CHAPITRE PREMIER
En 1870, les armées allemandes avaient pour hef nominal Guillaume I*% roi de Prusse, et pour irecteur effectif le général de Moltke, sous le titre e chef d'état-major général. Le premier était âgé e soixante-treize ans, le second de soixante-dix. Bien u'encore verts l'un et l'autre et intellectuellement itacts, ils ne possédaient plus la résistance indisensable à l'homme de guerre, ni l'activité nécesaire à l'exercice du commandement. Les efforts hysiques leur coûtaient, et leurs forces ne pouaient se maintenir à la hauteur des obligations tnposées par une campagne pénible que grâce à n confort habilement ménagé. Le bivouac les eût nés ou moralement anéantis. Le régime alimeniire des camps, avec ses comestibles indigestes et es irrégularités fréquentes, les eût débilités. Il
t gestes à cette date. Nous savons cependant que î général de Gœben vint se mettre à la tète du IIP corps, à Wadern (1), le 1" août seulement.
Assurément, la facilité et la rapidité des comlunications télégraphiques autorisent dans une ertaine mesure, au début des opérations, Téloiaement relatif du généralissime et des commanants d'armée. Quand on peut, en quelques miutes, communiquer ses ordres et faire connaître as intentions; quand surtout la situation, encore nprécise, n'est susceptible que de modifications e détail et que, les transports de concentration 'étant point terminés, il n'est pas encore possible 'entamer les opérations actives, il semble inutile 'exiger des hauts chefs une présence réelle qui l'ajouterait rien à la capacité de rendement des oies ferrées. En des temps où celles-ci n'existaient •as, et où par suite la concentration était plus înte, on a vu Napoléon qui, le 5 septembre 1806, vait envoyé au major général Berthier les premiers •rdres de mouvement relatifs à la campagne de •russe, arriver le 30 seulement à Mayence, et le I octobre à Wurtzbourg.
Mais Napoléon avait pris les mesures les plus troites pour assurer à la fois le secret et la sécuité des rassemblements. Il s'en fallait que le généal de Moltke ait fait de même, et j'ai déjà expliqué illeurs la différence essentielle qui sépare sa méhode hésitante des impeccables conceptions de
(1) Vingt-quatre kilomètres à vol d'oiseau au sud-est de Sarebourg.
Tempereur (1). En réalité, les troupes allemandes ont été exposées par lui à une attaque brusquée, dans un moment où elles ne possédaient encore ni généraux ni états-majors. Comment auraient-elles pu, si cette attaque s'était produite, réparer le moindre échec, même partiel, puisque le haut commandement n'était point représenté sur place, et ne l'aurait connu que trop tard?
Le grand âge des directeurs de la stratégie allemande, en leur interdisant la faculté de se mêler activement aux opérations du début, constituait bien réellement une infériorité qui fût devenue redoutable si le commandement français n'avait pas dédaigné, par esprit d'indécision et de faiblesse, de demander à la hardiesse traditionnelle de notre race le remède contre la pénurie de ses moyens. II ne constituait cependant pas une exception. L'un des trois commandants d'armée, le général de l'infanterie de Steinmetz, avait soixante-treize ans sonnés (2) . Parmi les commandants de corps, beaucoup étaient sexagénaires depuis longtemps. Dans son ensemble, le commandement allemand était vieux, extrêmement vieux. Nous pourrons constater plus d'une fois, au cours de cette étude, qu'il n'en a pas tiré grand profit.
Il est vrai que c'était peut-être chez nos voisins question de tradition et d'habitude, puisque, mal-
(1) Cf. les Maîtres de la guerre ^ p. 201 et suiv.
(2) Né le 27 décembre 1796, le général de Steinmetz avait, comme le roi Guillaume, pris part aux campagnes de 1813 à
gré une première expérience assez malheureuse, ils avaient persisté dans leur goût pour les vieillards. Voici en effet, ce qu'on lit dans les Lettres sur la stratégie du général prince de Hohenlohe, à propos de la campagne de 1806 : « Il y avait chez les Prussiens autant et peut-être plus de généraux instruits et intelligents que chez les Français (1), mais la plupart d'entre eux étaient trop âgés et trop affaiblis pour résister aux dures fatigues d'une campagne. Plus d'une opération fut retardée parce que tel général n'était pas en état d'exécuter un ordre immédiatement. C'est ainsi que le 13 octobre (veille d'Iéna) un général n'arriva qu'à dix heures du matin au conseil qui avait été fixé au point du jour, à cause de sa transpiration du matin; cela retarda la mise en route de toute V armée (2). »
Hâtons-nous de dire que jamais on n'a constaté, chez les généraux allemands de 1870, une sénilité aussi accentuée. 11 en est cependant dont la déchéance physique était évidente; tel Voigts- Uhetz, commandant du X' corps, dont le colonel de Widdern termine ainsi le portrait d'ailleurs fort élogieux : « Son caractère, ses qualités naturelles et acquises, sa facilité de travail faisaient de lui un des chefs les plus éminents de l'armée. Malheureusement, il avait fait en 1869 une grave
(1) Mais il y en avait beaucoup plus de routiniers, pour qui la science de la guerre se bornait à des combinaisons théoriques. Nos généraux étaient certainement plus simplistes, mais plus pratiques aussi.
(2) Prince Kraft de Hohenlohe-Ingelfingen, Lettres sur la ttratégie. Paris, Wcsthausser, 1887. Lettre I.
maladie, et, en 1870, quand il mena son corps d*armée à Tennemi, il commençait déjà à décliner, physiquement et intellectuellement... Admirablement secondé par son chef d'état-major, le général de Voigts-Rhetz, bien que la campagne le fatiguât beaucoup, ce dont on s'aperçut surtout dans les phases décisives des journées d'août^ conduisit ses soldats de succès en succès (1). »
Eh oui, il était admirablement secondé, et il se laissait faire, ce qui prouve même en sa faveur. Son chef d'état-major, le lieutenant-colonel de Gaprivi, qui devait un jour recueillir à la chancellerie de Tempire la lourde succession de Bismarck, était un officier de haut mérite; il Ta prouvé le 16 août. Aussi voit-on parfaitement, en lisant entre les lignes, que Voigts-Rhetz, dont il « avait toutes les sympathies » , n'aurait guère pu se passer de son précieux concours. 11 en eut fréquemment besoin, à Metz, à Beaune-la-Rolande, à Gravant, à Vendôme et au Mans, et il en usa largement. Du moins cela semble-t-il résulter du témoignage des anciens officiers de l'état-major du X* corps. « C'était un plaisir de travailler pour Voigts-Rhetz, » dit Widdern, qui ajoute avec l'amertume d'une expérience éprouvée : a II est bien fâcheux que, dans l'intérêt général et pour la bonne harmonie des états-majors, on ne puisse en dire autant de tous les grands chefs (2). »
(1) Cardinal von Widdern, colonel à la disposition, Kritische Tage, erster Theil, Band II, Die Krisis von Vionville. Berlin, 1897, p. 56.
(2) Ibûl. .
On peut se demander maintenant jusqu'à quel point une pareille méthode de commandement est avantageuse et compatible avec l'organisation même de ce commandement. Évidemment, il faut bien que quelqu'un dirige, et, si ce quelqu'un n'est pas le général, ce ne peut être que son chef d'étatmajor. Mais alors, qui est responsable et qui se chargera de remettre les affaires en ordre dans les moments de trouble, ou de réprimer, chez les commandants de Iroupe subordonnés, les périlleuses velléités d'indépendance qui ont trop souvent tendance à se manifester?
Le commandement est indivisible. 11 implique à la fois la supériorité du grade, de la personnalité et de la fonction. Aucun de ces éléments constitutifs n'étant susceptible de dédoublement, le droit qui en résulte ne se dédouble pas non plus. 11 peut se déléguer, dans certaines circonstances, mais à la condition de respecter ses formes essentielles et de ne point intervertir les responsabilités. Tout empiétement d'autorité est nuisible, même quand il est implicitement consenti, et le rôle du chef d'étatmajor ne saurait être, en aucun cas, de se substituer à son général.
On objectera que ce fait se passait en grand dans les armées allemandes, puisque le commandement suprême, dévolu en droit au roi de Prusse, y était exercé de fait par le général de Moltke, chef du grand état-major. La différence, cependant, est capitale, parce qu'il n'existe point de rapport entre le rôle du généralissime et celui d'un commandant
ARMEES ALLEMANDES EN IglO
rmée. Le premier est surtout un dira régulateur. Les opérations militain lies, d'une façon plus ou moins hardii ns féeonde, plus ou moins géniale, soi us son impulsion par l'ensemble dt Usées. Mais il ne prend point de pai .le réalisation et se borne à la surveilla îst, au contraire, un agent d'exécutiu eraande de faire, du mieux possible, i le concert.
ose d'une autorité sans conteste et sai s qui peut être impersonnelle; peu ii Fet, que le plan d'opération soit iOi nt de son cerveau, ou résulte d'uneca Dcme multiple, pourvu qu'il porte m nique et que son développement so rec unité, méthode et habileté. L'aulK ir qu'une autorité limitée et une ind»
elative; mais il est investi d'une aciia sonnelle sur ses troupes, et doit l'exercD i ni atteinte. Il est en communion inliiol Ile avec elles; il les a instruites pendad es emploie à la guerre au mieux de soi . des qualités qu'il leur connaît. S'ilesl !t énergique, elles seront vigoureusese comme lui; s'il est timoré et hésilant, leront aussi et hésiteront. En un mot, 3 et il est là. Le généralissime dirige etu partout.
>it que, dans ces conditions, son acti»
anonyme ou substituée. Lorsque, poi<
une raison quelconque, le chef nominal et naturel ne présente que des garanties insuffisantes d^expé* rience ou d'habileté, il se trouve le plus souvent à ses côtés quelqu'un d'avisé et d'entreprenant, qui finit par prendre sur lui un empire plus ou moins absolu, mais définitif. S'il est perspicace, il devine ce conseiller; s'il est judicieux, il l'accepte et se décharge ainsi d'un fardeau qui l'écrase. S'il est vain et orgueilleux, il l'éloigné, mais alors, malheur à lui! Car ces décisions qu'il est incapable de prendre de lui-même et qu'un seul mentor lui eût dictées, il ne tardera pas à les demander à une collectivité irresponsable^ dont les avis difius le conduiront sûrement à sa perte. « Qui tient conseil est à moitié battu » , a écrit le prince de Hohenlohe après une peinture caractéristique des interminables parlottes dont le résultat imprévu mais inévitable devait être, pour l'armée prussienne de 1806, la catastrophe d'Iéna.
a Pour faire au mieux, dit-il encore, le roi Frédéric-Guillaume convoquait souvent ses généraux et écoutait toutes leurs propositions. Ces conciliabules avaient déjà commencé à Berlin; ils duraient souvent des journées entières, et pendant ce temps on ne faisait rien, parce qu'on n'avait pas encore pris de décision. Ce qui fut encore plus désastreux que la perte de temps, ce fut le changement continuel dans les projets, changements provenant du plus ou moins de considérations dont chaque général accompagnait ses plans. De là des contre-ordres, des allées et venues, et, par suite, double perte de
Moltke lui-même, « le mérite supérieur d'avoir pris les responsabilités de Texécution (1) » •
La chose, il est vrai, ne va pas toujours sans secousses. 11 faut pour qu'elle se recommande par ses avantages, et que la machine ainsi montée arrive à fonctionner régulièrement, d'abord que l'homme choisi ad latus possède assez d'autorité personnelle pour s'imposer; qu'ensuite, il jouisse de la confiance absolue de son maître. Il ne s'agit pas ici d'une mission temporaire, à laquelle un caprice pourrait mettre fin. C'est une investiture générale et définitive qui s'impose, avec toutes ses conséquences de grandissement pour l'élu, et d'effacement pour l'électeur. L'amour-propre de ce dernier en souffrira, certainement, dans ses replis intimes; si cependant tout se passe avec tact et convenance, il n'y paraîtra rien, et, le succès aidant, il y aura assez de gloire pour deux. Guillaume de Prusse, ayant eu le courage d'accepter cette abnégation de soi-même, et d'y persévérer sans souci ni du rang suprême, ni des difficultés qu'elle a parfois créées, ne paraît certainement ni à plaindre ni à blâmer.
J'ai parlé de difficultés. Il y en a eu, et de graves. En 1866 surtout, où Moltke, n'ayant point encore donné sa mesure comme chef d'armée, n'était connu que pour ses mérites d'organisateur et d'éducateur, il ne semble pas que son autorité ait été admise partout sans discussion. Même dans
(i) Introduction à la Relation de la campagne des Français «n Italie (1S59), par le grand état-major prussien.
Autrichiens. Mais je laisse parler Wartensleben.
u Le temps passait et Ton ne voyait toujours rien venir. L'entourage du roi commençait à s'émouvoir. Seuls, le général de Moltke et le quartier-maître général (1) étaient restés calmes, et s'eÉForçaient de rassurer tout le monde. Le Prince royal, disaient-ils, arriverait certainement à temps, bien qu'il fût en retard. Il ne devait être question, pour l'instant, que de conserver les résultats obtenus sur le front. Tout nouveau mouvement ofiFensif eût été inopportun et eût probablement échoué. Et même en admettant qu'il réussît, il devait être moins irrésistible que s'il se combinait avec l'action du Prince contre le flanc droit de l'ennemi. Malheureusement, on avait commis la faute de faire passer la Bistritz à toute l'infanterie de la réserve de la I" armée (5* et 6" divisions), et de la pousser au delà de Sadowa. Si les Autrichiens avaient passé à la contre-ofiFensive, cette infanterie eût été beaucoup mieux placée sur l'autre rive de la Bistritz. Mais, maintenant qu'elle avait franchi la rivière, il valait mieux, pour ne pas le démoraliser, éviter de lui faire faire demi-tour sans motif plausible...
« Entre une heure et deux heures, le lieutenant de Podbielski, adjudant de la 6" division, accourut rendre compte que le prince Frédéric -Charles venait d'ordonner au général de Manstein (2) de
(1) Sous-chef d* état-major général.
(2) Commandant la &^ division. Nous le retrouverons en 1870 à la tête du IX' corps, et nous aurons à en reparler.
'e d'assaut la position ennemie devant soi Le roi, qui pouvait encore empêcher i cette attaque, n'était pas là dans le momeQit cependant urgent de donner contre-ordre, l'éviter des pertes inutiles. Mo^tke en pril la responsabilité et me chargea d'aller li uniquer. M'étant porté au delà de Sadowa, ssi rapidement à cheval dans la zone du fe< rtillerie, entre les bois, et je trouvai le géné- : Manstein... sur le point d'exécuter l'ordre ?ince. Je lui exposai qu'on était d'avis, ea ieu, qu'il suffirait de se maintenir de front ea lant l'arrivée de l'armée du Prince royal, et I expliquai les raisons. Le général de Maïutout en les admettant, me répondit qu'il irait qu'à l'ordre direct du roi ou du princt rie-Charles. « Tout cela est très bien, me ditlU à peu près. Mais qu'est donc le générale tke (1)?» Il consentit cependant à différer d'uD d'heure son attaque, pour me donner le i d'aller chercher un contre-ordre en règle ■■ hâtai et ne tardai pas, heureusement, à renil à Sadowa le prince Frédéric-Charles, qui, m'avoir entendu, se rendit aux ohservatioss e lui présentais. L'officier d'état-major de li 'isioD, qui m'avait accompagné, rapporta i
le qui BÎgnitie, mel en Dote 'War(eD«lebea : - Moltkt. u'il soil le chef d'élat-major général de l'ariu^e et le priluieilier du roi, même en ce qui concerne la direction ft ille, n'a ni autorité aur moi, ni le droit de me donner du
son général la décision du prince, et Tassant fut contremandé (1). »
"Qu'est donc le général de Moltke? » Voilà, ce semble, une parole bien irrévérencieuse, où perce même une nuance de dédain jaloux. Elle est toute une révélation des tiraillements consécutifs à une situation anormale, et laisse pressentir la menace des plus graves conflits. Le bon sens des généraux prussiens, et probablement aussi la rapidité d'opérations très heureuses, ont écarté celle-ci. Elle n'en a pas moins existé de façon assez précise pour montrer tout ce qu'un pareil dédoublement peut, surtout au début, présenter de délicat. Une fois consacré par le succès, ses inconvénients disparaissent; chacun, au surplus, se rend compte qu'il u'est qu'apparent, et que la direction générale émane bien réellement d'un cerveau unique. La confiance accordée par le chef nominal à son mentor devient si entière, si absolue, si intangible, que celui-ci peut uniformément, quand cela est nécessaire, trancher dans le vif et décider de tout, sans même en référer, sinon après coup, à l'éditeur responsable. On le sait si solide que personne n'ose le battre en brèche ou même se choquer de sa toutepuissance. Quant à lui, tout en s'effaçant devant la personnalité plus haute dont il émane, il agit en maître indiscuté.
C'est ainsi que les choses se sont passées en
(1) Cardinal de Widdern, d'après Wartensleben, loc. cit., p. 178 et 179* — Lés Souvenirs de Wartensleben ont paru en 1897, à Berlin.
g qu'oD relèYc, pendant tout le coursJ jne, une seule velléité d'indépeDdaiu le à celle du générai de Mansteio. Id
toujours été religieusement écouté ( i ses instructions ont soulevé, très rsn illeurs, certaines récrimiDations, i<a ins à parler un peu plus loin, celles niquement la matière des ordres, jamii lalité de leur auteur. Aussi bien, quai t appelé à juger ces divergences, se gai
désavouer son chef d'état- major. Ill> juait tout simplement la réclamation D lit d'y répondre; puis il signait. Ceuxf)
été pris une fois n'avaient, en cou»
ulle envie de recommencer, tme de commandement, dans les arméti is, se résumait donc en ceci. Un dirKpérations, ordonnant au nom du roi, p"
d'instructions assez générales, appelée!
que le grand état-major élaborait, lii^ voyait, corrigeait et adressait ensuite a»
ants d'armée. Ces directives indiquaiei* n générale, la manœuve à exécuter, so>
concept d'ensemble, rien de plus. A lei^ commandants d'armée donnaient à leuK 'mée des ordres d'exécution, et ces de rédigeaient de nouveaux, plus déuilléi' nstanciés et surtout très précis, desùaé entes unités subordonnées. De la sorte s ou services savaient toujours dans qw îées ils devaient agir, quel résultai i»
devaient poursuivre et par quels moyens ils pouvaient l'obtenir. Il n'y a pas à le nier, cette méthode, dont les Prussiens furent les initiateurs, est irréprochable. C'est la seule qui assure, en même temps que l'unité de vues, la convergence des efforts, le développement des initiatives et le concert des volontés. Elle est parfaitement logique, et conséquemment féconde. Elle est devenue de règle partout aujourd'hui.
Au surplus, le général de Moltke en a bien été réellement l'inventeur. Personne avant lui ne l'avait employée, pas même Napoléon, dont le chef d'ëtat-major allemand a cherché partout ailleurs à suivre de si près enseignements et procédés. Et, sur ce point unique, nous devons à la vérité de convenir que l'élève a été supérieur au maître. Sa méthode de commandement, infiniment moins personnelle que celle de l'empereur, est aussi beaucoup plus raisonnable, en ce qu'elle laisse à chaque organe sa part d'activité nécessaire et ne subordonne jamais le fonctionnement complexe d'une armée à la prévoyance d'un cerveau unique, si prodigieux soit-il. Elle fait appel à tous les concours, et utilise ' toutes les compétences. Napoléon n'exigeait que de la bravoure et une soumission aveugle à ses ordres. Il est des cas où ce n'est pas assez.
L'empereur dictait en personne toutes ses instructions, soit à ses aides de camp, soit à des secrétaires, avec une rapidité telle que personne ne pouvait traduire sa pensée autrement que par une
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très abrégée. Les brouillons inform nus étaient ensuite mis au net, soumii iture qui se bornait, le plus souve" aphe, et le document parvenait aloni néral, chargé de faire exécuter les dét il contenait. Le mie de ce dernier éti ni d'un agent d'enregistré nient et de tran u d'expédition, car il n'avait à prendi lême aucune décision (I). Une seul irectrice, un seul maitre et régulateui . Tout passait par lui, dans l'ensemblei étail, et personne n'était jamais admis:
' en quoi que ce soit à l'enfantementè ptions ou de ses projets. Le secret le |ilii gnait sur ceux-ci, jusqu'au moment oi lit de les réaliser, et le maître ne 1« : que quand il le jugeait indispensable.' i-même toutes les questions militair»
fttives, fonctionnelles, et son attentions!
idifFéremment du projet d'opéralion I' i OU le plus subtil à la moindre affa^n ement ou de remonte, ireau gigantesque embrassait sans efforu 1 elîroyable, à laquelle dix existences om uraient pas suffi. Mais, par cela même,' mme l'a très justement écrit un office « une anomalie véritable, une situaliM
e suis rien dans l'armëe, écrivoll Berthier i Saoï'^ 07. Je reçois au nom de l'empereur le rappo/l ^ iréchanx et je ligne eea ordreB pour lui, Ainsijt'»'
monstrueuse, que les lois immuables de la nature devaient mettre tôt ou tard à néant. On ne Ta que trop vu dans les campagnes de 1812 et de 1813, où les lieutenants de Tempereur, déshabitués de penser et d'agir par eux-mêmes, sont devenus une proie facile pour des adversaires de second et de troisième ordre, toutes les fois qu'ils ont eu à opérer loin du maître et sans son inspiration directe. V
Le rôle des officiers d'état-major était, par des procédés de cette sorte, réduit à un métier de scribe ou de courrier. Aucun d'eux n'avait jamais à se préoccuper de 1^ partie conceptible de la guerre ni même à en calculer les éléments. Ils n'en connaissaient que le côté matériel et tout d'exécution. Parfois, les aides de camp de maréchaux avaient à rédiger quelques ordres, inspirés d'une lettre particulière de l'empereur, et c'était tout. Pour le reste ils enregistraient ou transmettaient sans commentaires. On ne fait point ainsi son éducation.
D'ailleurs, les ordres de Napoléon n'arrivaient pas habituellement aux intéressés dans leur intégralité constitutive. Le major général, ou ses adjoints, en faisaient autant d'extraits séparés qu'il y avait de destinaires, en sorte que chacun de ceuxci ne recevait que la partie le concernant spécialement. Il restait donc dans l'ignorance absolue de la situation gépérale, et de celle même où se trouvaient les corps placés à ses côtés. L'empereur était là, dira-t-on. Pas toujours, hélas! Et, quand sa présence n'éclairait pas les ténèbres, on se faisait
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rce que nul ne savait au juste quel pai ni braver une responsabilité à laquell ivait préparé.
: la stratégie allemande, bien qu'imité e Napoléon, reste incomparablement au e son modèle, le système de comnnande los adversaires a été, pendant la dernièF e meilleur qui ait été encore connu omme sans génie, mais bon calculateu pratique, s'est parfaitement rendu compta irait jamais, ni lui ni personne d'ailieuri à concentrer dans sa main tous les tili irs de la lourde machine qu'il devait . La leçon des dernières campagnes it
était là pour lui montrer que, mène le intelligence humaine est assez vasU lermettre de tout oser, sa puissance de a a des bornes. Il ne voulut donc pK T une expérience périlleuse, et, comprt
le rôle de directeur stratégique coostili seul, une tâche suffisante pour absorbe:
re son activé cérébrale, il laissa à d'autre ! matérialiser ses propres conceptions, là ce qui s'appelle tout bonnement divisa . A le faire, on étonne peut-être moiK é, mais on trouve une facilité dont s'af nt les facultés moyennes, et surtout pb
Et la preuve en est dans la comparais»
tats obtenus à l'aide des deux méthodeS' lint de vue de la commodité qu'à celui il«j
Lorsque au début de la campagne de 1806, il, fallut assurer le débouché de la grande armée en Saxe, après le franchissement des défilés de Thuringe, le maréchal Berthier, major général, dut expédier aux différents chefs d'unité ou de services seize ordres différents ou instructions diverses. Le 4 août 1870, le prince Frédéric-Charles organisait le passage de la Hardt par les six corps de son armée au moyen d'un document unique, dit ordre général d'opérations, qui contenait trois pages, exactement, et où se trouvaient déterminées de la façon la plus large, mais aussi la plus précise, les mouvements de chacun des corps, ceux de leurs convois et de leurs parcs, le stationnement de leurs avant- gardes, la profondeur de leurs cantonnements, leurs zones de marche et de ravitaillement, en un mot tout ce qu'il leur était nécessaire de connaître. Nul ne pourra nier qu'avec une très sensible économie de temps, il ait ainsi réussi bien mieux à coordonner les phases d'une opération dont le succès dépendait principalement de certaines conditions indispensables d'unité, d'accord et de simultanéité.
Ainsi, ordre d'opérations pour les armées, ordre de mouvement pour les corps d'armée et les unités subordonnées : en cela se résumait l'exercice intégral du haut commandement allemand en 1870.
« Les mouvements une fois arrêtés à la suite d'un entretien verbal, dit de Goltz, le roi Guillaume abandonnait à son chef d'état-major, le général de Moltke, le soin de communiquer les ordres d'exé-
cutîon aux différentes armées, dans la forme qi jugeait convenable. Ces ordres portaient la sigi ture du chef d'état-major, mais ils n'en avaient j moins Tautorité des rescrits royaux (1). w Ils aff^ taient au début la forme de télégrammes conc tellement concis qu'ils ne tardèrent pas à deve insuffisants (2). On les remplaça bientôt par i fameuses directives, dont le nom, « dû au hasî et malsonnant à une oreille allemande » (3), cl quait si fort de Goltz, mais qui avaient le grs avantage de guider l'initiative de chacun, tout la respectant.
Elles avaient pour objet, nous dit le grand él major, « non pas tant de régler la conduite imr diate du subordonné par des ordres précis, que lui indiquer les idées générales sur lesquelles devait guider son action. Ces idées générales î vaient de bases à ses résolutions, lesquelles étai prises en toute indépendance. « Le comman ihent supérieur s'abstenait donc, de parti pris, toute ingérence dans l'exécution de la guerre, q savait confiée à des mains sûres. Le haut de d'instruction auquel étaient arrivés les états-ma et les officiers de l'armée allemande, le dress émérite des troupes, la préparation intensive guerre qui avait constitué, de façon absolue
(1) COLMàR VON DER GoLTZ, la Nation armées tradu Monet. Paris, Westheusser, 1891 > p. 101.
(2) La Guerre franco-allemande^ par le grand état-major sien, II, p. 154 et 155.
(3) La Nation année, p. 123.
labeur de temps de paix, tout cela permettait de risquer, sans danger, une tentative de décentralisation unique encore dans les fastes militaires, et se conciliait assez bien avec l'impuissance physique relative du roi et son mentor.
Ceux-ci pouvaient généralement se dispenser de vivre au milieu des troupes dont les mouvements de détails échappaient à leur compétence, et se donner un bien-être dont leur corps fatigué n^auraitpuétre privé impunément. C'était là un accommodement dont il fallait bien se contenter, faute de chefs jeunes et vigoureux. Ce n'était que cela. Von der Goltz y voit un bénéfice, et ses raisons sont assez spécieuses pour que nous nous y arrêtions un instant.
« Il est certain, dit-il, que le commandement supérieur, en particulier, aura un grand avantage à se tenir à une certaine distance des théâtres d'opérations des différentes armées. Il doit, en toute circonstance, représenter la force motrice de la machine; il doit constamment être prêt, s'il voit un sous-ordre hésiter, à assumer la responsabilité; il doit apprécier en toute indépendance l'importance relative de toutes îles opérations. Aussi doit-il être soustrait à l'agitation, aux inquiétudes, aux alarmes que comporte la vie journalière des troupes au tonlacL de l'ennemi. Un calme parfait doit régner dans l'atmosphère qui l'environne. Ce n'est que dans de rares circonstances décisives quil devra pénétrer dans la zone orageuse de la guerre^ pour prendre ses déterminations sous l'inlluence directe
de ce milieu. S*il le fait trop souvent, toute d'ensemble disparaîtra, et le spectacle de la m paralysera peu à peu les résolutions (1). »
J ^imagine que Tauteur, en argumentant c sorte, visait surtout à Tapologétique, et qu'on point trouvé sous sa plume des aphorismes étrangement sophistiques s^il ne s'était a| flatter Tamour-propre d'un monarque sept naire, à qui un séjour, quelque peu prolongé la (( zone orageuse de la guerre » ne pouvail convenir. Aussi von der Goltz se garde-t-il d ter et n'hésite-t-il pas à se contredire lui-i quelques pages plus loin en affirmant l'inconvi qu'il y a pour le haut commandement à se du a vivifiant contact des troupes » (2), et la i site non seulement de « pouvoir à tout m< tâter le pouls de l'armée » (3), mais « d'éprouver quelque peu les souffrances dor abreuvées les troupes » (4).
Ce qui revient à dire que le haut command s'exerce malaisément au bout d'un fil télégraj et que, sans exposer inutilement une existent cieuse à plus d'un titre, le chef qui le déti* tenu à la présence réelle. L'oubli de ce pré< entraîné pour l'armée allemande, à plusiei prises, des conséquences fâcheuses, et qui ( pu devenir graves. Il en sera question plus l
(1) Xa Nation armée ^ p. 141.
(2) Ibib., p. 143.
(3) Ibid.
(4) Ihid., p. 144.
En résumé, si le système de commandement dans cette armée était, en 1870, théoriquement irréprochable, il présentait dans la pratique certaines défectuosités, dont la plus sérieuse provenait du grand âge des généraux en chef. Le résultat final n^en a pas été compromis, c'est vrai; mais qui peut affirmer qu'il n'aurait pas été influencé, dès les premières rencontres, sans notre irrémédiable inertie?
Admettons un instant que la concentration française en deux groupes, qui fut ordonnée^ sans être même ébauchée, se soit réellement efifectuée le 4 août. L'exécution du plan de campagne allemand, dirigée de Mayence, n'en aurait au début subi aucune modification. Il v aurait eu, comme il y a eu, une bataille de Wœrth et une bataille de Spicheren, mais combien di£Férentes dans leurs conséquences! La première n'aurait même probablement pas été perdue; peu importe. En tous cas, l'Alsace nous restait, premier point. Quant au passage de la Sarre par la P* et la !!• armée, il devenait singulièrement problématique. La résistance de notre 2* corps, qui venait de jouer à son insu le rôle d'avant-garde générale, permettait à l'armée de Lorraine de foncer sur tous les corps allemands, dispersés en colonnes de route et coincés dans des terrains insuffisants à leur déploiement, et Dieu sait ce qui aurait pu en advenir. Et alors, que restait-il du plan allemand? Pas beaucoup plus qu'un souvenir, avec pas mal de rejjrets. Je ne veux pas dire que ce fût pour nous la vie-
s ARMI^ES ALLEMANDES KN ISIO
ive, mais seulement que ces é X Allemands une situation nouvelle, i particulièrement délicate à laquelle r d'urgence. Le généralissime était da d'intervenir, de prescrire des disposi ates à des nécessités immédiates, en e acte de commandement. Or, il étaili *our arriver sur les lieux, il lui fallail i, pour le moins. Sinon, il devait agir ilégraphe, sur le seul renseignement de lombreuses sans doute, mais peut-être lent explicites et même contradictoires ont perdre pour n'être pas présent. , dira-t-on, une crise inattendue et que alors ne faisait prévoir. Sans doule:
uerre, les crises surgissent presque toulément et se succèdent souvent pendaal journées. Leur dénouement peut iépendre du plus ou moins de clairl'audace ou d'ingéniosité d'un chef . Le plus souvent, il exige l'interveommandement suprême, surtout qumé armées modernes aux multiples arti- 5'imagîne-t-on Napoléon abandonna»!
!Qants la traversée du Frankenwald en sstant de sa personne à Strasbourg ou pendant que l'avant-garde de Mural I Saalburg et à Schleitz les avant-posles ien? Il n'avait pas le télégraphe, c'est je crois que, même l'ayant, il ne te tranquille à pareille distance de « la
zone orageuse de la guerre » , au moment même où les opérations actives commençaient. Il est juste d'ajouter qu'il avait trente-sept ans.
Veut-on un autre exemple, tactique celui-ci? La bataille de Saint-Privat va le fournir. Ici, la lutte s'était engagée et se poursuivait suivant un plan prémédité, dûment étudié et nettement exposé. Il s'agissait, pour les Allemands, d'attaquer un ennemi dont les positions étaient en partie reconnues, de le fixer sur ces positions, puis de le déborder par sa droite, en utilisant une supériorité numérique indiscutable et indiscutée. La seule difficulté était qu'on ne connaissait pas très bien l'emplacement de cette droite, et qu'on avait beaucoup tâtonné avant de la déterminer approximativement. Mais ce n'était là qu'un détail, une question de temps, qui devait fatalement se résoudre à un moment ou à un autre, car l'ennemi se défendait sur place et n'opposait aucune manœuvre à la manœuvre commencée.
Il semblait donc qu'une fois le premier coup de canon tiré et l'exécution du plan d'engagement suffisamment bien amorcée, il n'y eût plus qu'à laisser faire, et que le rôle du généralissime pût se borner à exalter par sa présence le courage de ses soldats. Une pareille attitude répondait d'ailleurs parfaitement à l'état physique du roi de Prusse et de Moltke, tous deux très fatigués par trois dures journées de marche, sinon de combats (Ij. L'un et
(1) Ni le roi ni Moltke n'avaient ét6 présenk» sur les champ de bataille de Borny et de llczonville. Il les parcoururent seule-
brables escadrons qui se tenaient impassibles derrière nos lignes soient sortis tout à coup de leur immobilité funeste, pour se jeter à corps perdu dans la cohue sans nom des régiments prussiens à bout d^haleine, à bout d^hommes, à bout de muscles et de cœur! C^était le désastre. Et que restait-il aux Allemands pour l'endiguer? Un seul corps intact, le 11% que ce fou de Steinmetz était en train, sous les yeux mêmes du roi, de jeter tout entier, et en masse, dans le goulot de Saint-Hubert, large tout au plus pour dix hommes de front!
Un généralissime suffisamment jeune et actif aurait songé depuis longtemps à cette éventualité périlleuse. Il aurait galopé d'une aile à l'autre, et dirigé à temps vers le point menacé cet unique soutien dont pouvait dépendre le sort de la journée. II n'eût pas laissé Steinmetz faire à sa tète, et buter à trois reprises, comme un sanglier, contre des positions inexpugnables, où il n'y avait à récolter que la mort. Il se serait fait reconnaître, non pas à cette impassibilité olympienne, qu'impose aux vieillards la raideur de leurs membres usés, mais à une activité essentielle et féconde, celle de Turenne, de Condé, de Frédéric et de Napoléon. Il eût commandé ; Moltke ne l'a pas fait.
Si donc la conception et la préparation de la bataille décisive de Saint-Privat font honneur au chef d'état-major des armées allemandes, on peut affirmer que ni lui ni le roi n'ont coopéré en quoi que ce soit à son exécution, et que la victoire définitive a été due uniquement aux deux causes sui-