‹ Le haut commandement des armées allemandes en 1870: (d'après des documentsChapitre 21 sur 25 · PAR LA I'* ARMÉE · texte numérisé non relu

PAR LA I'* ARMÉE

^Adressée à Cardinal de Widdern, et publiée par ce dernier dans

le$ journées critiques).

Les nouvelles reçues à Goin-sui>Seille par l'étatmajor (1), notamment vers le soir (du 16), étaient très graves. On prétendait que l'ennemi avait infligé de grandes pertes à nos troupes et les avait rejetées sur Gorze. Par suite, Steinmetz résolut de s'avancer le 17 à la première heure, avec les VU* et YIII* corps, par Arry et Comy. Le général de Manstein, commandant le IX« corps, en fut informé par écrit. On le priait en même temps de faire dégager par les trains, équipages, etc., les routes passant à Arry et Gorny, pour que les deux corps pussent franchir la rivière sans encombre.

Dsins le sombre château où nous étions cantonnés, on ne disposait, en fait de moyens d'éclairage, que de quelques lampes et bougies. Seule, la chambre de Steinmetz était éclairée. Après m'être mis en tenue pour partir, j'attendis au haut de l'escalier, devant la porte de Steinmetz, qu'il voulût bien me dire ce que j'avais à aire. Assis sur la première marche, je m'étais assoupi, quand la porte voisine s'ouvrit et laissa passer un flot de lumière. En môme temps, je m'entendis appeler par le colonel comte de Wartensleben (2), qui ne me voyait pas dans l'obscurité : u Baumann, êtes-vous

(1) Le capitaine de Baumann, depuis lieutenant général, appartenait à Tétat-major de la I** armée. Nous le connaissons depuis Bomy«

(2) Quartier-maître (sous-chef d*ëtat^major) de la I" armée.

ici? — Me voici! lui répondis-je. — Bien, répliqua-t-ii. Montez immédiatement à cheval et portez cette lettre au gfénéral de Manstein. — Où le trouverai-je? — Ma foi! je ne le sais pas au juste. Il feudra le chercher. Il est probablement du côté de Gomy. n

Gomme je n'étais pas sûr de rencontrer en temps opportun le commandant du IX* corps, je demandai et obtins communication du contenu de la lettre, ce qui me permettait, le cas échéant, de saisir quelque autre général du IX* corps, voire même un officier d'étatmajor ou adjudant (I), de l'objet de ma mission, afin de i^ire faire le nécessaire.

La nuit était noire; on distinguait à peine la silhouette des arbres plantés le long de la route. Il me fut donc impossible d'aller vite. Après avoir traversé Fey, j'arrivai à minuit devant Gomy, dont l'entrée était obstruée. On ne voyait pas à deux pas devant soi. Suivi d'un ordonnance conduisant un de mes chevaux par la bride, je pus peu à peu me frayer un passage. Il ne me fallut pas longtemps pour constater que la route du village était absolument impraticable pour des troupes ; les trains du IX* corps y stationnaient pêlemêle avec les voitures et charrettes sur lesquelles on avait ramené des blessés du champ de bataille de Yionville. On faisait un tapage infernal. Les blessés et les mourants, couchés sur les voitures, poussaient des gémissements et des cris déchirants alternant avec les imprécations des conducteurs , le hennissement des chevaux qui ruaient de tous côtés. Il était impossible de se faire entendre et de débrouiller ce chaos, car on ne voyait pas les gens* qu'on interpellait.

La première des choses à faire était donc de se procurer de la lumière. Je frappai donc de mon sabre tous les volets à portée. Çà et là, ils s'ouvrirent, et je criai aux habitants de mettre à leurs fenêtres des lampes et

(1) Officier d'ordonnance.

des bougies. On en vit paraître en effets mais fort peu d'abord. Je continuai donc à harceler les habitants, ce qui me fatiguait beaucoup, jusqu'à ce qu'on vît assez clair dans ce chaos. Alors, pour commencer, je fis remiser autant que possible les voitures de blessés dans les cours voisines, ce qui dégagea en partie les mes.

Préoccupé de m'acquitter de ma mission, je gagnai aussitôt après le pont suspendu de Novéant. Je rencontrai sur ma route quelques officiers isolés, des chevaliers de Saint-Jean venus là pour secourir les blessés, des ordonnances d'état-major, des domestiques en livrée; mais personne ne sut me dire de quel côté pouvait bien se trouver le général de Manstein. A côté de la rampe qui mène au pont, je vis un bivouac d'infanterie. Il y avait là un bataillon hessois du IX« corps, chargé de garder les monceaux de sacs déposés à cet endroit par les troupes qui s'étaient portées vers le champ de bataille. L'officier qui le commandait ne savait pas plus que les autres où était le général. Où le trouver? Si je continuais ma route, j'avais peu de chance de le joindre assez tôt pour qu'il eût le temps de faire dégager par ses trains les abords des ponts de Comy et d'Arry, avant l'arrivée de la !'• armée.

Il était déjà une heure et demie du matin. Je résolus donc d'essayer moi-même de déblayer les routes.

A côté du bivouac des Hessois, il me semblait avoir remarqué des prairies sèches sur la rive droite de la Moselle. Elles figuraient du reste sur la carte d'étatmajor, que j'avais consultée tant bien que mal à la lueur d'un feu de bivouac. A tout hasard^ j'allai les reconnaître à cheval, dans l'obscurité, me guidant sur le murmure des eaux de la Moselle. Mon cheval fit plusieurs chutes, en rencontrant des fossés qui heureusement étatient secs, et je pus chaque fois me remettre en selle, sans accident. Les feux de bivouac servirent également à m'orienter, et finalement j'ac-

quis la conviction qu'il y avait dans ces prairies place suffisante pour de nombreuses voitures. Il était au surplus impossible de faire déboiter celles-ci ailleurs, eu raison de la raideur des pentes de chaque côté de la route d'Ârry à Gorny. Je revins 'donc à Gomy. Les conducteurs des trains avaient dételé leurs chevaux qui, attachés à l'arrière-train des voitures, grignotaient le contenu de leurs musettes-mangeoires. Eux-mêmes étaient couchés pour la plupart au sommet de leur chargement, et dormaient profondément, malgré le vacarme qui se fiiisait autour d'eux. Ce n'était pas une mince besogne de les réveiller. Il me suffît cependant de prononcer le nom de « Steinmetz » pour les rendre souples comme des gants. Quand le premier convoi fut prêt, je le conduisis moi-même à travers le bivouac des Hessois dans les prairies du bord de la Moselle. Entre temps, de grands feux y avaient été allumés, qui les éclairaient sur une bonne étendue. J'amenai successivement les autres parcs et convois, en sorte que finalement les rues de Gomy et leurs abords se trouvèrent à peu près dégagés.

Je montad ensuite mon deuxième cheval, après avoir logé mon ordonnance avec mes deux autres chevaux daûiis une écurie, et me transportai à Arry, où je dus procéder comme à Gomy pour faire disparaître le désordre qui y régnait. Vers six heures du matin, les routes et les rues y étaient également dégagées.

Je revins à Gorny, où mon ordonnance avait entre temps fait manger mes chevaux. Il me rendit compte qu'une demi-heure auparavant, le colonel comte de Wartensleben avait passé par là, en me laissant l'ordre de le suivre par Gorze sur le champ de bataille. Je venais de passer une troisième nuit sans dormir; j'avais faim et ne trouvai rien à me mettre sous la dent; quand je me remis en selle sur mon cheval frais, pour aller rejoindre le colonel de Wartensleben, j'étais absolument exténué, comme il est facile de se l'imaginer.

Mais, une fois arrivé sur le champ de bataille couvert de morts, toute sensation de fatigue disparut.

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