défensif, et pour savoir jusqu'à quel point, si les cartes se brouillaient en Europe, il serait possible
d'escompter son concours éventuel. Mais, comme on ne voulait pas se compromettre, on s'était (jardé de donner au jeune attaché des instructions précises : « Tâchez de bien vous amuser à Vienne, » lui avait dit simplement le roi ; et, pour le ministre, il s'était borné à prononcer ces mots énig^matiques : u En Autriche, on apprend tout, quand on sait faire la cour aux femmes. »
C'est muni de « directives » aussi ténues que Hohenlohe rejoignit son poste. Mais, comme il savait ce que parler veut dire, il se mit sans plus tarder aux écoutes, et, par certaines déductions ingénieusement tirées de conversations entendues ou surprises, il ne tarda pas à se persuader que l'intimité des deux nations allemandes était toute en façade.
Jl s'était aperçu, d'autre part, que TAutriche massait des troupes sur sa frontière orientale, ce qui signifiait sans doute qu'elle se préparait à intervenir dans le conflit survenu entre le tsar Nicolas et l'empereur Napoléon, ou que, tout au moins, elle entendait être prête pour les éventualités qui pourraient surgir. Et comme elle se gardait de tenir son alliée au courant de ces armements, c'est probablement qu'elle avait un intérêt quelconque à agir isolément. Il était donc de devoir naturel, pour un Prussien, de la contrecarrer, et c'est à quoi le jeune lieutenant employa toute la souplesse d'un esprit fertile en artifices, si l'o^ en juge par ceux que lui dicta son désir d'aboutir vite et bien.
Entre temps, il avait étudié, sans y paraître, l'armée autrichienne, et n'avait pas tardé à se convaincre — c'est lui du moins qui le dit — qu'elle ne valait que peu de chose, sinon rien. Une infanterie peu instruite, mal armée et peu manœuvrière ; une cavalerie lourde, insuffisamment exercée, montée en chevaux étiques, uà cause des malversations v , et qui restait fidèle aux mouvements compassés de la vieille ordonnance ; enfin, une artillerie dont le moindre vice était de ne pas savoir tirer le canon : tels étaient les éléments dont elle se
composait. Il paraît que l'état-major autrichien , qui connaissait bien ces tares, s'évertuait à les cacher soig^neusement. Mais, pour les découvrir, Hohenlohe n'avait reculé devant aucun moyen.
u Pas une ambassade, écrit-il, ne saurait s'ahstenir complètement de ce qu'on nomme les procédés d'investigation indirects, et ce serait folie de les néglig^er quand on peut s'en servir. On peut même les prendre pour base de l'organisation d'un véritable service d'espionnage quand une guerre le rend nécessaire, parce que les coquins dont on s'est servi sont depuis longtemps déjà compromis vis-à-vis du gouvernement de leur pays. Mais il faut être très prudent dans les rapports que l'on a avec eux, et user de toutes précautions utiles, car ils ne négligent aucune occasion de nuire, et prennent volontiers barre sur ceux qui les ont uti* lises... »
Joignant alors l'exemple au précepte,, il s'aboucha aussitôt qu'il le put avec un aventurier cosmopolite, ancien sous-officier, puis employé un moment par M. de Lesseps dans les travaux préparatoires du canal de Suez, et qui pour lors était à acheter.
« C'était, dit-il, un des plus beaux hommes que j'aie jamais vus. Ses cheveux d'un blond clair, ses yeux bleu de ciel, sa barbe rousse révélaient ses origines allemandes. Il vous regardait si loyalement, si franchement en face qu'on n'eût jamais soupçonné en lui le traître odieux qu'il était. »
Gomment il sut lui lier les bras et le réduire à sa dévotion, c'est ce qu'il faut lire dans les Mémoires^ avec le récit des précautions prises pour que rien ne transpirât. Gomment surtout cet homme de sac et de corde finit par lui être fidèle plus qu'aux autres, c'est ce qu'explique ce court passage, d'une intense et curieuse psychologie ;
(t Une seule fois, lors de notre première entrevue, écrit le prince, je lui fis sentir que je le tenais pour
une fripouille; mais, depuis, je le traitai toujours poliment. Il ne doutait pas, certes, qu'il fût, aux yeux de tous les gens honnêtes, la fripouille que je disais, et il était bien forcé de rester tel, puisqu'il ne pouvait plus reprendre une existence honorable. Mais il devait m! être toujours reconnaissant de ce que je ne lui témoignais pa^ quotidiennement^ contrite les Russes ^ l'opinion que j'avais de lui. Sans doute, il répugne à un homme comme il faut d'entretenir des relations avec de telles gens. Cependant, Une peut en être autrement dans la vie (idiomatique, sous peine de se faire battre^ comme un général qui n'entretient pas despions. . . »
Le fait est que Jérémie, — c'était le nom de l'homme en question, — touché autant des bons procédés du lieutenant que de ses arguments sonnants, lui procura sur les projets de la Hofburg, comme sur les ressources et les armements de l'Autriche, des renseignements qui furent immédiatement transmis au cabinet prussien, lequel, au dire au notre auteur, sut en tirer un profit immédiat et suffisamment avantageux (1).
Des résultats aussi décisifs ne suffisaient point encore à Hohenlohe, dont la curiosité toujours ouverte avait secours, pour se satisfaire^ à des procédés imaginatifs d'une nature plus raffinée.
Il y avait alors à Vienne une danseuse célèbre, qui venait de débuter au Burg-Theater avec un succès que l'éclat de sa carrière a plus tard ratifié. C'était la Taglioni, entrée depuis par son mariage dans l'aristocratie française, et qui était alors fort courtisée, pour le bon motif, par un duc de Mecklembourg. Chaque soir, après le ballet, sa loge était prise d'assaut par
(1) Ce Jérémie, qui servit tour à tour les Russes, les Autrichiens, les Prussiens et peut-être les Français, fut trouvé mort dans son lit un jour d'avril 1859, au moment où éclatait la guerre d'Italie. Il paraît que la police autrichienne le fit enterrer secrètcuient.
une foule d admirateurs , où dominait l'élément militaire, que représentait un brillant état-major appartenant à l'entourage du souverain. L'attaché prussien flaira là un champ d'opérations à sa portée, et, s'étant fait présenter, devint, à son tour, un des courtisans assidus de l'étoile, mais un courtisan pour la forme, et qui ne perdait point son temps, comme les autres, en galanteries frivoles ou en propos de boudoir.
Tandis que chacun s'empressait autour de la danseuse, lui tirait à part, sous un prétexte quelconque, les plus qualifiés, et les entraînait en des conversations adroitement amenées. Puis, si les confidences languissaient, on allait les achever chez Sacher, un cabaretier à la mode, dont le cellier contenait nombre de bouteilles d'un certain tokay qui déliait les langues. Et, de la sorte, certaines mesures militaires furent connues à Berlin avant même d'avoir reçu un conimencement d'exécution.
Malgré tout, Hohenlohe ne possédait encore que des indications, précieuses à la vérité, mais insuffisamment formelles, sur. les intentions réelles de FAutriche. Il fallait pénétrer celles-ci entièrement, les tirer au clair, et, pour cela, le tokay pouvait devenir un adjuvant puissant. Notre attaché l'appela à soa aide, et n'eut pas, ce semble, lieu de s'en repentir.
Certaine nuit qu'au sortir du « Club Taglioni n , on s'était livré, chez Sacher, à des libations plus copieuses que de coutume, un officier autrichien, échauffé au point d'oublier toute prudence, laisse échapper cette déclaration inattendue : » Maintenant, c'est contre vous autres. Prussiens, que nous allons marcher! •» Hohenlohe, toujours maître de lui, feint d'abord de ne voir là qu'une boutade sans consistance. Mais l'autre insiste, se monte, bavarde, et finit par dévoiler tout un plan de campagne combiné, d'accord avec l'empereur Napoléon, pour prendre la Russie à revers, en obligeant la Prusse à marcher, de gré ou de force.
Quelques heures plus tard, la chancellerie de Berlin eta.it prévenue, et l'étrange nouvelle confirmée par l'ambassadeur lui-même.
Les Mémoires nous apprennent par quels subtils ma-iièges on put faire échouer la combinaison, et la part qui revient à Hohenlohe dans le succès final. Le fait certain est que les projets caressés par l'empereur des Français contre notre ennemi d'alors s'en allèrent en fumée, non cependant sans qu'il en restât chez lui une vigoureuse rancune contre l'Autriche ; et peut-être y a-t-il là une des causes profondes et insoupçonnées de la g^uerre de 1859. Pour Hohenlohe, il conclut l'incident par une pirouette : « La Taglioni est un personnage politique fort important, » dit-il à son ambassadeur qui lui demandait à quelle source il avait puisé des informations si sûres. Et il continua, sans vergogne, ses agissements singuliers.
Il semble, d'ailleurs, que le besoin de faire parler les gens fût pour lui comme celui de manger et de boire. Un autre épisode, sur lequel il s'étend avec complaisance, montre que l'âge ni le grade n'avaient éteint, douze plus tard, ses ardeurs indiscrètes, et que ceux qui croyaient pouvoir s'ouvrir à lui sans défiance étaient, pour le moins, bien imprudents.
En janvier 1866, l'attaché militaire de France à Berlin manifeste un jour le désir d'être invitée la table des officiers d'artillerie de la garde, dont Hohenlohe était alors colonel.
a Je m'étais trouvé souvent avec lui pendant la campagpie de 1864, écrit le prince, et nous avions parfois dormi ensemble dans la même cabane de paysan. La guerre que nous avions faite côte à côte contre les soldats danois et la vermine (sic) du Schleswig, l'estime que cet officier témoignait à l'armée prussienne avaient créé entre nous des relations aussi étroites que le permettait sa situation diplomatique. Je l'invitai donc à diner, et, en acceptant, il me dit qu'il s'était déjà
trouvé à la table de plusieurs régiments de cavalerie et que cela lui avait été fort agréable. Il avait même été surpris, disait-il, du tact montré par les officiers prussiens, qui jamais ne lui avaient posé une question politique ou diplomatique; et je pensai que que c'était là, de sa part, une indication. Aussi, avant le diner, recommandai-je rigoureusement à mes officiers d'éviter avec soin toute conversation politique, mais, au cas où l'attaché français aborderait le premier un pareil sujet, de l'écouter silencieusement, n
Voilà donc celui-ci arrivé au casino de la garde. Avant le repas, on lui montre les nouvelles pièces dont l'artillerie prussienne vient d'être dotée, puis on vide nombre de coupes de Champagne, et enfin on dîne. Tout à coup, l'officier français s'écrie — du moins c'est Hohenlohe qui l'affirme : — « Je ne m'explique pas comment vous autres Prussiens ne profitez pas des circonstances pour mettre de l'ordre en Allemagne ! »
Et, comme son interlocuteur semblait ne pas comprendre : « Eh bien ! poursuit-il, je veux dire que la France ne peut voir d'un bon œil la menace d'une Allemagne forte et unie; mais, en ce moment, elle est impuissante et ne peut que laisser faire. Toute notre armée est au Mexique (1). On a commis la faute, pour raison d'économie, d'envoyer là-bas non pas un corps d'armée mobilisé, mais les cadres et les meilleurs éléments de toute l'armée ; et ce qui y est n'en revient pas, ou en revient malade ou invalide. Par suite, nous avons besoin de deux ans au moins pour remettre nos forces en un état tel que nous puissions prendre la parole en Europe, et, en attendant, la tâche de notre politique
(i) Je transcris tel quel le texte donné par Hohenlohe. Mais il contient de telles exagérations et des assertions si graves que personne ne le tiendra pour exact. Dans le but de grossir son importance, le prince a, à n'en pas douter, arrangé après coup certaines phrases qne notre attaché n*a certainement jamais prononcées, au moins dans la teneur qu'il dit.
doit être de louvoyer, de temporiser, afin d'éviter que quelque affaire d'importance ne surgisse d'ici là. C'est pourquoi je vous dis dans votre intérêt : « Agissez, mais « agissez vite ! »
Sur ce, Hohenlohe se prit à rire, affirmant que les Prussiens étaient gens pacifiques qui ne mettaient l'épée à la main que s'ils s'y trouvaient forcés. Mais, le soir même, il allait à la cour, malgré qu'il en fût dispensé par suite d'indisposition, et répétait soigneusement à Moltke et à Bismarck les paroles de l'imprudent Français. « Le premier écouta, comme toujours, attentivement et en silence. Quant à Bismarck, il sursauta et s'écria : « Deux ans! c'est beaucoup. Je n'aurais jamais cru qu'on nous laissât autant de temps ! n
Si incroyable que paraisse l'aventure, j'ai voulu en transcrire intégralement le récit. Il est sans aucun doute fort amplifié et maquillé. Mais le fait en lui-même a probablement un fond d'exactitude, et, rapproché de l'affaire de Vienne, il suffit à expertiser certains procédés d'investigation qui ne sont point, il est vrai, à la portée ni du goût de tout le monde, mais qui procurent de sérieux profits à qui consent à s'en servir. Ils comportent en tout cas une moralité contenue tout entière dans ce proverbe arabe : « La parole est d'argent et le silence est d'or. »
Au surplus, cette soif de renseignements n'était pas spéciale à Hohenlohe. Lui-même nous raconte que, pendant les années qui précédèrent la guerre contre la France, on vit à plusieurs reprises les officiers principaux du grand état-major s'éclipser en des disparitions mystérieuses et soudaines. Le prince, qui avait l'habitude de les rencontrer quotidiennement à cheval au Thiergarten, s'étonnait de ces absences, et en demandait la cause aux revenants : « Voyage d'agrément en France, n répondaient-ils invariablement. Le plus surprenant était que ces voyages qui, tous avaient Paris pour objectif avoué, restaient toujours circonscrits en
fait à la frontière de l'Alsace ou de la Lorraine. Gomment les sites enchanteurs de ces régions fortunées avaient obstinément triomphé des séductions de la capitale, on se gardait de l'expliquer. Mais le fait indéniable était que Belfort, Metz, Verdun, Ghâlons et Dijon marquaient régulière aient la limite de pérégrinations dirigées officiellement vers un autre but. u J'étais également fort surpris, ajoute le prince, que des officiers à qui je ne connaissais aucune fortune entreprissent des voyages aussi coûteux. » Mais comme l'explication du mystère eût été délicate, il valait mieux n'en pas donner du tout. Personne cependant n'était dupe, à moins de vouloir se laisser duper.
Après de pareils aveux, on ne peut s'étonner que Hohenlohe s'étende complaisamment sur les préparatifs de la Prusse et sur le souci qu'on y avait, depuis 1866, de tout disposer en vue d'une lutte prochaine contre l'adversaire désigné. Il nous montre, en vérité, l'armée allemande tout entière tournée vers le Rhin dans l'attente du signal qui devait l'y jeter d'un bond formidable, comme une bête de proie guettant sa victime et s'apprètant à l'abattre d'un coup.
Le premier soin du gouvernement prussien avait été de perfectionner son artillerie, parce qu'il avait constaté que, pendant la campagne de 1866, elle était restée notablement au-dessous de ce qu'on en attendait. « Au polygone, dit le prince, nos canons rayés atteignaient les panneaux, sans en manquer, à une distance d'un quart de mille (1,800 mètres), et nous pensions anéantir un adversaire qui se présenterait dans cette zone, il n'en fut pas ainsi . Et cependant, nous savions que l'artillerie autrichienne tirait encore plus mal que la nôtre avec des canons plus mauvais. A quoi tenait donc le peu d'efficacité de nos tirs? A ce qu'en temps de paix, nos écoles à feu avaient lieu sur des terrains où les distances étaient exactement mesurées au cordeau. On jugeait bien que les résultats seraient moins brillants,
quand la distance du but serait inconnue ; mais c'est à peine si chaque batterie tirait ainsi une fois par an... n Et, après avoir énuméré toutes les causes dirimantes de cette sorte de faillite, causes aujourd'hui universellement connues et sur lesquelles il est inutile de s'appesentir, Hohenlohe nous montre avec quelle activité et quelle intelligence, aussitôt la guerre finie, on s'est appliqué à les supprimer.
Lui-même prit à cette rénovation une part importante et, dans des conférences faites à Berlin, en présence du roi, il fixa les nouveaux principes tactiques de l'artillerie, qu'un règlement formel allait bientôt codifier. Emploi des masses de batteries, concentration des feux, suppression de l'artillerie de réserve et son remplacement par l'artillerie de corps, placement des batteries dans les colonnes, toutes ces questions, étudiées avec soin sous la direction de l'inspecteur général de Hindersin, devinrent l'objet des méditations générales, et leur solution transforma complètement le rôle de l'arme sur le champ de bataille, préparant ainsi ses succès de 1870. Malheureusement, en France, on n'y attacha point l'importance qu'il eût fallu ; et même, on semblait, au dire de notre auteur, y faire fi des idées nouvelles. « Pensant à la grande lutte décisive qui devait bientôt s'engager avec nos voisins de l'Ouest, écrit-il, je voyais avec satisfaction que la critique française attaquait mes théories, comme si elles n'eussent été qu'un tissu de sottises. Mais j'augurais trop bien de ses condamnations pour essayer d'en affaiblir la portée... »
Ici, je le crois bien, Hohenlohe se méprend, ou se vante. La critique militaire française, avant 1870, était bien peu de chose, et je ne sache pas qu'elle se soit beaucoup préoccupée de la nouvelle tactique préconisée par les artilleurs prussiens. A celle-ci, quelques officiers, fort rares, ont pu s'intéresser très vraisemblablement, mais sans émouvoir l'opinion ni y trouver grand écho.
Nou9 étions pour lors à l'indifférence, et la sécurité trompeuse qu'inspiraient des victoires récentes et faciles endormait les esprits dans une torpeur à peu près complètement réfractaire aux efforts émancipateurs. Je me souviens même qu'à Saint-Gyr, où j'étais alors, on enseignait officiellement que le matériel en acier, à chargement par la culasse^ était infiniment moins redoutable que celui avec lequel nous avions, en 1859, écrasé les Autrichiens ! Un engourdissement aussi accusé répugne à la pénétration des méthodes de guerre nouvelles autant qu'à la répudiation d'une routine commode qui laisse au repos les esprits paresseux.
D'ailleurs, il ne faudrait pas croire que, même en Prusse, les choses aient toujours été toutes seules, et qu'on ne se soit point heurté, là comme ailleurs, au formalisme administratif. Personne n'aime être dérangé dans ses habitudes, pas plus les militaires prébendes que les fonctionnaires huches sur leur rond de cuir, et Hohenlohe ne fut pas long à le constater.
Pendant l'hiver de 1868, on exécutait à Spandau des exercices de tir, suivant les procédés nouveaux, et cela ne faisait pas l'affaire du commandant de place : « L'herbe qui pousse dans les fossés des forteresses, dit le prince, est affermée à des entrepreneurs. Or, nous l'avions foulée et, par conséquent, probablement dépréciée : première difficulté. En outre, le ministre de la guerre défendait à toute personne, autre que les employés du génie, de pénétrer dans les ouvrages. Il n'était même pas permis de les considérer de l'extérieur, d'en faire un levé ou de les mesurer. Il est vrai que le fermier de l'herbe pouvait pénétrer partout avec ses ouvriers, sans que personne constatât si quelque espion ne s'était pas glissé parmi eux. De niême> le paysan labourait son champ devant les remparts et pouvait mesurer ou relever tout ce qui lui plaisait. Mais les officiers, sous-officiers et soldats destinés à défendre ces ouvrages en temps de guerre étaient pri-
vés de la faculté de les étudier. Réduits à leur seul
bststion d'exercice, qu'ils n'étaient même pas libres de
reg^arder du dehors, ils pointaient des canons toujours
les mêmes sur des cibles toujours pareilles, et, de ce
fa.it, l'artillerie de forteresse se trouvait confinée dans
une ridicule ignorance de son propre emploi au com-
l3a.t. n II ne fallut rien moins que l'intervention du
ministre de la guerre lui-même, général de Roon,
pour lever l'interdit et autoriser les artilleurs à circuler
partout « pour le développement des exercices de la
g:iierre de forteresse et de siège )> , mais sous la réserve
qu'ils ne lèveraient aucun plan, et que les croquis à
main levée exécutés pour les besoins du service
seraient détruits ou versés aux archives. Voilà de la
belle et bonne routine, et il appert de ces révélations
savoureuses que sous le rapport du formalisme, les
Prussiens de 1868 n'avaient rien à nous envier.
Cependant, au cours de l'hiver de 1869-1870, Hohenlohe profita de la quasi-émancipation dont la mesure ministérielle était le signal pour procéder, en compagnie de plusieurs officiers supérieurs d'artillerie, à un KriegsspieL de forteresse. « Nous nous occupâmes surtout, dit-il, de l'établissement des parcs, de leur fonctionnement, du ravitaillement en munitions et du service des batteries. La place choisie était Metz, Les inspecteurs généraux de l'artillerie et du génie assistaient régulièrement à nos séances. Quand elles furent terminées, j'en fis le résumé et je le communiquai au général de Stiehle, qui me dit en riant : « S'il arri- « vait que nous dussions assiéger Metz, étant donnée la t( dépense d'hommes et de munitions qu'il faudrait « faire, mieux vaudrait réduire la place par la famine u que de procéder à une attaque régulière. » Or, cette année-là même, le général von Stiehle devint le chef d'état-major de l'armée du prince Frédéric-Charles qui, en fait, affama la forteresse de Metz, w
Il n'est guère possible de suivre Hobenlohe dans les
détails qu'il donne de la tranformation de l'armée, détails d'ailleurs connus de tous. Mais il serait fôcheui de ne pas reproduire, ou tout au moins de ne pas résumer certaines pagres qui ont trait aux événements politiques précurseurs de la g^rande guerre, et particulièrement à l'entrevue de Salzbourg (1^. L'état d'esprit qui les a dictées était alors, semble-t-il, g^énéral dans le parti militaire prussien; l'excitation y était telle que les moindres incidents prenaient aux yeux de certains personna^jes une importance g^randie par l'ambiance d'une atmosphère chargée d'électricité, lorsque même ils n'étaient pas exagérés ou travestis comme à plaisir (2). Il ne faut pas oublier toutefois que les événements les plus considérables de l'histoire ont parfois des causes mystérieuses et profondes, qui bouleversent les prévisions humaines, comme ces lames de fond perfides qui ébranlent les flancs d'un navire, et l'eng^Ioutissent au moindre coup de barre maladroit.
Signalons d'abord, à titre purement documentaire, les insinuations étranges colportées dans les Mémoires, et d'après lesquelles Bazaine aurait reçu de Napoléon III des instructions formelles pour duper le malheureux Maximilien. Les récits du prince de Salm l'attestent, paraît-il. Ils vont même jusqu'à affirmer que l'empereur du Mexique , étant prisonnier de Juarez , aurait demandé au roi de Prusse, au cas où il recouvrerait sa liberté, de servir contre la France dans l'état-major du kronprinz, « parce qu'il n'avait pas de pire ennemi que Napoléon » .
Je ne connais pas les récits du prince de Salm ; mais, à en juger par cet extrait que Hohenlohe s'approprie
(i) 18 août 1867.
(2) Je ne reproduirai pas, entre autres^ certains cancans relatifs à l'impératrice Eugénie et à la part qu'elle a prise à la déclaration de guerre. Ils sont à ce point enfantins qu'ils dépassent la réalité historique et se noient dans le fatras du potin.
appendicp: 299
sans rire, il tiennent plutôt du roman chez la portière que d'un document historique sérieux. Ce qui mérite plus de créance, c'est l'opinion prêtée à l'empereur des Français que, pour venir à bout de la Prusse, il serait intéressant de combiner les forces de la France, de l'Autriche et la Bavière. On aurait donc, au moment de l'entrevue de Salzbourg;, cherché à agir sur l'esprit du roi Louis II, qui se montrait indécis. Le parti autrichien dominait à sa cour et avait fait envoyer en congé provisoire le premier ministre Glovis de Hohenlohe (1), qui penchait pour la Prusse. Mais, d'autre part, les Autrichiens craignaient que, du fait de l'appui français, la Bavière ne prît une situation prépondérante en Allemagne, tandis qu'ils entendaient la laisser à son rôle secondaire. On voit d'ici les complications et les difficultés.
Napoléon III allait rendre visite à François-Joseph, sous prétexte de lui présenter ses condoléances à l'occasion de la mort tragique de Maximilien, en réalité pour se concerter avec lui sur l'échéance d'une guerre commune contre la Prusse. Il devait s'arrêter à Munich. Or, au milieu du programme des fêtes, on intercala une chasse au chamois dans le canton de Kônigsee (lac du roi), et cela, sans consulter Louis II, qui se formalisa, rappela immédiatement son ministre, et quitta sa capitale sans dire où il allait. Ce fut donc son oncle, le prince Charles, qui dut faire les honneurs de la réception. Elle fut froide. La population, déçue par la réserve des souverains, qui se prodiguaient fort peu, afficha une réserve presque hostile, et, de tout cela, l'empereur augura très mal.
A l'arrivée en Autriche, autre incident. L'empereur
(1) Depuis, ambassadeur d'Allemagne à Paris, statthalter d'Alsace-Lorraine et chancelier de l'empire. Il a laissé également des Mémoires, dont la publication a suscité certain tapage qu'on n'a pas oublié.
François-Joseph avait, pour recevoir ses hôtes illustres. revêtu l'uniforme de feld-maréchal, avec le grand cordon de la Légion d'honneur, et l'impératrice Elisabeth portait une toilette de gala, tout étincelante de diamants. Napoléon III parut à la porte de son wagfon avec une redingote noire, le chapeau entouré d'un crêpe, et un brassard de deuil au bras. Quant à l'impératrice Eugénie, elle était entièrement vêtue de crêpe. Les souverains avaient adopté ce costume sombre par égard pour la cour d'Autriche, sans savoir, ou sans faire attention que ce deuil avait été suspendu en raison de l'anniversaire de la naissance de l'empereur François- Joseph !
Celui-ci fut, parait-il, contrarié autant que froissé du contraste, et son peuple, qui gardait les souvenirs de 1859, encore plus. C'est ainsi que, si l'on en croit Holenhohe, qui prenait à cette époque, peut-être à dessein, les eaux de Reichenhall, près Salzbourg, et s'était empressé d'accourir, les chasseurs de la ville refusèrent formellement de faire la haie entre la gare et le château. L'accueil fut donc assez froid, et les vivats restèrent rares. Un paysan ayant crié : « Vive notre empereur François-Joseph! » les lèvres du souverain autrichien se plissèrent en signe de mécontentement. Tout cela manquait évidemment de chaleur communicative, à tel point que, rentré le soir à Reichenhall^ le prince dit à quelqu'un que rien de grave ne pouvait surgir de cette entrevue à la glace. Il ne se trompait malheureusement pas, car, au lieu d'une alliance, il n'y eut guère entre les deux cours qu'un refroidissement plus marqué et presque explicable, s'il est vrai, comme l'affirme notre auteur, que, pour mieux connaître l'état des esprits. Napoléon reçut en secret et entretint longuement les principaux chefs de l'opposition parlementaire, incorrection qui blessa profondément son hôte et le lui aliéna complètement.
Pour l'ancien patron de Jérémie, il n'était pas homme
à assister en spectateur indifférent à ces événements d'importance, et il s'empressa d'envoyer à Berlin, sans attendre qu'on l'en priât, un rapport détaillé sur les impressions qu'il avait pu recueillir : « Cela allait de soi M , dit-il. En fait, l'entrevue de Salzbourg fut pour la Prusse un avertissement auquel elle ne se méprit pas : « Elle montra que Napoléon III ne voulait pas laisser subsister la situation créée par les événements de 1866, que l'agrandissement de la Prusse lui semblait intolérable, et qu'il cherchait les voies et moyens pour nous affaiblir de nouveau. Elle montrait également qu'il ne se croyait pas assez fort tout seul, parce que l'expédition du Mexique avait ébranlé la puissance militaire de la France, et qu'il recherchait des alliés. Son échec nous donnait, un certain répit; mais il était clair que dès qu'il aurait trouvé des concours suffisants et qu'il verrait son armée assez forte, il se remettrait à l'œuvre... »
Gela, tout le monde le croyait, j'entends dans les cercles politiques et militaires prussiens. Dès après Sadowa, chacun comprenait que la trêve serait courte. « Ne nous imaginons pas avoir fait de grandes choses, disait un jour le général de Manteuffel (1). Nous devons nous rendre compte que tout ceci n'est qu'une série de combats d'avant-garde de la grande guerre qui nous est réservée. » Et Guillaume lui-même répondait en 1867, en pleine affaire du Luxembourg, à quelqu'un qui lui demandait quels étaient ses projets pour l'été : « J'irai à Paris au mois de juin, en chemin de fer. . . ou à cheval. Je ne sais encore. »
L'explosion de 1870, si subite qu'elle ait été, ne prit
(1) « Avec le ton doctoral qui lui était propre » , écrit Hohenlohe. Et il ajoute : « En effet, la guerre de 1866 n'a été, en comparaison de celle de 1870-71, qu'une manœuvre d'été^ un excellent exercice préparatoire, une école dans laquelle nous avons fait notre instruction par nos propres fautes^ pour pouvoir soutenir la lutte de géants qui devait suivre. »
donc pas nos adversaises de court. Ils l'attendaient, et, même^ comme on sait, la provoquèrent par un acte de parfaite déloyauté. Mais eût-elle tardé qu'elle était inévitable, car, depuis trois ans, « on était assis sur le tonneau de poudre dont s'approche un feu qui couve sous l'herbe sèche. » Toutefois, il est intéressant de constater que les succès foudroyants du début surprirent plus encore leurs bénéficiaires qu'ils ne les réjouirent et les remplirent d'orgueil.
u L'armée française, dit Hohenlohe, jouissait dans le monde entier d'une haute considération. JSous étions persuadés que de grandes masses militaires, franchissant brusquement la frontière^ nous attaqueraient avec des forces supérieures, et, comme il nou^ fallait pour le moins trois semaines avant d'être en état de frapper les premiers grands coups, nous nous attendions à des insuccès pour commencer. Nous pensions même que nos troupes stationnées sur les frontières seraient, après quelques défaites, refoulées sur le Rhin, où les Français se trouveraient arrêtés par les places de Cologne, Coblentz, Mayence et Rastadt, dont il leur faudrait faire le siège, pendant lequel nos forces principales pourraient arriver. Avec le sentiment du devoir et la résignation que produit l'attente de rudes épreuves, nous nous mîmes aux travaux de préparation les plus urgents, afin de pouvoir réparer les premiers échecs et obtenir enfin la victoire, »
Quel aveu à retenir, et combien il avive nos regrets de cet aveuglement inexplicable qui a fait dédaigner si complètement,* au début même de la guerre, les qualités fécondes de notre race, restées inexploitées et comme oubliées dans le désordre d'une improvisation livrée à tous les hasards ! Gomment ne pas déplorer, après constatation d'un pareil état d'esprit, que nos vieilles bandes de soldats aguerris n'aient point été jetées, par un acte d'offensive hardie, au milieu de cette Allemagne inquiète, fascinée par leur renommée
(glorieuse, et qui peut-être eût plié sous le choc! On a bien raison de dire que les vrais capitaines doivent être avant tout de psychologues. C'est, en tout cas, un irréparable malheur que nos chefs de 1870 l'aient été si peu.
Pour Hohenlohe, qui, on le voit, ne se fait g;uère d'illusion sur les dangers que le déchaînement des troupes françaises laissées à leur tempérament naturel pouvait faire courir à son pays, il attribue, non sans raison, le mérite principal des succès inespérés qui nous paralysèrent au roi Guillaume, qui les avait silencieusement préparés. « La sûreté, le calme et la rapidité avec lesquels la politique prussienne agit en intime concordance avec le chef de l'armée, dans la période qui s'étend du 16 juillet aux débuts des opérations, a provoqué la juste admiration du monde entier. Ce qui a rendu possible cette concordance, c'est à la fois la fermeté et la précision de notre politique extérieure, la connaissance exacte des forces et de la situation de nos adversaires, enfin le bon état de notre armée ainsi que la préparation parfaite de sa mobilisation. Ces trois hommes considérables, Bismarck, Moltke et Roon, et, avec eux, tous ces travailleurs assidus qui étaient à leur côté, ont eu en cela un mérite incontesté. Mais celui qui a fondu en un parfait accord ces trois esprits si différents, c'est le roi Guillaume seul, et celui qui les a mis à la place qu'ils occupaient, c'est encore lui. A lui donc revient le mérite principal, car, en cette affaire, il n'a pris conseil de personne. Sous un monarque moins résolu et moins tenace, l'action de ces forces subordonnées n'aurait pas produit une telle harmonie, et des malentendus nombreux, des confusions multiples seraient survenus, qui auraient paralysé les agissements de la Prusse. Si l'on compare à ces avantages l'absence de plan et les contradictions qui ont caractérisé la conduite de nos ennemis, on ne peut s'étonner que la guerre ait si mal tourné pour eux. »
Il est clair, et la leçon aurait dû nous mieux servir, que le désordre annihile les meilleures volontés. Cellesci ne nous faisaient certes point défaut, mais nous manquions à peu près de tout le reste, et surtout d'une direction ferme, résolue et tenace, maîtresse de ses décisions et de ses volontés. Le contraste est trop douloureux pour qu'on y insiste encore. On peut dire qu'il renferme toute la philosophie de cette guerre funeste, où il ne nous a manqué qu'un chef de tempérament et de caractère pour qu'elle tournât tout autrement.
Les opérations sont commencées et, quoi qu'en ait dit la Relation officielle^ les choses ne marchent pas toujours comme il faudrait. Nous savons déjà à quels tiraillements s'est, au début, trouvé en butte le haut commandement : Voici maintenant que Hohenlobe nous parle des contre-ordres qui éreintaient les étatsmajors et les troupes. « L'irrésolution des chefs, dit-il fort justement à ce propos, même s'ils sont habiles, mène droit à la ruine, tandis que des généraux moins bien doués obtiennent des succès décisifs, quand ils ont su ce qu'ils voulaient. »
Il estime également, et nous ne le contredirons pas, que la cavalerie allemande s'est souvent montrée inférieure à sa tâche. Il la juge surtout inexcusable d'avoir, le 16 août au soir, aussi complètement perdu le contact avec les Français. Après quoi, il s'étend complaisamment sur la bataille de Saint-Privat, à laquelle il a pris une part importante, en commandant cette artillerie de la garde qui fit tant de mal à nos 4* et 6* corps. Mais, nombre des faits qu'il raconte sont déjà connus, et d'autres, complètement dénuées d'intérêt, ne méritent point qu'on s'y arrête.
Il n'est pas possible, cependant, de passer sous silence l'appréciation suivante, si contraire aux données les plus élémentaires de la tactique et je dirai presque à celles du bons sens : » La position française, le 18 août, était, au point de vue tactique, aussi parfaitement choisie que possible, et elle était occupée comme elle devait Pêtre, C'est ce que prouvent la résistance acharnée qu'y fit la brave armée française et les épouvantables pertes que nous avons subies. On peut seulement reprocher à ces dispositions que les réserves étaient, au commencement^ derrière l'aile gauche, laquelle était appuyée à la forteresse, et ne pouvait par suite être tournée. Quand ces réserves (la garde impériale) furent dirigées vers l'aile droite, elles arrivèrent trop tard pour empêcher la chute de Saint- Privât ou reconquérir cette position. » Ce petit aperçu historique en dit plus que de longues discussions sur la façon dont notre auteur arrange les faits pour sa convenance personnelle, et sur la portée des conclusions qu'il donne à ses récits habilement résumés. Mais passons.
Il paraîtrait que, le lendemain de cette victoire, qui fut cependant décisive, le roi de Prusse n'était rien moins que rassuré sur l'avenir. Il fit part de ses inquiétudes au prince de Wurtemberg, dans une lettre où il disait que, si Bazaine, après quelques jours de répit, perçait vers le sud et atteignait Epinal, ce qui, en raison de la situation actuelle^ était exécutable dans les premiers temps, il pouvait couper les Allemands de toutes leurs ressources, conservera son pays une grande partie de son armée et dérober à l'ennemi tous les bénéfices d'un succès si chèrement acheté. Malheureusement, Bazaine avait d'autres projets en tête. Ayant réussi à se tapir dans Metz, il ne voulait plus en bouger. C'est à ses combinaisons louches qu'est uni-< quement imputable l'apathie qu'il a montrée, et non pas, comme le croit Hohenlohe, au fait d'avoir pallié
sa défaite par des rapports inexacts, u Le mensong^c fut la cause du désastre, » dit-il. Pour une part, c'est possible. Mais pourquoi le mensonge, si la volonté d'agir avait existé?
On voit qu'il ne faut chercher, dans ces Mémoires^ ni l'exposé rigoureux des faits ni des leçons militaires impérieuses. Au point de vue historique général, ils ne nous apprennent rien, et, au point de vue stratégique ou tactique, pas grand^chose. Leur intérêt est ailleurs. Il réside dans la révélation de certains incidents peu connus, qui sont comme les dessous du drame, et Filluminent souvent ou l'expliquent.
Par malheur, il s'en rencontre dans le tas de tellement invraisemblables qu'on se demande si la crédulité de l'auteur n'égale pas son antipathie pour nous. Les racontars les plus absurdes ne le trouvent point en garde, et il va jusqu'à affirmer, sur la foi, paraît-il, de Frédéric-Charles, lequel me paraît bien, en l'occurrence, lui en avoir conté, que, dans son entrevue de Bellevue avec Guillaume, l'empereur Napoléon aurait manifesté son étonnement de ce que les Allemands en marche sur Sedan n'aient point été pris entre deux feux par une attaque de l'armée de Bazaine, et qu'en plus il se serait montré « fort effrayé en apprenant que celle-ci était toujours à Metz, investie et bloquée » ! Tout cela pour démontrer que nous ignorions complètement les mouvements de l'ennemi ! Il est vrai que nous ne les connaissions guère. Mais ceci, en vérité, ne serait plus de l'ignorance, et, d'ailleurs, il est faux, historiquement et effectivement, que Napoléon III ni personne ait poussé l'aveuglement jusque-là.
Je laisse donc de côté et ces considérations militaires banales et des anas par trop indigestes. Voici, par contre, un détail qui ne manque pas d'intérêt. Le corps de la garde comptait, avant la bataille du 18 août, 28,160 fusils. 11 perdit dans cette journée environ 8,000 fantassins, ce qui le réduisait à 20,000 hommes
pour le moins. Or, le 1" septembre au matin, il ne put pas mettre en ligne plus de 13,000 fusils. Tout le reste jonchait les routes où Tarmée de la Meuse venait d'accomplir des marches fatigantes, ou bien s'était réfugfié dans les localités avoisinantes. Et cependant, depuis le 26 août, on avait retiré les sacs, qui suivaient, chargés sur des voitures de réquisition ! Tant il est vrai que les mouvements brusques et précipités sont plus épuisants que la lutte elle-même et coûtent, au moins pour un temps, beaucoup plus cher.
Autres détails, relatifs au bombardement de Montmédy. Malgré l'échec éprouvé précédemment devant Verdun par le prince royal de Saxe, on avait voulu essayer de réduire Montmédy par le feu de l'artillerie de campagne. Hohenlohe fut chargé de l'opération, bien qu'il la jugeât impuissante, et il dut en effet l'interrompre après avoir tiré 3,812 obus. Mais il fit là une observation curieuse, dont plus tard il tira profit. « Il y avait, dans un angle saillant de bastion où l'on ne voyait ni embrasure ni servants, une pièce que nous ne parvenions pas à réduire au silence. Aussitôt qu'elle avait fait feu, elle disparaissait derrière la pointe du rempart, puis, au bout d'un moment, on voyait surgir au-dessus du parapet une partie de la volée et aussitôt un nouveau coup partait. Sans doute il y avait là quelque chose d'analogue à notre système de pointage indirect, que nous nommions la méthode Richter, et par lequel l'effet du coup lui-même fait reculer la pièce dans son abri, où elle est chargée et pointée de nouveau sans danger pour les servants. Ce canon ne tirait que sur les batteries à cheval, toujours au même but, et un peu trop loin, ce qui fortifia ma supposition. Mais la sécurité dont il jouissait m'amena plus tard, devant Paris, à faire adopter, pour toutes les batteries de siège, la méthode du pointage indirect. »
Ce qui suit à trait au siège de Paris et dépasse, par conséquent, les limites que, pour des raisons déjà dite$. j'avais fixées à cette étude. Je ne crois pas cependant devoir priver le lecteur^ des détails intéressants que donne Hohenlohe sur certains incidents capitaux de ce siège, tels, par exemple, que l'affaire du Bourget et le bombardement.
On sait que le village du Bourget avait été occupé. le 38 octobre au matin, par une petite colonne française que le général de Bellemare, partisan d'un élargissement de nos lignes de défense, avait lancée de son autorité propre, et sans y être autorisé par le gouverneur (1). Ce même jour, vers huit heures du soir. quatre compagnies du régiment de la garde Empereur- François étaient envoyées pour « essayer de reprendra le village, si l'ennemi ne s'y maintenait pas énergiquement ». Elles furent repoussées vigoureusement et laissèrent sur le terrain 2 officiers avec 49 hommes. Or, cet insuccès inspire à Hohenlohe des considérations qui méritent d'être retenues. « A la guerre, dit-il, rien ne peut réussir, si l'on commande simplement d'^^sayer. Les demi-mesures sont pires que de rCen prendre aucune. Un soldat qui doit uniquement essayer n^ s'explique pas pourquoi il va exposer sa vie. S'il reçoit l'ordre de « prendre d'assaut » , alors il marche résolument... n Et il ajoute, avec moins de raison, ce semble: « Dans le cas présent, l'heure était extrêmement défavorable. Quand on veut obtenir un succès et pénétrer
(i) Hohenlohe prétend que l'attaque du village fut la «^"^^ d'un pari fait par un officier français. Mais il ne dit pa« ou •' " puisé ce renseignement qu'aucun document ne corrobore.
dans les rangs de Fennemi à la faveur de Tobscurité, il faut au moins que le jour commence à poindre immédiaiement après le premier choc. Tout combat provoque le désordre, le combat de nuit plus encore que le combat de jour. Ici, donc, l'attaque aurait dû avoir lieu une heure avant le lever du jour, c'est-àdire entre six et sept heures du matin, n Hohenlohe oublie que, si une troupe prend l'habitude de n'attaquer qu'avant le lever du jour, elle ne surprendra jamais son adversaire, lequel saura qu'il y a pour lui un moment critique, et se tiendra sur ses gardes. Sa doctrine est une formule, et toutes les formules sont à rejeter.
Mais voici maintenant un épisode caractéristique, et qui montre combien l'accord était souvent précaire dans le haut commandement allemand. Le prince Auguste de Wurtemberg, commandant du corps de la garde, était d'avis que les Français ne pourraient pas se maintenir longtemps dans le Bourget, dont la position en flèche et la situation exposée aux feux concentriques de l'artillerie faisaient une conquête peu avantageuse. 11 croyait que bientôt ses occupants seraient forcés de l'évacuer, et qu'il n'était pas besoin de les y contraindre par la force. Il avait donc prescrit de ne rien engager, quand lui parvint, de son commandant d'armée, le prince royal de Saxe, l'ordre formel de reconquérir le village, « opération qui était pour la garde une question d'honneur n .
Aussitôt, le prince Auguste dépêche au prince royal son chef d'état-major, le général de Dannenberg, lequel, se méfiant a de la violence de son propre caractère », se fait accompagner par le général de Pape (1), homme au tempérament beaucoup plus calme et plus pondéré. Arrivés au quartier général de l'armée, les deux am-
(i) Commandant la 1"* division de la garde. Nous le connaissons depuis Saint-Privat.
bassadeurs font au commandement en chef leurs représentations motivées. Ils expliquent l'inutilité d'une nouvelle effusion de sang, que rien ne semble rendre nécessaire. Ils montrent que les retranchements ètstUis à Dugny, Pont-Iblon, etc., sont suffisants et au delà pour assurer à l'armée la maîtrise de la plaine, et <jue le village lui-même n'a aucune valeur tactique. Mais ils se heurtent à une volonté de fer.
Bientôt la discussion monte de ton. Le chef d'étatmajor du prince de Saxe (Schlotheim) se montre très vif, Dannenberg de même. La dispute entre ces deux têtes chaudes devient de plus en plus violente, et 3.es paroles très aigres sont échangées. À la fin, Schlotheim se laisse aller à dire que la garde n'a plus envie de se battre. Et, sur ce mot, les deux généraux prussiens se lèvent, en déclarant au prince Albert que la conversation est terminée, « que les gardes prouveront qu'ils ont envie de se battre, et que maintenant la reprise du Bourget devient une question d'honneur pour eux, non point vis-à-vis des Français, mais vis-à-vis du commandement de l'armée » .
Revenus auprès du prince Auguste, à Gonesse, ils lui font partager leur colère, et aussitôt il est décidé que la 2« division sera chargée de reprendre le Bourget le 30, dès le matin. Mais alors, autre affaire ! Le commandant de cette division, général de Budritzki, était un vieillard u entêté et difficile à mener » . Il détestait le chef d'état-major Dannenberg, car c'est souvent à la guerre « le sort des chefs d'état-major d'être pris comme boucs émissaires de tous les désagréments ». Aussi, pour tâcher d'éviter un éclat, on adjoint à Dannenberg le prince de Hohenlohe, vieil ami de Budritzki, avec mission d'arrondir les angles, si la communication de l'ordre ne va pas toute seule. La précaution n'était pas superflue.
A peine mis au courant des intentions de son chef, Budritzki éclate, en effet, et se répand en objections
mêlées de récriminations violentes. Hohenlolie le laisse dire, puis, quand il le voit u épuisé », il lui raconte tout ce qui s'était passé, u Alors, dit-il, ce respectable petit vieillard pâlit, son visage devient aussi blanc que ses cheveux et sa barbe, et il joint les mains pour une courte prière. Ainsi, silencieux et résigné aux volontés de Dieu, il produisait, avec son regard tourné vers le ciel, une impression de grandeur mystique, car sa religion n'était point de l'ostentation. « A la volonté de « Dieu ! reprit-il bientôt. Messieurs ! dites de ma part à u S. A. R. le général commandant que demain à huit « heures le premier coup de canon sera tiré et qu'à neuf " heures précises je serai dans le Bourget. »
Il y fut en effet, mais il lui fallut plus de quatre heures de lutte pour conquérir entièrement le village. A midi passé on se battait encore, et chaudement. Hohenlohe nous dit que le régiment Elisabeth, qui fut mené en colonnes contre le front nord, perdit 19 officiers et 263 hommes, tandis que les régiments Alexandre et François, qui avaient donné l'assaut déployés en tirailleurs, ne perdirent, le premier, que 37 hommes, le second 3 officiers et 54 hommes, u Mais, ajoutet-il, la proportion des pertes en officiers, par rapport à celle des soldats, était effrayante. Nous n'avions qu'un officier pour 120 hommes et nous avons laissé par terre un officier pour 12 hommes, soit dix fois plus. Gela vient de ce que les officiers ne se couchèrent pas, tandis qu'il était ordonné aux hommes de le faire. Un ordre du corps d'armée, adressé aux premiers, blâmait cette manière de faire, tout en rendant hommage au courage qui l'avait inspirée (I). »»
(1) A propos de l'affaire du Bourget, Hohenlohe critique le célèbre tableau de Neuville, auquel il reproche de n'avoir rien de commun avec la réalité des faits. Ainsi, on y voit une pièce attelée qui passe sur la chaussée entre les maisons en feu. H Nous ne pouvons nous reconnaître coupables de cette faute
A signaler maintenant, en passant, une petite scène prise sur le vif. Le 3 novembre, à l'occasion de la Saint-Hubert, les officiers de la cavalerie de la garde invitèrent à dîner leurs camarades de l'artillerie. A la fin du repas, deux officiers apportèrent à Hobenlohe la croix de Saint-Georges que le roi lui faisait remettre au nom de l'empereur de Russie : « Alors, raconte le prince, le vacarme reprit de plus belle, et ne prit fin que lorsque de nombreux cadavres furent coucbés sous la table. Lorsque, cependant, le lendemain matin, il fit assez clair pour que l'artillerie pût tirer, ils revinrent à la vie. » Il est vraisemblable qu'à une pareille orgie, l'austère et pieux Budritzki n'avait point été convié.
Voici égsJement un trait du général de Moltke, avec qui notre auteur entretenait des rapports assez suivis. Le cbef du grand état>major était un passionné joueur de whist, à qui, chaque soir, il fallait sa partie. Cependant, dans la période comprise entre le 25 août et le 2 septembre, la gravité des circonstances, en lui imposant des préoccupations et un travail supplémentaire5, le priva de sa distraction favorite. Mais, dès le lendemain de Sedan, il y revenait. « Maintenant que Vincident qui nous a dérangés est clos, dit-il à ses officiers, je pense que nous pourrions peut-être reprendre nos parties. » Je crois bien qu'il y avait dans cette tranquillité affectée quelque chose d'artificiel et d'apprêté. Elle ne messied pas, en tout cas, à un chef d'armée, car le calme constitue toujours une force, qui commande la confiance et impose le respect.
héroïque, dit le prince; elle était absolument impossible, car toutes les entrées du village étaient barricadées de telle sorte que ni canons ni chevaux ne pouvaient y entrer. » Il se défend également d'avoir bombardé l'église et prétend qu'elle n'a reçu de projectiles que de nos propres forts.
APPEMDICE 813
Le 23 décembre au soir, Hohenlohe recevait un message du cabinet du roi lui délég^uant le commandement supérieur de l'artillerie d'attaque contre Paris. La fonction était d'autant plus vague qu'on ne savait pas encore si cette attaque serait faite dans les règles, ou brusquée par un bombardement. En outre, au milieu des divergences d'opinion qui divisaient les grands chefe de Versailles, sur le choix du front à battre, il était à craindre, comme le disait le général de Pape, qu'elle ne pût jamais s'opérer.
Le nouveau promu alla donc voir le roi, qui lui parla longuement de la nécessité d'att€U}uer vigoureusement Paris, et déclara que tant de tergiversations l'obsédaient. 11 voulait en finir, et pour cela exigeait deux choses : que le feu commençât le plus tôt possible, et qu'on s'en tint au front d'attaque sud. u Je tiens le choix de ce front pour une sottise, disait le souverain; mais j'ai assez des hésitations et des pertes de temps. J'avais moi-même proposé d'opérer par Saint-Denis, point que je juge encore le plus favorable; mais les u savants » ont préféré agir par l'est. Puis, trouvant là trop forte partie, ils ont proposé le front sud; on y a élevé des batteries et établi des parcs. Maintenant, on semble ne plus en vouloir. En voilà assez. Allez le reconnaître, aménagez-le, mais ne le changez pas. » Et, comme Hohenlohe lui demandait quels étaient les supérieurs dont il devait prendre l'ordre : « Mais, moi! » riposta vivement le roi. Puis, après un instant, il ajouta : u Et naturellement mon fils, n
Une déclaration aussi nette était faite pour réjouir Hohenlohe; il se voyait ainsi dégagé de toutes les
entraves dont il redoutait la contrainte. Il craignait surtout Blumenthfid, chef d'état-major du prince royal, et sa rétivité paralysante (1). Aussi pensa- t-il en défaillir de plaisir : u Le cœur me tomba dans les culottes, ditil ; mais, encouragé, je me permis d'adresser au roi une deuxième question : « Quel est le but que se propose Votre Majesté? Un sièg^e en règle ou seulement un bombardement? — C'est, répondit Guillaume, d'amener la populace, qui est maîtresse de Paris, à désirer une capitulation et la paix, puisque les privations dues à l'investissement ne suffisent pas, et que nous n'aurons jamais les moyens de faire un siège régulier. »
Il convient d'ajouter que, de cette détermination violente, le roi n'avait pas la paternité exclusive, et que Moltke, son fidèle conseiller, y entrait sans doute pour quelque chose aussi. Il était frappé de la rapidité incroyable avec laquelle Gambetta improvisait des armées. « Elles ne valent pas grand'chose, disait-il, mais il nous faut cependant les combattre... C'est comme lorsque, par un soir d'été, on écarte de la main un essaim de moucherons; il est impossible de s'arrêter parce qu'ils reviennent toujours. Mais, aussitôt que
(i) Le général de filuinenthal, mort feld-maréchal il y a quatre ans, nous a laissé un Journal de guerre qui respire une haine ardente et féroce contre nous, en même temps qu'une fureur jalouse contre presque tous les grands personnages allemands. L'auteur, qui parait avoir été à la fois grincheux, vantard et vaniteux, n'est jamais content de rien ni de personne, 9\ ce n'est de lui-même. Il parait en vouloir aux Français de leur longue résistance, à Moltke de sa prépondérance, au roi luimême et au prince royal de leurs prétentions à tout diriger; il déclare nettement que seuls ses avis sont bons^ et qu'on perd tout à ne pas les suivre. Il condamne le bombardement, prétendant que la « vile populace » de Paris est bonne tout au plus pour « crever de faim m . On peut juger d'après cela que ce n'est pas auprès de lui que Hohenlohe dut trouver beaucoup d'aide ni de secours.
APPEVDICE 3lâ
Paris sera pris^ cela cessera; aussi doit-on hâter le début du bombardement. "
Il insistait en conséquence pour que TouTerture du feu fût hâtée. Tout paraissait donc s'arranger au mieux, et Hoheniohe croyait n'avoir plus qu'à prendre ses dispositions définitives. Il n'était pas encore au bout de ses peines, ni vainqueur de toutes les difficultés.
D'abord, les transports du gros matériel étaient d'une désespérante lenteur, et les ressources en munitions insuffisantes. Force était donc d'attendre que les convois annoncés fussent arrivés, et, pendant ce temps, on construisait et on consolidait les batteries, dont la lig^e allait des hauteurs de Bagneux jusqu'au-dessus de Saint-Gloud. En ce dernier lieu, il y en avait une qui était, parait-il, « l'oi^eil de l'artillerie de siège. Elle était bâtie sur le roc qu'il avait fallu faire sauter pour rétablir. Le rocher s'élevait peu à peu derrière elle à mesure qu'on creusait pour agrandir le terre-plein, de sorte que celui-ci aboutissait à une paroi à pic de la hauteur de trois hommes au moins. Pour ne pas trop prolonger le travail, on avait restreint autant que possible la largeur de ce terre-plein, et ménagé les traverses. Et, cependant, le travail avait duré trois semaines! C^tte batterie était devenue comme un lieu de pèlerinage pour qui s'intéressait aux travaux d'artillerie. Mais, malgré tout, je dus constater, dès que je la vis, qu'elle était complètement manquée. En face d'elle, se dressaient, à 3,000 mètres, quarante à cinquante pièces irançaises. Chaque obus qui passait au-dessus de la crête allait frapper la paroi rocheuse, et faisait rebondir, comme un coup de mitraille, ses éclats mêlés aux débris de roche, en sorte que personne n'y pouvait tenir. Sur le flanc gauche, à 5 kilomètres, était le Mont- Valérien, avec le canon le plus lourd qui ait été fondu jusque-là, la Valérie^ que les Allemands appelaient Butler Jann (Jean le Taureau)... n
Il ^llut donc compléter les traverses, et tapisser de
clayonnage la paroi rocheuse du fond. Hchenlche déclara qu'il ne permettrait pas de tirer un seul coup de canon avant que ces travaux fussent terminés, « sa conscience ne l'autorisant pas à livrer à une mort certaine, dès le premier jour, tous les servants de la batterie. » Et, malgré qu'on en eût, il fcJlut bien loi obéir.
D'ailleurs, si les autres batteries déjà construites ne présentaient pas des inconvénients aussi manifestement rédhibitoires que celle de Saint-Gloud, beaucoup occupaient des emplacements assez mal choisis, sur un front d'attaque qui ne l'était pas moins; mais, pour aller plus vite, le commandant de l'artillerie les accepta toutes, en se bornant à les améliorer dans les limites du possible. Ce qui paraîtra le plus étrange, c'est que personne, dans l'armée, ne croyait à leur efficacité, ou même à leur action.
u L'opinion générale était que ces batteries avaient été mises là pour la montre, et non pas pour tirer. Elles se trouvaient dans la ligne des avant-postes^ (fvi les utilisaient pour les sentinelles ou les soutiens, selon le cas, et leur enlevaient ce dont ils avaient besoin, en sorte que des ouvrages si péniblement construits tombaient déjà en ruine. Les Bavarois en particulier, étaient si habitués à tout utiliser pour leurs besoins du moment, qu'ils plaçaient dans les chambres à poudre des poêles provenant des villages voisins, et transformaient ces chambres en cuisines. Les plates-formes, si coûteuses et installées avec tant de peine, avaient été arrachées et transformées en bois de chauffage... »
Enfin, on répara les dégâts tant bien que mal, et avec beaucoup de difficultés, a le sol étant gelé jusqu'à 18 pouces de profondeur « . On fit transporter les projectiles de Lagny à Villacoublay (1), puis de là aux
(i) C'était en ce point, voisin de Ghâtiilon, qu'avait été établi le grand parc. Gomme, d'autre part, Lagny était la gare terminus
batteries, dans les voitures empruntées aux colonnes de munitions, et finalement Hohenlohe, s'étant mis d'accord avec le général de Kameke, commandant le génie, adressa au roi, dont il relevait directement, un plan d'ensemble fixant la prog^ression des opérations. Mais les difficultés intestines ne cessaient point pour cela. Le \l* corps, invité à construire deux batteries dans son secteur, faisait entendre des protestations. De son côté, le kronprinz, influencé par Blumenthal, émettait des doutes sur la valeur d'une action d'artillerie isolée et se plaigfnait qu'elle dérangeât la symétrie de ses avant-postes. Quant aux commandants de corps d'armée, mécontents de se voir privés de toute chance d'assaut, ils regardaient d'un mauvais œil les artilleurs, il dont les actions étaient en hausse... »
Le 31 décembre au matin, il y eut à Versailles, chez le roi, un grand conseil de guerre. Sur la proposition du général de Kameke, on abandonna le projet, primitivement formé, de procéder à une attaque régulière des forts d'Issy et de Yanves ; puis, à une question faite par le souverain, Hohenlohe déclara qu'il était prêt à commencer le feu le 3 jfiuivier, à la pointe du jour. tt Fort bien, risposta Guillaume agréablement surpris de cette promptitude. Mais vous êtes- vous fait présenter le dispositif de l'armement, et l'approuvez- vous? Montrez-le-moi. »
Hohenlohe dut avouer qu'il ne l'avait pas apporté, ne pensant pas que Sa Majesté eût le temps de s'occuper de détails aussi spéciaux, u Ah çà! risposta le roi d'un ton sévère, vous figurez-vous que, pour un acte aussi important que le commencement du bombardement de Paris, je donnerai jamais mon consentement avant d'avoir examiné dans toutes ses parties et approuvé le projet d'armement? Revenez demain matin
de la voie ferrée venant d'Allemagne, les transports entre ces deux points devaient se faire par voie de terre, et en convois.
à dix heures, présentez-le-moi, et je donnerai mes ordres. » C'était un retard de vingt-quatre heures, dont, en sortant, Hohenlohe se plaig^nit à Moltke « Félicitons-nous qu'il ne soit pas plus long, lui dit le chef d'état-major; car, une fois qu'il a parlé, il ne tolère aucune contradiction. » L'incident est topique, en ce qu'il montre sous un jour nouveau raction directe du roi Guillaume dans les opérations militaires. Nous étions jusqu'ici en droit, sur la foi des historiens «Jlemands eux-mêmes, de le croire plus passif (1).
Dans ce même conseil de guerre se place une scène assez curieuse. Hohenlohe tenait essentiellement à garder secrète la date de l'ouverture du feu. Il craignait que, si elle venait à être rendue publique, les princes allemands, qui prenaient leurs repas à l'hôtel des Réservoirs, n'en parlassent devant les garçons, et que la garnison de Paris, mise au courant, ne fit, dans la nuit précédente, une grande sortie. Mais demander au roi de paraître se méfier ainsi de son entourage le plus immédiat semblait chose très osée, au point que Moltke, pressenti par Hohenlohe, avait formellement refusé de s'en charger. Le commandant de l'artillerie brûla donc ses vaisseaux et, contre l'attente générale, obtint sans difficulté l'assentiment royal. Il fut même convenu qu'on annoncerait partout la date du 15 janvier, afin de mieux détourner l'attention. En sortant, le général de Boyen aborda Hohenlohe : « Que vous soyez l'être le plus butor du monde, lui dit-il en riant, je le savais depuis longtemps. Mais que dans votre rudesse vous montriez tant de courage, je ne l'aurais jamais cru. n Et comme son interlocuteur lui
(i) II faut admettre cependant que, dans l'armée prussienne, on connaissait bien la vigilance du roi, témoin cette apostrophe d'un général, que relate notre auteur : « Votre Majesté a donc toujours son sacré b... de vieil œil? » aurait dit le général en question de façon assez irrévérencieuse. Et Guillaume, parait-il. s'amusa beaucoup de cette boutade qui, au fond, le flattait.
demandait quel était ce courage : u Ëh bien ! reprit-il, pour dire au roi et au kronprinz, en notre présence à tous, qu'il existe dans leur entourage un tas de commères dont ils doivent se méfier, il faut assurément plus de courage que pour se faire fusiller! »
Puis vient une conversation avec Bismarck qui ne manque pas de saveur, et révèle une fois de plus cette tendance commune à nombres d'hommes célèbres, de se croire doués de talents tout autres que ceux dont ils sont le plus abondamment pourvus. « Le chancelier, écrit le prince, m'ayant fait dire par son cousin Bismarck-Bohlen qu'il avait une communication à me faire et qu'une indisposition l'empêchait de me venir voir, je me rendis chez lui, bien que je n'en eusse guère envie. Je le trouvai étendu sur son canapé. Il me reçut fort amicalement, et se mit à critiquer avec sa verdeur coutumière la façon dont la guerre avait été menée jusqu'ici. Avant Sedan, disait-il, on avait passablement bien opéré ; mais, depuis, on commettait sottises sur sottises. Lui, Bismarck, n'était pas, il le savait bien, un homme de mérite transcendant; il se sentait dépourvu de hautes capacités ! il n'y avait guère qu'une chose à laquelle il s'entendît, c'était la stratégie ; mais, celle-là, il l'entendait à fond... Après la bataille de Sedan, continua-t-il, au lieu rester avec des forces concentrées dans la forêt de l'Argonne, et de taper sur l'ennemi, on avait couru comme des fous sur Paris, sans savoir pourquoi. Lui avait bien protesté là contre, mais Moltke n'avait pas voulu entendre raison... Je lui répondis ironiquement que la sottise de Moltke était d'autant plus incompréhensible qu'il aurait dû savoir, d'après l'histoire de la guerre de 1792, combien les armées prussiennes avaient eu à se féliciter d'être restées dans l'Argonne... w Hohenlohe ne nous dit point si son illustre interlocuteur para ce coup droit. Mais, après tout, Bismarck stratège n'est pas plus étonnant que Frédéric flûtiste, Gœthe physicien ou Ingres joueur de
violon. Les hommes célèbres ont souvent de ce& faiblesses, qui prêtent à rire ; elles ne diminuent par leur renom.
Je passe sur les détails touffus que Hobenlohe nous donne à propos de la façon dont s'opérait le ravitaillement en munitions et en matériel. Ils ne nous apprennent rien que nous ne sachions aujourd'hui. A noter cependant que, sur le front de Saint-Denis, où se ^sait une attaque secondaire qui faillit devenir principale, on était obligé d'envoyer à Strasbourg les tubes de canons détériorés, parce qu'il n'y avait point là d'ateliers de réparations, et que le transport par chemin de fer de Gonesse à Strasbourg exigeait moins de temps que le voyage par route jusqu'au parc de Villacoublay. Gela prouve « combien il est important dans un siège de disposer d'un chemin de fer aboutissant directement au parc )) . Un fait également à retenir est que les ambulances avaient été si mal placées qu'il fallut les changer. L'une d'elles, installée au château de Meudon, juste derrière la batterie, était tellement exposée qu'un canonnier qu'on allait amputer eut le pied emporté par un éclat d'obus alors qu'il était déjà couché sur la table d'opérations.
Enfin, le 5 janvier, après des retards imputables à diverses causes^ dont une des principales fut l'épais brouillard qui obscurcit l'atmosphère toute la journée du 4, le feu s'ouvrit partout avec une violence extrême et une efficacité que la surprise augmentait. Les forts d'Issy et de Vanves, très éprouvés, durent bientôt se taire : << Cependant, dit Hobenlohe, nous reçûmes jusqu'au soir des projectiles lancés par des pièces dont il nous fut impossible, plusieurs jours durant, de reconnaître la position. C'étaient des batteries annexes, habilement dissimulées dans le terrain, et qui recevaient leurs munitions des forts avec lesquels elles étaient en communication par les chemins couverts. Les Français
APPEfJDlC^ 881
nous en ont appris l'usage, et maintenant, dans xèos forteresses, leur emploi a été érigé en système, n
Ces batteries tiraient fort juste. Un de leurs obus emporta la jambe du capitaine qui commandait la batterie n* 8 (Kronprinz), située près de Ghâtillon, et mit le désordre dans les rangs des servants, qui lâchèrent pied. Il fallut que le colonel commandant le secteur (Rieff) montât sur le parapet et « jurât aux hommes sa parole d'honneur que, si chacun ne reprenait aussitôt sa place et n'y faisait son devoir, il ferait former la compagnie en rang sur le parapet, commandersdt : « Fixe! » et la ferait canonner par l'ennemi ».
Malheureusement, l'éloignement et certains accidents de terrain, en trompant l'assiégé sur la distance, ne lui permettaient pas toujours de riposter avec une égale précision. C'est ainsi qu'une batterie de huit pièces, construite dans une prairie au-dessus de Ciamart, fut préservée par une haie épaisse située à 200 ou 300 pas en avant. Nos artilleurs, la croyant plus rapprochée, prirent cette haie pour but et la criblèrent de feux, sans aucun résultat (1). Une autre, qui fit brèche au fort d'Issy à 2,200 mètres, dut à des maisons avoisinantes de ne pas révéler sa position exacte, et ne subit que des dommages insignifiants.
Cependant, si les forts ne luttaient plus que faiblement, ils n'en étaient ni réduits, ni évacués pour cela : Hohenlohe eut alors l'idée de rapprocher ses batteries de 1,000 à 1,200 mètres, et dans ce but demanda des travailleurs auxiliaires à la III* armée. Mais cela ne faisait point l'affaire du kronprinz, qui protesta vivement devant le roi, « déclarant qu'on lui avait fait espérer que le feu de Tartillerie de siège allégerait le service des avant-postes, n tandis que c'était le contraire. Les rapports entre lui et Hohenlohe étaient
(i) Ud canon, ayant éclaté dans cette Batterie, tua trois hommes. Mais raccident ne provenait pas du fait de nos obus.
tendus. Il se montrait froissé que ce dernier proposât directement au roi pour la Croix de fer des officiers de son armée. « On m'enlève, disait-il, la seule satisfaction que j'aie ici ! n Bref, il l'emporta, et les choses restèrent en Tétat, à la grande fureur du commandant de l'artillerie, qui écrit à ce propos très justement : u A la guerre, il n'y a pas d'état stationnaire. Si l'on n'avance pas, on recule, n et qui considère que c'était une i^ute de se déclarer satisfait parce que les forts ne tiraient plus.
Il en voulait surtout au Mont-Valérien : u Si j'avais réussi, écrit-il en style lyrique, à mettre le feu avec mes canons à cette couronne, à cet orgueil de la fortification parisienne, l'incendie, qui eût été visible de tout Paris, n'eût pas manqué d'y produire une impression forte, et c'eût peut-être été la torche à la lueur de laquelle la force de résistance du peuple parisien eût été brisée! » Sans doute, mais la forteresse défiait les morsures de l'artillerie allemande, et, assise sur sa solide base de pierres, semblait porter un défi perpétuel à nos arrogants vainqueurs. Hohenlohe alla en personne en reconnaître les approches. Il dut s'avouer que le morceau était encore trop dur à avsder, d'autant plus que la fameuse batterie de Saint-Gloud, qui, elle, était « l'orgueil de l'artillerie prussienne » , se trouvait en fort mauvaise posture et semblait à chaque instant prôte à s'effondrer sous nos coups.
U se contentait donc de lancer dans le cœur de la capitale des projectiles d^autant plus destructeurs que les indiscrétions de la presse parisienne se chargeaient, avec une légèreté déploraible^ de lui fournir des indications précieuses, et presque de rectifier son tir. « Un jour, raconte- t-il, le kronprinz m'aborda sur la terrasse de Meudon. U tenait à la main un journal de Paris où il était dit que le premier des projectiles tirés sur la ville était tombé dans le jardin du Luxembourg, u C'est « un triomphe pour vous, me dit-il. Vous vous souvenez
APPENDICE sas
« de l'incrédulité avec laquelle j'accueilleûs naguère u votre prétention de tirer à un mille de distance. Eh « bien ! j'ai mesuré cette distance à partir de la batterie u w* 8. Il y a exactement un mille. » C'est ainsi que les journaux français formaient nos pointeurs. D'après la comparaison des résultats obtenus avec les relations données par la presse, nous réglâmes désormais la hausse et le pointage de nos canons (1)!... »
Une des causes principales de l'infériorité de la riposte consistait en ceci, que les remparts tiraient toujours par salves, u Dès que la sentinelle d'observation, dit à ce propos Hohenlohe, apercevait la lueur des coups, elle poussait un cri d'avertissement, et, aussitôt, tous les hommes sautaient dans les espaces creusés sous les batteries. Quand les obus avaient sifflé sur leurs têtes, ils reprenaient leurs places. Dans les forts, au contraire, l'ennemi n'avait pas un moment de tranquillité avec notre méthode de tirer coup par coup. »
Le bombardement continuait donc, avec une intensité croissante et une obstination sauvage. Les officiers du grand état-major, les princes allemands qui sui-> vaient l'armée allaient aux batteries comme à un spectacle, et, entre deux beuveries aux Réservoirs, se donnaient rendez-vous dans le terre-plein des ouvrages de Meudon ou de Bagneux. Hohenlohe s'en montra fort mécontent. D'abord, à leur arrivée, il fallait interrompre le tir pour leur rendre les honneurs; puis certains se plaçaient au poste d'observation, d'où ils préten-
(1) On s'était servi d'abord, pour activer l'œuvre dévastatrice, I d'obus incendiaires. Mais un tiers d'entre eux éclatèrent dans la pièce même, blessant nombre de fantassins des avant-postes, Il fallut y renoncer complètement et se contenter des obus ordinaires, qui d'ailleurs avaient une portée plus grande et mettaient le feu presque aussi bien. Le seul regret d' Hohenlohe est qu'ils n'allassent pas jusqu'à l'Hôtel de Ville : « Que j'aurais aimé, s'écrie-tfil, à envoyer à Jules Favre ma carte de visite sous forme d'un obus !»
daient rectifier le tir, et, comme ils manquaient de pratique, leurs indications étaient généralement erronées. L'un d'eux, même, s'étant un jour trompé de chemin, passa devant une embrasure juste au moment où ron donnait le signal de tirer, et si le général, qui était présent^ n'avait en hâte crié : « Arrêtez! » l'imprudent aurait eu la tête emportée. Gelui-là n'était pas le duc de Cobourg, car Hohenlohe a soin de faire remarquer — peutêtre est-ce de l'ironie? — que ce seigneur fut le seul qui n'alla jamais importuner les artilleurs. Quoi qu'il en soit, le commandant des batteries demanda au roi d'interdire une fois pour toutes ces promenades oiseuses, et il paraît que les princes ne le lui pardonnèrent pas. Sur ces entrefaites, le général Trocbu avait écrit à Moltke pour se plaindre que l'artillerie allemande tirât de préférence sur les églises et les hôpitaux, a Le chef d'état-major me fit venir, écrit le prince, et me demanda si le fait était vrai. Je lui démontrai qu'une telle affirmation était absurde, car nous n'avions vu Paris que rarement, sans jamais pouvoir distinguer les points de chute des projectiles au delà des remparts. Je le priai donc de faire une réponse très ironique. JPour lui, il ne voyait dans la lettre du gouverneur que le désir de recommencer à parlementer. Il disait que Trochu était à Paris le seul homme raisonnable avec qui il fût possible de traiter d'une capitulation, et par suite il ne voulait pas, par une réponse trop vive, lui ôter le désir d'entrer en composition. En fait, il lui écrivit qu'il protestait contre le reproche de barbarie, car le brouillard, la neige et la pluie nous empêchaient, à la distance où nous étions, de distinguer les ambulances (1). » Et il n'en fut pas autre chose.
(i) La réponse de Moltke disait que « les faits signalés ne se reproduiraient probablement plus des que Ut batteries ailemandes seraient plus rapprochées de Venceinte de Paris, et qu'un temps clair rendrait le but de leur tir plus apparent » .
Cet échec n'empêcha d'ailleurs point Trochu de renvoyer, le 20 janvier, lendemain de l'affiaire de Buzenval, un parlementaire pour demander un armistice de quarante-huit heures, s'étendant à toute la circonférence de la place, afin d'enterrer les morts. Cette fois, le roi intervint en personne et refusa net. Il croyait voir dans la démarche du gouverneur un réveil de ses sentiments pacifiques, et il en concluait que, loin de sembler faiblir, il fallait au contraire redoubler de violence, pour augmenter encore u l'horreur qu'inspire la g^uerre par une action d'artillerie plus vigoureuse » . Il le fit dire à Hohenlohe, qui, naturellement, fut enchanté. On se mit à tirer, double, jour et nuit, au point que le u vacarme infernal que faisaient les batteries de siège effraya les habitants de Versailles dans leur sommeil n ! Des poudrières sautaient, des canons encrassés ne voulaient plus s'allumer (1), mais l'œuvre diabolique continuait, sans parvenir à lasser la population parisienne, qui, il faut le dire très haut, supporta cette suprême épreuve avec une fermeté qui doit l'absoudre de bien des erreurs. On lança sur elle plus de dix mille projectiles, et de cet acte d'inutile cruauté nos adversaires implacables ne récoltèrent rien, si ce n'est le léger ridicule qui s'attache toujours aux grands moyens produisant de petits résultats. La chute de la capitale n'en fut pas avancée d'un seul jour.
Cependant, les difficultés intestines auxquelles les forces assiégeantes étaient en proie ne cessaient pas. Il parait que l'armée de la Meuse, postée sur le front
(1) Hohenlohe nous apprend que, le 23 janvier, un canon Krupp de 24, tout neuf, éclata. « Cet événement fit sensation, dit-il, parce que Ton croyait pareil accident impossible. On prétendit qu*un projectile ennemi avait frappé la pièce juste au nioment où elle faisait feu, et que la double vibration avait produit Téclatement. Mais j'appris plus tard qu'au lien d'une gargousse de six livres, les canonniers en avaient mis deux de quatre livras et démit. C'est là, je crois, la cause de l'aocident. >»
nord, se montrait d'cissez bonne composition quand il s'agissait d'aider l'artillerie, mais la III* armée, celle du kronprinz, opposait à toutes les réquisitions de cette arme une force d'inertie qui témoignait de son incoercible mauvais vouloir. Il fut même question un moment, pour ffiiire cesser tous ces tiraillements, d'appeler d'Allemagne l'artillerie de marine, dont il semblait que les ports de guerre pouvaient désormais se passer. S'il ne fut pas donné suite à ce projet, c'est que la famine, en ayant raison de Paris, rendit l'expédient inutile.
On approchait en effet du dénouement. La disette achevait cei que ni la puissance des armes ni l'intimidation n'avaient pu faire, et le blocus accomplissait tout seul l'œuvre avortée des canons Krupp. Le 26, un télégramme de l'empereur ordonnait partout la cessation du feu, à minuit. « Je donnai aussitôt C ordre de faire jusque4à un feu deux fois plus violent^ « écrit Hohenlohe. Le colonel Bartsch, qui commandait l'attaque de Saint-Denis, en fit autant, en sorte que cette journée suprême entendit le plus épouvantable vacarme dont aient jamais retenti les murailles d'une forteresse assiégée. C'est avec une sorte de joie féroce que notre auteur, en en parlant^ croit l'entendre encore, et même, dans sa lourde ironie de Prussien, il va jusqu'à parler d'humanité en affirmant que son intervention barbare, en hâtant la chute de Paris, a sauvé la vie à quelques centaines de malheureux qui, sans elle, seraient morts de faim ! Cet homme ignore, vraiment, en même temps qu'une modestie séante, la générosité du vainqueur, et son plus grand regret est que la signature des préliminaires de paix ait rendu inutiles les soins pris pour réarmer nos forts contre la ville, afin de tirer sur celle-ci au cas où les hostilités auraient recommencé. « Mon cœur d'artilleur était en deuil, dit-il, que la musique de 680 pièces de siège ne dût plus être entendue. » Tel est le seul sentiment
qu'inspire à cette âme desséchée le spectacle de tant de désastres, et le tragique appareil de tant de douleurs!
Ici se terminent réellement ces Mémoires , car tout ce qui suit est à peu près complètement dénué d'intérêt. J'y relèverai seulement encore quelques détails sur l'entrée des Allemands dans Paris.
Elle fut piteuse, chacun sait cela, et hien insuffisamment pompeuse au gré d'un orgueil que nous connaissons maintenant, u De même que la convention n'était qu'une demU capitulation^ écrit Hohenlohe, l'entrée triomphale dans Paris n'a été qu'une demi- entrée^ à laquelle des restrictions singulières donnaient un cachet de timidité peu en rapport avec l'éclat de nos victoires. Là- haut, à Montmartre, se tenait une population fanatisée, gardant avec orgueil les canons chargés de la garde nationale, et prête à tout instant à ouvrir le feu qui eût décidé de la ruine de la ville. Et nous tolérions cela ! Nous tolérions que les drapeaux pris sur nous en 1806 fussent encore à l'hôtel des Invalides (l)!-.. » Et plus loin : u Des grandes statues qui entourent l'Arc de triomphe (sic), celle de Strashourg était voilée de deuil. Kameke, le gouverneur de Paris, avait permis aux Parisiens cette plaisanterie.,. Tout cela nous inspirait des pensées mélancoliques et nous rappelait le mot du vieux Bliicher sur les diplomates, d'autant plus que le hruit courait que Bismarck avait songé, sur la demande de Thiers, à renoncer à la possession de Metz ! n
Il est certain que cette occupation lugubre ne rappelait que de fort loin l'entrée triomphale faite à Berlin, le 27 octobre 1806, par Napoléon, entouré de sa garde, des maréchaux et des glorieux vainqueurs d'Auerstaedt. Une prise de possession semblable, les Allemands la rêvaient sans doute en 1870, mais nous
(i) C'est une erreur. Ils n'y étaient plus, ayant été transportés en lieu sûr.
8S8 LES ARMÉe's ALLEMANDES EN 1870
n'étions pas encore assez abattus pour qu'ils aient osé tenter Texpérience périlleuse. Ils ont dû reculer devant la griffe du lion agonisant.
Ce n'est cependant pas sur une parole de haine que se terminent les Mémoires du prince Kraft de Hohenlohe. Avant de les fermer, au contraire, on peut y découvrir une note plus aimable et plus juste, où notre caractère national reçoit enfin l'hommage qui lui est dû. Est-ce la pensée mélancolique d'un étemel adieu adressé à cette belle terre de France, toute baignée alors d'un printemps inconnu dans les steppes brumeuses du Brandebourg, qui inspire au u bombardeur » féroce cet acte de réparation? Est-ce l'allégresse d'une pénible victoire qui donne à cette âme violente une sorte d'apaisement qui calme et tempère son habituelle aigreur? Toujours est^il qu'en regagnant ses pénates abandonnées depuis sept mois, l'ancien com* mandant de l'artillerie du siège ne peut se défendre de quelques regrets pour le ciel fortuné qu'il quitte, ni d'un sentiment presque sympatique à l'égard du peuple dont il se vantait naguère d'avoir été l'un des bourreaux.
Il nous conte qu'en passant par Reims, il dina chez Mme Pommery, dont la large hospitalité lui était d'autant plus agréable que cette dame avait précédemment préservé le grand-duc de Mecklembourg d'une tentative de meurtre. « C'est là, ajoute-il, un trait bien caractéristique des Français. Ils voudraient nous anéantir en masse, mais, en même temps, ils seraient prêts à sauver chacun de nous au péril de leur propre vie. n Et, en effet, le propre de la générosité française est d'oublier, après la bataille, des adversaires qui, eux parfois, sont moins prompts à désarmer.
âppbndi<:e S2'«