CHAPITRE III
Après TaÉFaire de Spicheren, les forces allemandes réunies sur la rive gauche de la Sarre et aux abords de Sarrebrûck étaient restées deux: jours immobiles. Elles avaient à se remettre de la. secousse et à réfléchir, avant de s^aventurer de nouveau.
Pendant ce temps, nos corps de Lorraine, miraculeusement échappés à un péril des plus graves, se dirigaient concentriquement vers Metz, après uil simulacre de prise de position sur la Nied française. L'empereur eût désiré les ramener à Châlons, avec le corps Canrobert qui venait de rejoindre, un peu écorné en route; mais le maréchal Bazaine, investi depuis peu du commandement suprême, en avait déjà, très vraisemblablement, décidé autrement.
Quant à Moltke, il attendit jusqu'au 9 pour prendre une décision, dictée par la pensée que les Français se retiraient non pas sur Metz, mais sur Verdun. Son ordre prescrivait à la P* armée de les suivre immédiatement, et, à la 11% de franchir par son aile gauche la Moselle en amont de Metz, afin
de leur couper la retraite avant leur arrivée sur la Meuse.
Une série de marches assez pénibles, exécutées sous une pluie battante, amena la P" armée, le 13 au soir, sur la Nied française, le long de laquelle s'établirent le I" corps à droite et le VII" corps à gauche, entre Hayes et Gourcelles. Le VIII* corps Testait en arrière, sur la Nied allemande. Une des deux diTisions de cavalerie couvrait la direction du nord, à Vry; une autre, celle du sud, à Pontoy et Mécleuves. Le quartier général s'était établi à Varize, à 18 kilomètres en arrière de taile droite. Les avant- postes, tenant une ligne distante de 5 à 6 kilomètres des forts de Metz, occupaient le front Sainte-Barbe-Laquenexy.
« Le contact perdu depuis le 7, dit Widdern, élalt alors repris à l'ouest de la Nied française, sur tout le front de la I" armée, et les positions et campements des Français se déroulaient tout d'un coup, comme un vaste panorama, du bois de Grinaont à Nouilly, Bellecroix, Borny, Mercy et Magny. » Toute l'armée du Rhin, sauf le 6* corps, était en effet réunie dans un immense camp, sur le plateau à l'est de Metz, entre la route de Nomeny et celle de Bouzonville. Sa cavalerie était resserrée î>ur elle; ses avant-postes nuls ou, du moins, tellenoent rapprochés qu'ils pouvaient passer pour des avant-postes de combat. En un mot, sa concentration était telle qu'on y devait voir bien plutôt l'indice d'une offensive résolue et prochaine que les préparatifs d'un mouvement rétrograde imminent.
Cette impression ne paraît pas, cependant, aroif été ressentie par le chef d'état-major de la I" armée. général de Sperling, que Steinmetz avait envoyé parcourir la ligne des avant-postes. Si nous nous en rapportons à Widdern, cet officier général envisagea eÉFectivement Téventualité d'une attaque brusquée, mais sans y croire, et il fit partager son sentiment à Steinmetz, puisque celui-ci pensa pouvoir, de sa propre autorité, lancer un gros détachement contre la place de Thionville, pour essayer de la surprendre et de l'enlever. Et ici se place un incident qui, bien qu'en dehors de notre sujet. mérite une mention rapide, parce qu'il donne une vision précise et caractéristique des procédés de guerre allemands. .
Il y avait, à l'un des régiments de la 3* division de cavalerie, un réserviste prussien qui, fait prisonnier dans une escarmouche du début, arait été amené à Thionville, et y était resté jusqu'au 12 août, jour où il avait réussi à s'évader. Contraint de travailler aux fortifications, il avait examiné avec attention les défenses de la place, et reconnu un gué situé à quelques centaines de mètres des remparts, en amont, par lequel il se faisait fort d'amener les troupes d'assaut contre le point le plus faible et le moins bien gardé. H savait que tous les matins, à quatre heures, les portes, sur un signal donné, s'ouvraient. Il connaissait la force de la garnison, sa composition et son peu d'importance. Bref, il fournissait des reaseignements intéressants et nets, que confirmait,
quoique avec moins de précision, un garde mobile de cette garnison, fait prisonnier peu de temps avant.
C'en était assez pour que Taventureux Steinmetz Tît là quelque chose à tenter. Le 13 au soir, il ordonnait donc au général de Gneisenau d'emmener sa brigade, un escadron, une batterie, un détachement de pionniers, et d'aller, avec le réserviste comme guide, à la conquête de la petite forteresse lorraine, dont la chute immédiate ne présentait cependant qu'un intérêt médiocre. Se priver ainsi du concours de six bataillons, en cas d'une attaque, dont la possibilité n'était pas discutable, et qui aurait amené contre la T" armée des forces très supérieures, constituait au surplus une imprudence* Mais on sait que Steinmetz n'était pas homme à se laisser arrêter par semblable considération.
Gneisenau partit donc la nuit, avec toutes les précautions désirables, mais ne réussit pas. La place faisait bonne garde, et la rivière, grossie par les pluies, avait noyé le gué. Après avoir essuyé quelques coups de canon, qui, à la vérité, ne lui firent pas grand mal, la colonne dut rétrograder. Mais, au retour, le 16, elle ne trouva plus l'armée, que les événements avaient poussée vers le sud, et elle ne put rejoindre celle-ci que le 17, après une expédition dont la stérilité se compliquait d'une extrême fatigue et d'une fâcheuse déception. Gomprend-on que, dans une armée au contact, et soumise aux plus graves incertitudes, un détachement de cette importance puisse être décidé, sans que le
haut commandement intervienne, et sans même qu^il en ait été informé, sinon après coup?
D^ailleurs, Steinmetz, accoutumé à n^en faire jamais qu'à sa tète, ne devait pas tarder à aggraver sa faute par d'autres plus inexcusables encore. Le 14, à une heure du matin, il recevait du grand quartier général un ordre de première importance, où la manœuvre projetée par le haut commandement était très nettement expliquée, cette fois. « D'après les nouvelles parvenues ici, y était-il dit, l'ennemi avait encore aujourd'hui, avant midi, des forces importantes à l'est de Metz, à Servigny et Borny (Ij >• En conséquence et en vue d'une attaque possible, le grand état-major voulait assurer à la I" armée, plus particulièrement exposée, le concours éventuel de deux corps de la 11% laquelle continuerait pour le reste son mouvement tournant par le sud de Metz, mouvement destiné, d'après les combinaisons antérieures, à nous prendre à revers. Il était donc prescrit :
1* A la I" armée, de se maintenir le 14 sur la Nied française, mais en poussant en avant des avantgardes^ avec mission d'observer si l'adversaire se retirait ou préparait une attaque ;
2" A la II* armée, placée à gauche, c'est-à-dire au sud de la I", de continuer sa marche vers la Moselle, qu'elle devait aborder entre Marbache et Pont-à-Mousson, mais en laissant deux corps eo arrière, le III' à Pagny, le IX* à Buchy.
(1) CARDINAL DE WiDDEBN, Crise de Borny.
« Placés à un mille (7 k. 500) seulement de la I" armée, disait Tordre d'opérations, ces deux corps seront en état d'intervenir, en rompant à propos, si un combat sérieux vient à éclater devant Metz. D'autre part, la I" armée pourra arrêter par une attaque de flanc tout mouvement offensif de l'ennemi dans la direction du sud. » Enfin, il était prescrit à la cavalerie des deux armées de pousser le plus en avant possible, de manière à gêner la retraite éventuelle de l'ennemi par la route de Metz à Verdun. Si cette retraite s'accentuait, la I" armée aurait alors à suivre la 11% en laissant sur la rive droite de la Moselle seulement une division.
On conviendra que rien ne pouvait être plus clair que ces instructions. Elles indiquaient formellement que le projet fondamental était toujours de couper la retraite à l'armée française entre Moselle et Meuse. Mais comme le séjour prolongé de cette armée à l'est de Metz, alors que deux corps allemands avaient déjà atteint les passages de la Moselle en amont de la place, et que la cavalerie battait l'estrade de l'autre côté de la rivière, « paraissait étrange au grand quartier général » (1), il y avait lieu de se prémunir contre le danger du retour possible, bien que tardif, des Français à une tactique vigoureuse, et de se garer contre un coup de boutoir où leur inconcevable immobilité eût trouvé sa seule excuse. Dans cet ordre d'idées, on chargeait, jusqu^à changement de situation, la P* armée d'ob-
(i) CàRDIHAL DE WlDDERN, loc. ciU
server avec soin, mais sans se montrer agressive Si elle était attaquée, elle pouvait compter sur le concours de deux corps d'armée de la 11*. Et, pi réciprocité, si c'était contre cette dernière que les Français se tournaient, elle devait les prendre en flanc pendant le mouvement qu'ils seraient obligés alors d'exécuter vers les passages de la Moselle, c'est-à-dire vers le sud. Tel était le programme dont Moltke venait d'arrêter les dispositions très simples, et réellement habiles d'ailleurs.
La première chose que fit Steinmetz fut, au lieu de le communiquer à ses subordonnés principaux, de le mettre dans sa poche. Lui, si avide de participation aux décisions du généralissime, et si âpre à en réclamer la communication complète, jugea sans doute que ses agents n'avaient ni le ménie désir, ni le même besoin. Il les mit à ce régime d'exclusion contre lequel il avait protesté naguère, et, tout en se tenant éloigné d'eux de presque une journée de marche, il les laissa sans instrucûoas comme sans renseignements.
Son ordre se bornait à indiquer que la I" armée resterait, le 14, sur ses emplacements du 13. Des mouvements de la 11% pas plus que de la réciprocité possible des actions éventuellement combinées, il n'était nullement question. Seule, la 1" division de cavalerie, chargée du côté de Pontoy de couvnr le mouvement du prince Frédéric-Charles, fut brièvement mise au courant de ce que ce mouvement devait être ; encore ne lui disait-on rien de la situation de sa propre armée, la P% en sorte qu'elle dut
ignorer si celle-ci s^ébranlait elle-même ou bien restait en position.
Voilà, il faut en convenir, des procédés de commandement singuliers, et il serait vraiment inique qu'après les avoir tant déplorés dans Tarmée française où il ne provenaient d'aucun parti pris, on ne les stigmatisât point dans Tarmée allemande, qui ne les a, il est vrai, pratiqués que quelquefois, mais toujours dans un esprit de défiance injusfiée, de raideur insupportable et de hautaines susceptibilités. Ils se compliquent ici d'une insuffisance rare qu^un rapide examen de la situation va faire ressortir.
L'obéissance militaire, dans les degrés élevés de la hiérarchie, ne saurait se borner à une observance littérale des prescriptions émanées du commandement supérieur. Encore que celles-ci soient d'ordre impératif, elle impliquent de la part du chef subordonné une conception suffisante des intentions qu'elles révèlent et un esprit assez préparé aux responsabilités pour matérialiser ces intentions dans une exécution adéquate aux exigences de la situation dont elles s'inspirent. Le rôle d'un comi&andant d'armée ne saurait se réduire à celui d'une boîte aux lettres, qui transmet intact les documents qu'elle a reçus. II comporte aussi une large part d'initiative personnelle, laquelle se manifeste par l'extension des directives^ obligatoirement condensées, à la dimension exacte du théâtre d'opération a£Férent à chacun des corps de l'armée et par leur application à des cas déterminés. Il exige, au
total, que Ton transcrive d'abord ces directives, qu'on les explique ensuite, enfin qu'on les déTCloppe. Le général de Steinmetz Ta-t-il interprété de la sorte? Il n'y paraît guère en vérité.
Prescrire à la I" armée de rester sur place, c'était bien lui communiquer la lettre de Tordre du généralissime, mais sans en traduire l'esprit. Ce n'était même pas se conformer assez étroitement à des prescriptions formelles.
Moltke avait ordonné, en efiFet, de pousser en avant les avant-gardes; or, on laissait celles du I" corps aux Étangs et à Pont-à-Ghaussy, c'est-àdire tout près de leurs gros. Il y avait à cela certaines raisons que l'on verra tout à l'heure. Encore eût-il fallu les dire. Il avait désiré que la cavalerie allât, de l'autre côté de la Moselle, gêner la retraite éventuelle de t ennemi; et les deux divisions de cette arme restaient sur la rive droite (1). Enfin, le
(1) Widdern nous donne de ce fait une explication spécieuse, sans toutefois excuser Steinmetz. « L'ordre donné de faire franchir la Moselle à des détachements en aval de Metz, dit-il, n*ayait pas été exécuté par la 3* division de cavalerie, d*abord parce que la cavalerie allemande de 1870 n était pas habituée au passage des rivières^ exercice auquel elle a été entrainée depuis, et, en second lieu, parce que le commandant de Varniée ne donna pas expressément l'ordre d* exécuter cette opération. Sans doute, tous les canots disponibles dans le secteur de Metz. entre cette place et Thionville, avaient dû être transportés en ville, si tant est qu'il y en eût beaucoup. De sorte qu*une seule patrouille de cavalerie, faite par le 7* uhlans, passa sur la ri?e gauche, au moyen d'un bac, en aval d'Qlgy; mais elle oe s'avança qu'à la lisière occidentale d'Hauconcourt. Elle y apprit par les habitants qu*au nord de la c Maison-Rouge » , près de Metz, il n'y avait pas de troupes ennemies sur la rive gauche. •
VIII* corps, gardé tout entier sur la Nied allemande, était hors d'état de concourir efficacement, du fait de son éloignement, à une action possible, soit que Varmée se battît droit devant elle, soit qu'elle eût à prendre les Français en Sanc. D'ailleurs, aucun des corps d'armée n'était avisé de ce qu'il aurait à faire, le cas échéant.
Ici, la critique est trop aisée, vraiment; et Steinmetz, comme commandant d'armée, se montre tout juste à la hauteur d'un Bazaine. Des Allemands eux-mêmes le lui font entendre, sans beaucoup de ménagements. « La position prise le 13 par la I" armée, dit Widdern, était telle que la concentration et le groupement des forces en vue de l'attaque de Sanc éventuelle eussent demandé un temps énorme. On pouvait donc attendre du commandant de l'armée un ordre fixant les dispositions nécessaires pour porter rapidement sur Metz des forces convenables (1) . Le général de Sperling, chef d'état-major de la T" armée, sollicita en vain des prescriptions dans ce sens. » N'est-ce point là une scène identique à celle qui devait se passer le lendemain au quartier général français, quand, le maréchal Bazaine avant obstinément affecté la route de Gravelotte à l'écoulement de toute l'armée, l'étatmajor général sollicita en vain des ordres plus
(1) L'auteur prend la peine d'indiquer ces dispositions, qui eussent dû consister à condenser les colonnes, à porter l'artillerie en tête de celles-ci, à rapprocher le VHP corps du centre, ou mieux encore de l'aile gauche, pour être prêt plus tôt à reprendre le mouvement vers la Moselle, si les Français continuaient leur retraite, etc.
logiques^ ou plutôt moins absurdes? C'est à se demander vraiment lequel de ces deux hommes fût venu à bout de Tautre si on les eût laissés seul à seul.
Cependant, la méfiance de Steinmetz vis-à-vis de ses commandants de corps, et son silence inexcusable sur les intentions du généralissime commeDçaient à porter leurs fruits. Nulle part on ne lançait de reconnaissances, comme il Teût fallu si Ton voulait sérieusement contrôler les faits et gestes de Tennemi. Les généraux de Zastrow et de Manteuffel, livrés à eux-mêmes, choisissaient leur position de résistance éventuelle, le premier en arrière, le second en avant de la Nied. Et le commandant de Tarmée, impassible et muet, restait dans son quartier général de Varize, à 18 kilomètres de ses corps de première ligne, sans paraître se préoccuper le moins du monde des redoutables éventualités que le moindre incident pouvait provoquer! Celles-ci n^allaient pas tarder à se produire, sous forme d*nne rencontre imprévue, contraire encore une fois aux intentions du haut commandement, et déchaînée, sans souci des conséquences, par la téméraire initiative d'un sous-ordre. C'était la troisième fois, en moins de huit jours, que pareil fait se produisait (1), et sa fréquence, si elle dénote chez les généraux prussiens un esprit d'offensive caractérisé, enlève assurément à la direction supérieure quelques
(i) Les batailles de Wœrth et de Spicheren avaient été, le 6 août, engagées toutes deux à l'encontre des ordres formels du haut commandement.
rayons de l'auréole dont on a voulu la couronner.
L'avant-garde du VII* corps, commandée par le général- major von der Goitz, mais aux ordres directs du commandant de corps d'armée (1), était postée au delà de la Nied, à l'ouest de Laqueneicy. Elle comprenait la 26* brigade (6 bataillons) , 3 escadrons et 2 batteries. Un bataillon de chasseurs, qui lui était adjoint, occupait des bocqueleaux en avant et le village de Mercy.
De ces points, on avait pu voir distinctement, pendant toute la matinée du 14, les premiers mouvements exécutés par l'armée française pour entamer la retraite prescrite la veille par le maréchal Bazaine, et qui devait amener nos forces sur le plateau de Gravelotte. Comme cette retraite commençait par la droite, c'est-à-dire juste en face au VII" corps, on n'y pouvait conserver aucun doute sur sa réalité. Von der Goltz résolut de l'entraver, et, sans en demander la permission, il fit rompre, à trois heures et demie, le bivouac de Laquenexy, pour porter sa brigade en avant.
Cet acte de hardiesse n'ayant pas eu pour les Allemands les conséquences fâcheuses qu'on aurait pu craindre, la Relation officielle n'a pas osé le censurer. Mais comme, d'autre part, il était malaisé de l'approuver nettement, l'ingéniosité des officiers de la section historique de Berlin a tourné la difficulté, en présentant les faits sous un jour apprêté qui leur donne une couleur de logique.
(1) G^RDlNàL DE WiDDERN, loC. cit.
a En présence de la situation reconnue, ont-ils écrit, le général von der Goltz crut devoir agw immédiatement. Essayer d'entraver les projets des Français et de retarder autant que possible le mouvement de retraite qu'ils projetaient, lui paraissait une tentative justifiée par toutes les règles de la guerre, et imposée par la situation stratégique du moment. En outre, F alarme donnée au /"^ corps et Us mouvements qui en étaient résultés semblaient faire croire que ce dernier se préparait à prendre t offensive. Le général von der Goltz résolut en conséquence d'agir de lui-même, sans aucun ordre. Il fit part aux deux commandants de division de soq corps d'armée des mouvements qu'il avait observés de la part du P' corps, puis il demanda à ce de^ nier corps, ainsi qu'à la V* division de cavalerie stationnée à sa gauche, de vouloir bien le soutenir. M
Tout cela est un peu du roman. D'abord, cette situation stratégique du moment, qui, d'après le grand état-major, était si impérative, von der Goltz devait l'ignorer complètement, puisque Steinmetz n'en avait fait part ni à lui, ni à ses chefs hiérarchiques. Tout au moins, s'il en connaissait peutêtre quelque chose, était-ce grâce à des circonstances spéciales que le grand état-major n'a pas pu soupçonner. Quant à l'alarme donnée au l" corps, Widdern nous apprend qu'elle est une fable inventée après coup, a En réalité, dit-il, elle n'eut lieu qu'après que la brigade de Goltz eut entamé son mouvement en avant. » Ainsi, aucune des excuses
Apportées par la Relation officielle n'est valable, et von der Goltz reste entièrement responsable d'un acte qui dépassait absolument ses pouvoirs.
Alors, .pourquoi Ta-t-il commis? Widdern, qui n'a pas les mêmes motifs de réserve que le grand état-major, va nous l'apprendre.
Il ne nous cache pas, tout d'abord, que von der Goltz, qui avait servi à Tétat-major de Steinmetz et connaissait le caractère emporté de son chef, éprouva, avant de se décider, des scrupules qui s'expliquent. « Ce qu'il savait de la conception sévère que le commandant de l'armée se faisait de l'obéissance et de la subordination n'était pas fait pour l'encourager. » Mais comme il avait pu se procurer, par hasard, quelques renseignements sur la situation générale, l'inaction, malgré tout, lui répugnait.
Puis, un souvenir récent et désagréable l'influençait, tt Sept jours auparavant, à la bataille de Spicheren, il s'était trouvé posté avec ses mêmes troupes sur le flanc droit de l'armée française. En continuant à marcher^ il aurait pu, sans grande difficulté, atteindre ses derrières et menacer sa ligne de retraite. La volonté de ses chefs et un concours fâcheux de circonstances avaient empêché ce chef intelligent et vigoureux d'obtenir avec ses troupes un résultat inespéré, et de compléter la défaite de l'ennemi. II n'en était que plus ardent, comme ses soldats, du reste, à désirer l'action. » Dans les ténèbres où on l'avait laissé à dessein, il cherchait donc, depuis le matin, à s'orienter. Ren-
contrant le général de Hartmann, commandant la P* division de Cavalerie, le seul, ainsi qu'il a été dit plus haut, à qui Steinmet^ ait découvert un coin du voile, il l'avait interrogé assez longuemeht. Un peu plus tard, il avait pu s'entretenir avec tin colonel de cavalerie, appartenant à la Ih armée, qui, lui, connaissait la situation générale, et avait pu en dévoiler au moins une partie. Et, telle était encore son hésitation au dernier moment, que, cë colonel l'ayant accompagné quelques instants à chetal après la levée de ses bivouacs, il lui demandai brûle-pourpoint : u Trouvez- vous que j'aie raison d'attaquer? » A quoi le colonel répondit, avec vivacité, paraft-il : « Je le trouve (1). »
Cependant, von der Goltz affirme « qu'il nevoulait pas d'un nouveau Spichereti » (2). Mais yoici que, vers une heure, un officier de réserve de la cavalerie du I" corps, qui s'en allait à cheval au grand quartier général, communique en passant la nouvelle que la 1" division de ce corps veut attaquer. A cette pensée, von der Goltz, qui n'a 1^ temps de rien vérifief, se surexcite davantage. Ilo^^ veut pas être devancé. Et, quaud des rapports successifs viennent confirmer la réalité du mouvement de retraite entamé par les Français, il ti'y tieo^ plus. Bravant la colère de Steinmetz, passant outre à un ordre formel donné par Zastrow de s'abstenir d'une action offensive, il ébranle ses troupes et Iw
(1) Cardinal de Widdern, loc. cit. y d'après les Souvenirs f^^ ticuliers du général von der Goltz.
(î) Ibid.
mène à Tattaque. « Je ne pouvais pourtant pas laisser l'ennemi se retirer tranquillement, » dira-t-il le soir à un officier du grand état-major, a II fallait que j'agisse sans perdre de temps, » écrira-t-il dans ses souTCnirs.
Il y a là une manifestation nouvelle et très sincère de cet état d'esprit si commun aux généraux prussiens, et qui fait leur gloire. L'action, toujours l'action, tel est le mot d'ordre. Que la direction supérieure s'efface, abdique ou s'égare, peu importe. On ne laissera jamais l'ennemi tranquille, on ne négligera aucune occasion de l'inquiéter, on ne lui donnera ni trêve ni merci. Ceci est la vraie conception de la guerre, la conception primordiale, dont la conduite des opérations n'est qu'une justification raisoiinée. Qui la possède et l'applique, même s'il se trompe, n'est pas coupable. A de plus hauts que lui remonte toujours la responsabilité de son erreur.
Widdern nous montre bien comment von der Goltz a subi, presque malgré lui, l'empire d'une suggestion invincible. «L'abandon par les Français d'une position particulièrement favorable, dit-il, leur était imposé sans doute par de graves événementd, vraisemblablement le passage de la Moselle par la II* armée à Pont-à-Mousson. Le commandant de l'avant-garde du VII* corps, sentant bien qu'il n'avait plus rien à faire sur la rive droite, résolut immédiatement de prendre l'offensive, afin de garder le contact de V ennemi^ d' accrocher celui-^i k plus longtemps possible^ et de le Jorcer à faire
Kl LES ARMÉES ALLEMANDES EN 1870
front avec toute son armée (1). » Ailleurs, il écrit encore : « Von der Goltz comprenait avant tout qu'il s'agissait de serrer de près Tennemi pour l'obliger à se retourner contre l'attaque allemande et à maintenir des forces considérables sur la rive droite de la Moselle. On retardait ainsi sa retrak sur Verdun^ et c était autant de gagné pour le prim Frédéric-Charles qui devait aller couper cette retraite. » La conception est parfaitement juste, nul ne le niera. Qu'elle dépasse la compétence d'un simple général de brigade, je le confesse. Mai? pourquoi ce général est-il ainsi livré à lui-même. Sans parler de l'éloignement où se cantonne deibérément le commandant en chef d'une armée en plein contact avec l'ennemi, comment se fait-il qu^ le commandant de corps d'armée, qui s'est réservé le commandement direct de son avant-garde (2), ne se trouve pas avec elle, pour la diriger et lui dicter ses décisions? Nous allons le savoir, et constater une fois encore les dangers d'un commandement trop vieux.
a Zastrow avait alors soixante-neuf ans, écrit Widdern. Ihtelligent et original, plein de bravoure et de décision, il jouissait de la confiance absolue et de l'aÉfection de ses troupes. // avait cependant perdu de sa vigueur d^esprit^ et physiquement^ ^' n^ était plus très apte à faire campagne à cause dei souffrances quil endurait à ce moment, Depvi> quelques jours ^ il était malade^ montait péniblement
(i) Cardinal de Widdern, loc. cit.
(2) Voy. plus haut, p. 79.
à cheval et ne pouvait rester en selle sans éprouver de vives douleurs. Il fut obligé de se reposer sur son chef d'état-major, plus qu'il ne l'aurait fait s'il avait été en pleine possession de ses forces... » Honorer les longs services par des grades et des honneurs, c'est bien ; mais confier à un vieillard cacochyme et valétudinaire la lourde tâche de conduire au feu 30,000 hommes, c'est dangereux.
En résumé, voici encore une bataille engagée, sans qu'on le veuille, et même alors qu'on ne le veut pas. Von der Goltz, qui connaît l'esprit de solidarité dont sont animés les officiers prussiens, a fait, aussitôt après son coup de tète, appel à leur concours. Et tous, ou à peu près, y répondent. Au 1" corps, ManteuflFel lui fait dire que, « se souvenant du soutien autrefois donné à Ki^sengen (en 1866), il va lui rendre la pareille avec toutes ses forces » . Même le IX* corps, appartenant à la II* armée, pousse sur le champ de bataille ceux de ses éléments à portée. Ce qu'on a vu à Spicheren se renouvelle. Avec une unanimité admirable, tous 'veulent aider leur camarade. Le général commandant la 13* division, Glùmer, s'étonne d'abord de la hardiesse de son brigadier; néanmoins, il se refuse à le laisser dans l'embarras. Une heure après, à cinq heures un quart, le commandant du corps d'armée, Zastrow, arrive, lui aussi, bien qu'un peu tard. Son premier mouvement est de blâmer von der Goltz; il essaye même d'arrêter la lutte. Mais, reconnaissant bientôt que c'est impossible, il hâte la marche de son autre division (la 14*')
et finit alors par convenir qu^à la place de Goltz, il aurait agi comme lui et se serait accroché à Teanemi en retraite, au moins pour un temps (II- Tout cela montre à quel point, dans Tarmée allemande, la doctrine est commune, la camaraderie puissante, la volonté ferme et hardie. C'est ud beau spectacle, en vérité, et qui fait oublier Tanéantissement du commandement supérieur!
Cependant le combat avait, sur ces entrefaites, pris une allure de violente énergie. L'armée française, toujours brave et de plus énervée par sa longue retraite, faisait tète avec la plus rude obstination. Les Prussiens, loin de gagner du terrain, se cramponnaient péniblement à celui sur lequel ils avaient si imprudemment pris pied. Ils avaient tout à craindre d'une contre-attaque énergique à laquelle, malheureusement, Bazaine, indolent et passif, étaù loin de songer, et ils se trouvaient méoie dans l'impossibilité de rompre, tant ils étaient maintenant bien accrochés. Au sud, devant Mercy et Colombey, le VII' corps subissait des pertes sanglantes ; au nord, en face de Mey et de Bellecroix^ le I" essayait vainement de déloger le corps de Ladmirault. Il était sept heures, et déjà la nuit s'annonçait, quand tout à coup un ofticier envoyé par Steinmetz vint prévenir de l'arrivée de celui-ci, et apporta en même temps à Zastrow l'ordre impératif de rompre le combat pour reprendre les emplacements du matin. Même injonction, ajoutait-il;
(1) Souvenirs particuliers du général de Zastrow^ cités p&f Cardinal de Widdern.
était faite simultanément au général de Manteuffel.
A cette communication, Zastrow et son fidèle chef d'état-major- qui ne se quittaient pas, eurent un sursaut. Gomment! rompre le combat dans les conditioqs où Ton se trouvait, après tant de sacri* &ces, et au moment où les troupes faisaient des efforts surhumains pour se maintenir! Entamer une retraite que la proximité et la force de Tenue mi rendraient infailliblement désastreuse, et cela en pleine obscurité, sans éléments de recueil, sans réserves pour dégager la ligne de feu ! Abandonner les blessés et s'avouer vaincus avant de Tétrel Impossible d'accepter solution pareille. Zastrow, très embarrassé, et redoutant singulièrement l'arrivée de son terrible chef, essaya avant tout de détourner sa colère et voulut user d'un compromis. Il fit écrire, par le chef d'état-major, sur une feuille de carnet, que « la situation présente ne permettait une rupture immédiate du combat qu'au prix de pertes considérables; mais qu'aussitôt la chose possible, il se conformerait à Tordre reçu après avoir recueilli ses blessés « . Puis, il rédigea pour ses troupes un ordre prescrivant de bivouaquer sur place, sous le prétexte » qu'il n'était pas dans les intentions du commandement qu'il soit pris une position plus rapprochée des ouvrages de la place .
Donner des instructions pour le stationnement en pleine lutte, et avant de savoir comment celle-ci finira, pourrait paraître un acte de présomption presque insensé. Mais le pauvre Zastrow ne voyait pas si loin; il cherchait à se garer tout uniment.
« Grâce à cet ordre, nous dit Widdern, il espérait enrayer du mieux possible toute ingérence directe d*officiers du quartier général de l'armée que Stein metz pourrait envoyer dans le but de faire engager un mouvement de retraite. » Et voilà à quelles compromissions on en arrive quand, au fonctionnement normal de la -subordination hiérarchique, se substitue une autorité d'autant plus brutale qu elle ne s*exerce que par intermittence et en quelque sorte par à-coups. Widdern qualifie d' « acte de sage prévoyance » Tartifice auquel Zastrow venait de recourir. En réalité, comme on le verra plus tard, ce fut simplement une « précaution inutile » .
Passons maintenant au I*" corps, où la tension n^était pas moindre, ni les consciences plus rassérénées. Là, cependant, le général de Manteuffel avait eu sur son collègue Zastrow l'avantage d'une orientation plus complète et de précieux éléments d'information. Il n'en était que plus embarrassé, en présence de la divergence absolue qu'il constatait entre les vues du généralissime et celles de son chef immédiat. Mais, pour expliquer son état d'esprit, il nous faut revenir quelque peu en arrière.
Le grand quartier général s'était, le 13 au soir, installé à Herny, sur la route de Faulquemontà Pont-à-Mousson, et aussitôt Moltke, qui, probablement, se méfiait de Steinmetz, avait dépéché vers la !'• armée deux officiers du grand état-major, le lieutenant-colonel de Brandenstein et le capitaine de Winterfeld, « qui devaient se faire une opiuiofi
immédiate et personnelle de la situation et en rendre compte aussitôt, mais qui étaient aussi les porteurs de la pensée du haut commandement (1). » Ces officiers, partis à trois heures et demie du matin, le 14, avaient, dès Taube, parcouru la ligne des avant-postes et constaté que, contrairement à l'ordre d'opérations (2), on n'y faisait aucune reconnaissance et point d'exploration.
Très surpris de cette découverte, ils coururent à Courcelles-Chaussy, où Manteuffel leur apprit qu'en fait de directive, il ne possédait que cet ordre sommaire, qu'il venait tout juste de recevoir du commandant en chef Steinmetz. a J'informe Votre Excellence que la I" armée restera aujourd'hui sur ses positions. » Pour lui, il désirait vivement attaquer. Jugeant d'instinct les choses, il ne s'expliquait pas que tenant enfin l'ennemi qui se dérobait depuis la Sarre, on ne cherchât point à l'aborder. Sans faire aucune combinaison stratégique, il voyait dans l'armée de Bazaine un objectif immédiat. « Et, puisqu'on l'avait rejointe, il fallait sans tarder combattre (3). »
Sa surprise fut donc extrême quand le colonel de Brandenstein lui communiqua les intentions de Moltke, et le rôle réservé éventuellement par celuici à chacune des deux armées, chose dont il ne connaissait pas le premier mot. Mais il dut se retran-
(1) Câudinal de Widdern^ loc. cit.
(î) Voy. plus haut, p. 76.
(3) Souvenirs du lieutenant-colonel de Burg, chef d'étatniajor du I" corps d'armée, cités par Widdkrk.
cher derrière les ordres formels qu'il Qvaît reçus ({| et refusa d'étendre davantage son service de recoa^ naissances, par crainte de provoquer des incidents! Toutefois, il consentit à faire donner Talarme à sd troupes, afin qu'elles fussent prêtes ;à toute éventualité.
Cependant, le lieutenapt-colonel de Burg, chef d'état- major, restait inquiet. Il sentait rélectricite dans Tair et songeait qu'au premier éclair, le corps d'armée serait, bon gré mal gré, touché par l'orage. Et que dirait alors Steinipetz? Courir lui demander carte blanche, il n'osait pas, car lé a caractère du général, sa manière de comprendre l'obéissance, son attitude à l'égard de ses subordonnés, fussent-ils commandants de corps d'armée, la violence de soq caractère, tout interdisait aui officiers en sous-ordre la possibilité de se faire écouter; et, de fait, ceux-ci s'adressaient à lui très rarement (2) » . En désespoir de cause, il recounil à son camarade Brandenstein, dont la situation ÎQdépendante autorisait plus d'audace, et le supplia de se rendre à Varize, pour tâcher de convaincre le redoutable entêté. Il alla même jusqu'à lui demander d'en référer à Moltke, si sa première démarche échouait, et d'obtenir de l'influence de celui-ci I^ consentement que la sienne propre aurait été impuissante à arracher. Brandenstein acquiesça et partit pour Varize, avec son compagnon et un oK-
(1) « Steinmetz lui avait dit lui-même, la veille, qu'il fal}>>^ retter sur la défensive absolue et éviter toute attaque. » (Jbid.)
(2) CARDINAL DE WiDDERN, loc. CÎt.
cier d'état-major du I" corps, que Manteuffel leur adjoignit poqr être plus tôt renseigné.
L'entrevue, paraît-il^ fut assez calme; mais Steinmetz demeura inflexible. Malgré les observations du général de Sperling, son chef d'état-major, qui joignit ses instances à celles de Brandenstein; malgré l'insistance de ce dernier, qui revenait toujours sur les intentions exprimées par Moltke, il refusa d'autoriser le mouvement en avant des avant-gardes et de déplacer le YIII* corps pour le rapprocher des autres. Il s'attendait (1), on ne sait pourquoi, « à voir le choc principal se produire sur son flanc droit » , et ne voulait rien entendre de plus. Notons qu'à ce moment (cinq heures et demie), la bataille deBorny était déjà, depuis trois grands quarts d'heure, engagée au VU" corps.
Cette attitude de Steinmetz, si nouvelle et si peu conforme à son tempérament, peut surprendre. 11 faut cependant convenir qu'elle est très sage et beaucoup plus logique que la directive de Moltke. A la distance minime où se trouvaient les deux armées opposées, il était bien difficile que les moindres mouvemepts de Tune pussent échapper à l'autre. Porter en avant les avant-gardes, comme le voulait Moltke, c'était les jeter au combat, et la preuve en a été faite par celle du VII^ corps. Même condenser les colonnes, en les faisant serrer sur leur tête, constituait un jeu dangereux, parce qu'on pouvait ainsi provoquer les velléités d'offen-
(i) Happort du lieutenant-colonel de BRiKDESTEiN au général de Moltke, cité par Widpern.
sive des Français, numériquement très supérieurs à la I" armée, et amener cette bataille dont on ne voulait pas. Moltke était donc, en la circonstance, mal informé, ou bien il s'était trop hâté dans la rédaction de son ordre. Ici encore, il n'aurait pas mal fait de venir voir, parce qu'il eût alors constaté que, si ses prescriptions étaient encore réalisables le 13, elles ne l'étaient plus le 14, en raison delà proximité de l'ennemi. Quant à Steinmetz, il était maintenant dans le vrai, et le reproche le plus sérieux qu'on soit en droit de lui faire est de n'en avoir pas référé au généralissime, outre qu'il montrait trop d'obstination à ne pas vouloir bouger son corps de réserve, le VIII% qui, placé trop en arrière, ne pouvait être d'aucune utilité, ni pour une bataille directe, toujours possible, ni pour une attaque dirigée contre le flanc des Français, si ceux-ci prenaient le parti de se porter contre la IP armée.
Quoi qu'il en soit, M anteuffel restait avec ses perplexités. S'étant posté lui-même, à cheval, sur sa ligne d'avant-postes, il avait constaté de visu certains mouvements de l'ennemi et les interprétait comme constituant une menace pour la IP armée (1)
(1) Le Journal de marches du I" corps parle de mouvement? exécutés par les troupes françaises du nord au sud. J'ignore c^ qui a pu donner lieu à semblable constatation. L'armée du Rh'" avait) en effet, vers midi et demi, commencé son mouvements retraite sur Metz, pas sa droite. Mais la direction de cette retraite était du sud-est au nord-ouest, et nulle part du nord ati sud. Peut-être certaines marches intérieures ont-elles donné 1^ cbange sur Tonentation véritable de la manœuvre. Mais, à coup
LA BATAir^LE J)E BORNY 03
Ses troupes étaient sous les armes, et, bien que la tentation fût grande de les pousser à l'action, il n'osait pas y céder. Il allait cependant envoyer Tordre à ses deux divisions de se rapprocher, quand tout à coup un peu après quatre heures, il entendit sur sa gauche une forte canonnade, bientôt suivie d'une crépitante mousqueterle. Au même moment, arrivait à franc étrier un officier . d'ordonnance, envoyé par von der Goltz pour demander du secours. Manteuffel n'hésita plus. Jugeant que la confraternité d'armes lui imposait des devoirs supérieurs à une obéissance aveugle, et que le changement de situation l'autorisait à s'en affranchir, il imposa silence à ses scrupules pour se montrer homme de caractère et de décision. Par un ordre verbal, il prescrivit donc aux commandants des avant-gardes qui avaient rapidement devancé leurs troupes d'attaquer énergiquement et de refouler l'ennemi, mais sans se laisser attirer sous le feu des canons de la place. Puis il rendit eompte au commandant de l'armée de sa détermination, ainsi que du motif grave qui l'avait provoquée.
Nous ne suivrons pas le développement de l'action ainsi entamée. Disons seulement qu'elle fut sanglante et également stérile. Les Français gardèrent à peu près toutes leurs positions, et purent se retirer à la nuit sans être inquiétés. L'affaire, commencée très tard, et par suite extrêmement courte,
sûr, les reconnaissances allemandes, si elles ont vu ce qu'elles rapportent, ont été le jouet d'une illusion.
ne fut qu'un inutile carnage^ dont les Prussiens ne tirent ni grande gloire, ni réel profit.
Elle aurait cependant pu fort mal tourner pour eux si Bazaine, au lieu de se laisser obséder pa; ridée de retraite, avait voulu profiter de ToccasioD offerte, et vigoureusement foncé sur son imprudent ennemi, avant que la nuit ne Vînt le sauver. Ven huit heures, « le I" corps, dit Widdern, se trouvait par le fait de ses actions offensives sans but et sans objet, morcelé jusqu'à Mey et Vallières (1); il était disloqué sur une grande étendue de terrain en par? fort difficile... L'attaque débordante de Ladmirauk aurait pu le mettre entrés mauvaise posture. Mai^, étant donnée l'heure avancée, iine action décisire n'aurait pu être poussée â fond. . . » En réalité, l'obscurité seule avait sauvé les Prtissiens, qui laissèrent encore 5,000 hommes sur ce champ de bataille de hasard.
La lutte venait de s'éteindre partout, et Manteuffel en avait adressé à Steinmetz Un compte rendu sommaire se terminant par cette {)hrase : « Afin de recueillir les blessés et d'affirmer la victoire, je reste sur mes positions, à moins d'ordres contraires, » quand il reçut précisément ces ordres, les métnes qui avaient été envoyés à Zastrow.
(1) II y a là une erreur matérielle, imputable à la relation historique du grand état-major, et que, personnellement, j^' déjà rectifiée deilx fois. (Voy, Hiitùire générale de la guerrt franco-allemande f I, p. 370, et le 4* cotps de t armée de Met'p. 78.) Jamais le village de Mey n'a été perdu par nous. D<i reste, Un article du Militœr-Wochemblatt A à peu près désavoua le grand état-major, et admis comme fondée ma rectification.
Comtne ce dernier, il prit sur lui de ne pas les exécuter, et d'éviter une retraite qui eût été plus déprimante qu'une défaite. Mais, plus ferme que Zastrow, il ne chercha point d'excuse et s'en remit aux seuls droits qu'il tenait de son autorité du soin de se justifier^
Je ne crois ni intéressant tii utile de m'appesantir maintenant stir la façon dont certains éléments du IX"* corps (IP armée) furent amenés sur le chatnp de bataille, ni de montrer comment, au regard de leurs camarades de l'infanterie, les deux commandants de division de cavalerie^ Hartmann et Ton der Grœben, firent preuve de peu d'initiative et de décision. Mais je tiens à exposer, toujours d'après mon auteur, les faits et gestes du VIII" corps, parce qu'ils montrent à l'évidence jusqu'où allaient les tiraillements du commandement dans cette armée allemande, dont la légende a Voulu faire un modèle inimitable et un exemple unique, et qui, pour l'instant, n'offrait guère d'autre spectacle que lapins désolante anarchie.
Le VHP corps d'armée, moins la brigade Gneisenau envovée devant Thionville, cantonnait sur la Nied allemande, partie à Varize, partie à Bionville (1), où était le quartier général. Le général de Gœben, qui le commandait, n'avait pas été, mieux que ses camarades, mis au courant des affaires, et il jugeait la situation asses rassurante
(i) A 4 kilomètres au sud de Varize*
96 fiEâ ARMÉES ALLEMANDES EN 1870
pour avoir accepté du général de Zastrow, le li une invitation à déjeuner à Pange (1). De retour i son quartier général, il avait trouvé une dépêche émanant du I" corps et lui demandant son concouri éventuel. A cinq heures et demie, il en recevail une autre, annonçant que la lutte était commencée. Il crut devoir en référer à Steinipetz. « Les troupeî au bivouac, disait-il, me font savoir qu'on enteod une vive canonnade dans la direction de Touest. Le VIII* corps constituant la réserve de Tarmée, j'attendrai Tordre du commandant en chef pour savoir si je dois me porter en avant et vers quel point. »
Cette démarche, pourtant si régulière et hié^a^ chique, parut choquer Steinmetz, qui y répondit sèchement que personne ne devait bouger sans son ordre formel. Il n'y avait qu'à s'incliner, et Goeben s'inclina. On peut supposer, d'ailleurs, qu'il ne demandait pas mieux. Sur la foi de renseignements inexacts, il s'était en e£Fet imaginé que l'initiative de l'attaque était venue, non des Allemands, mais des Français, et il ne pensait pas qu'en raison de l'heure avancée, l'offensive de ces derniers les menât bien loin. Il monta néanmoins à cheval et gagna une hauteur en avant. Mais, comme il était encore à 14 ou 15 kilomètres do champ de bataille, il ne vit rien et demeura privé de toute espèce de renseignement.
Il venait de rentrer à Bionville, à huit heures et demie, quand un officier du I" corps lui apport*
(1) Lettre de Gœben à sa femme, du 14 août^ cinq heures «' demie soir, citée par VViddern.
une dépêche de Manteuifel, donnant des nouvelles de la bataille, et demandant qu'on envoyât d'urgence des renforts à Pont-à-Ghaussy. Gœben, toujours pour les mêmes raisons, refusa encore. Enfin, à neuf heures, il reçut de Steinmetz qui, sur ces entrefaites, s'était rendu, comme on le verra plus loin, sur le champ de bataille, un ordre prescrivant de faire marcher sur les Étangs les troupes du VHP corps stationnées à Varize, et de les faire remplacer en ce dernier point par celles de Bionville et environs. C'était net. Une pareille injonction émanant du commandant en chef devait être d'autant plus impérative que ce commandant en chef se trouvait, dans le moment où il l'avait faite, sur le lieu même du combat. Nulle objection, nulle raison dilatoire ne pouvait être valable, et la plus élémentaire discipline faisait au général de Gœben un devoir d'obéir.
Eh bien ! il n'obéit pas.
Sous le prétexte qu'il était trop tard, qu'une marche de nuit disloquerait ses troupes, que la prétendue offensive de l'ennemi était d'ores et déjà enrayée, qu'enfin le meilleur parti à prendre lui semblait être une abstention grâce à laquelle il pouvait amener le lendemain des troupes fraîches au combat, il refusa d'exécuter l'ordre formel qu'il recevait, et, ne pouvant arrêter les troupes de Varize déjà parties, il prévint celles de Bionville qu'elles auraient à se porter sur ce point le lende- ^din seulement à cinq heures du matin.
Sans doute, l'initiative est louable. Quand, en
présence de circonstances imprévues, un officier, quel que soit son grade, prend sous sa responsabilité la détermination qu'il croit la meilleure, et oe craint pas de Texéculer même au risque d'un blâme, il fait preuve de caractère, c'est-à-dire d'une qualité qui, pour un soldat, est la premièr{ de toutes; et, quoi qu'il arrive, il commande Testime. Mais quand il se substitue au commandement et que, parce qu'il apprécie la situation à un point de vue spécial, il fait litière des règles hié^a^ chiques et de la discipline, alors son indépendance n'est plus que de l'insubordination; et, quoi qu'il arrive, il mérite toutes les rigueurs.
L'acte que le général de Gœben a commis, le 1^ au soir, relève purement et simplement du cd^ de justice militaire; et, malgré les éloges que Wiudem et avant lui un général russe, de Woyde (l)i ont cru devoir lui décerner, j'estime que le donner en exemple serait funeste. Un esprit non prévenu n'y verra jamais que le fait d'une présomption 1res fâcheuse qu'il importe de refréner sans ménagement. Et, bien que celle-ci n'ait rien de comparable à la hardiesse de Manteuffel ou de Glûmer, 1'^°^ et l'autre éclairent d'un jour singulier Tétat desprit d'une armée où les trois commandants o^ corps semblent s'être donné le mot pour refeef
(1) Dans un ouvrage intitulé : De l'initiative des chefi^ souS'Ordre à la guerre. L'auteur y émet généralement des »de« justes. Mais la façon dont il interprète les événements ^^ . guerre franco-allemande prouve qu'il ne possède de cell^: qu'une notion générale, superficielle et trop souvent erronée- |
robéissance, les deux premiers quand il s'agissait de reculer, Tautre quand il fallait marcher.
Gœben n'eut d'ailleurs pas à se louer de sa trop scrupuleuse circonspection, car ManteufFel surtout lui en tint assez sévèrement rigueur. » Mais où est donc le \III* corps?» répétait-il pendant la bataille. Lui et Zastrow manifestèrent hautement leur étonnement de cette abstention singulière à un officier d'état-major qui, envoyé aux renseignements vers le soir par Gœben, et de retour après minuit, réveilla son général pour lui transmettre leurs reproches. Et Gœben, très affecté, écrivit sans désemparer à ses deux camarades une lettre de félicitations qui était en même temps une lettre d'excuses.
Le lendemain, les retrouvant sur le champ de bataille, il put faire sa paix avec eux, mais ce fut sur le dos de Steinmetz. a Le commandant en chef, écrivait-il à sa femme, est très mécontent du mouvement offensif d'hier; nous sommes cependant tombés (f accord pour ne jamais nous laisser mutuellement dans rembarras (1) . » Il y avait dans cette promesse un acte réel de courage, car, au moment où elle s'échangeait, une scène terrible se passait à quelques pas de là, qui était bien faite pour détruire à jamais, chez les subordonnés de Steinmetz, toute velléité d'affranchissement.
Nous avons laissé le commandant en chef de la I" armée à son quartier général de Varize, où,
(i) Cardinal de Widder:^, loc. cit.
toute la journée du 14, il s'était obstinément tenu à 18 kilomètres en arrière de son corps de première, ligne, et sans donner à personne la moindre indication, sinon que Tarmée ne bougerait pas ce jourlà. Renfermé dans son isolement hautain, comptant sur là terreur qu'il inspirait pour faire strictement observer ses ordres, cet homme à la fois orgueilleux et défiant tenait à Técart tous ses surbordonnés. quels qu'ils fussent, et se confinait dans une toar d'ivoire d'où il foudroyait les imprudents qui tentaient de l'approcher. Une fois ses prescriptions données, il n'admettait ni observation ni remontrance, et l'idée seule de la plus légère infraction à ses volontés le mettait en fureur. Un officier d'état-major, informé qu'au VII* corps on venait de donner l'alerte et de porter en avant une division, s'étant avisé de dire devant lui que c'était peut-être le début d'une bataille"': « Une bataille ! s'écria le général rouge de colère. Comment s'engageraitelle? Je ne l'ai pas ordonnée! » Et il renvoya l'autre, terrifié.
Il est clair que, lorsqu'on est aussi jaloux de son autorité, on ne doit jamais é'éloigner de ses troupes. Car il faut choisir entre ces deux solutions : ou bien accorder aux subordonnés quelque indépendance, en se confiant à leur bon sens^ ou bien être là soi* même, et tout diriger de près. Steinmetz n'adoptait ni l'une ni l'autre ; mais, en revanche, il était constamment de mauvaise humeur et la faisait volontiers retomber sur les autres. Il représentait, dit Widdern, « le type d'une personnalité spéciale qui ne dispa-
raîtra jamais. » Tant pis, si elle est éternelle, car elle manque de séduction.
Mais, la connaissant, on peut se figurer l'état dans lequel dut être Tirascible général, quand, à partir de quatre heures trois quarts, il reçut successivement trois dépêches l'informant que cette bataille, si formellement contraire à ses volontés, était bien réellement engagée. Furieux et hors de lui-même, il dépécha immédiatement deux officiers à Zastrow et à Manteuffel, avec ordre de rompre immédiatement le combat; puis il monta à cheval et se dirigea en personne vers le terrain de lutte. Mais, avant de l'y suivre, une remarque s'impose qui a son intérêt.
La communication émanant du général de Zastrow était ainsi conçue : « Du général commandant le VU* corps. — Région de Golombey. Cinq heures et demie du soir. — L'ennemi a attaqué les avant-postes du /*' corps avec des forces supérieures. La 13" division marche sur le flanc droit de l'ennemi, la 14" division suit celle-ci en arrière et à gauche pour la couvrir du côté de Metz. V ennemi se replie sur Metz. »
Qui donc avait pu rédiger un compte rendu aussi complètement inexact? Est-ce Zastrow^ qui, pour se mettre à couvert, travestissait les faits ainsi? Cela donnerait une piètre idée de son caractère, car il savait parfaitement que l'attaque ne venait pas plus des Français que du I" corps, et qu'au surplus l'ennemi, à cinq heures et demie, non seulement ne se repliait pas, mais, au contraire, résis-
102 LES ARMEES ALiLEMANDES EN IS'O
tait avec la plus grande énergie. Serait-ce un officier d'ordonnance trop zélé ou trop ingénieux? On pourrait en conclure alors que le service d'étatmajor s'exécutait de façon singulière!
De fait, Widdern n'ayant pas jugé à propos de s'appesantir sur cet incident extraordinaire, nous ne pouvons que le constater comme un spécimen de pratiques étranges, si elles ne sont que cela (1 . Mais il serait inutile d'en relever beaucoup de même nature pour expliquer, dans une mesure suffisante, les méfiances de Steinmetz.
Cependant, l'un des officiers dépéchés par ce dernier, le capitaine de Baumann, avait, sur ces entrefaites, joint, vers sept heures et demie, le général de Zastrow, au sud de Coincy. a Le soleil n'était pas encore couché, a-t-il écrit, mais se rapprochait de l'horizon; Zastrow, impassible sur son gros cheval bai, allumait justement un long cigare. A ses côtés se trouvaient le colonel de Unger, son chef d'état-major, dont la tunique avait été déchirée par un éclat d'obus, et le major de Kaltenborn, qui, ayant eu son cheval tué sous lui, en enfourchait un autre (2). » Le combat en avant était très vif et trop acharné pour qu'il fût possible de le rompre. Baumann fit néammoins sa commission, puis galopa vers Noisseville pour la redire à
(i) Widdern, après avoir transcrit la dépêche de Zastrow, se contente de mettre en note : « Cette affirmation n'était pas conforme à la réalité, n
(2) Souvenirs du capitaine (depuis lieutenant général) d« Baumann, cités par Widderk.
Manteu£Fel. 11 recontra celui-ci près de la Brasserie^ qui flambait, et dut constater qu^ici, comme ailleurs, l'affaire était devenue sérieuse. Retournant ensuite sur ses pas, il trouva Steinmetz qui venait de dépasser le lieu dit le Petit-Marais^ sur la route des Étangs à Metz. Il était alors huit heures et demie environ.
Le commandant en chef entendit son rapport avec les marques de la plus violente colère. Exaspéré de la fin de non-recevoir opposée à ses ordres, et se refusant même à en juger les motifs, il voulut punir immédiatement ce qu^il appelait a un acte d'émancipation » , et, sans rien écouter de plus, il renvoya Baumann au galop intimer à Zastrow^ FinjoDction formelle « d'évacuer avant la nuit le plateau, pour se replier derrière la Nied » . Luimême se chargea d'aller trouver Manteufifel et poursuivit sa route vers la Brasserie. Il y arriva un quart d'heure après, et aborda le commandant du 1" corps, la fureur dans les yeux. Ici se place une scène dramatique, dont les témoins terrifiés nous ont laissé le poignant récit.
La bataille venait de prendre fin. Une obscurité silencieuse enveloppait le champ de carnage, qui résonnait encore du râle des mourants. Tout à côté, les flammes, dévorant la Brasserie^ montaient vers le ciel en longues gerbes crépitantes, et éclairaient une ambulance, où les chirurgiens, le tablier sanglant aux reins, vaquaient à leur rude besogne. Un peu plus loin, des soldats, groupés autour des fagots allumés, montraient en pleine lumière leurs
lOA LES ARMÉES ALLEMANDES EN 1870
visages bronzés tout dégouttants de sueur. A Thori'zon, perdu dans le crépuscule lunaire, on enteodait des bruits confus, faits de clameurs sourdes, de cris étouffés, d^appels haletants, de roulemenUi de voitures et de canons. Et à deux pas, dans un chemin, venait d'éclater un hymne de triomphe : Heil dir im Siergerkranz (1) ! que la musique des grenadiers « Prince -Royal » entonnait à pleins cuivres, comme une sommation à la victoire incertaine. Manteuffel, à cheval, droit et ferme sur ses étriers, attendait impassible, la main à sa casquette, que son chef Tabordât.
Sans préambule, Steinmetz lui reprocha violemment d'avoir transgressé ses ordres et le rendit responsable des conséquences et du sang versé. Il parlait haut, durement, sans souci des auditeurs, muets et tremblants, que son emportement, à l'égard d'un officier général de grade égal et subordonné seulement par la fonction, gênait visiblement.
Manteuffel demeurait calme sous la bourrasque. Avec beaucoup de dignité, ij expliqua les motifs de sa conduite, acceptant devant le roi cette responsabilité dont on le menaçait, et ajoutant qu'il est à la guerre des circonstances où un général a le droit et le devoir d'agir suivant ses convictions, fussentelles contraires à un ordre donné.
« Vous avez perdu une bataille ! » répliqua brutalement Steinmetz, que le chant de victoire en-
(i) < Salut à toi, dans la gloire du triomphe! »
tonné par le régiment Prince-Royal irritait encore davantage, parce qu'il semblait le narguer. Et, répétant à deux reprises le mot de « désobéissance » , il réitéra l'ordre impératif de faire replier toutes les troupes sur les emplacements du matin.
La situation de Manteuffel devenait extrêmement pénible. A chaque minute, il semblait vouloir éclater, et sur son visage altéré se voyait la trace du violent combat qui se livrait en son àme: Son chef d'état-major, débouta ses côtés, lui prodiguait des paroles d'apaisement et le suppliait de rester maître de lui, pour ne pas donner barre à son terrible adversaire. 11 rompit enfin le silence, et, d'une voix tremblante d'émotion, il demanda une dernière fois, au nom des considérations les plus hautes et de la conservation du moral de l'armée, Tautorisation de passer la nuit sur le champ de bataille : « Je vous donne une heure, répondit Steinmetz en tournant le dos. Que pendant ce temps on rétablisse l'ordre et on s'occupe des blessés. La retraite commencera immédiatement après ! »
Elle fut lugubre. Cette marche de nuit, terminée à deux heures du matin, pour reprendre à cinq heures, exerça sur les troupes une action déprimante. Vainement, pour leur en masquer la tristesse, faisait-on entonner, çà et là, le fameux hymne du victoire. Nul ne voulut croire qu'il fallût tourner le dos pour confirmer un triomphe, et, du côté français même, on salua ce départ avec des cris de joie.
Steinmetz venait de montrer là toute l'ardeur
venimeuse de sa passion d^autorité, et, uniquement pour affirmer sa toute-puissance, il avait profoDdément blessé un de ses meilleurs lieutenants, ébranlé le moral de ses troupes, fatigué beaucoup les soldats et porté une atteinte grave au prestige de sa haute fonction. A un pareil oubli de soimême, à un si complet manque de sang-froid, il n'y a pas d'excuse, bien que le grand état-major en ait cherché. La colère est mauvaise conseillère, et l'homme qui ne sait pas 's'en affranchir ne mérite pas d'être placé au-dessus de ses semblables, à qui il n'inspire plus qu'une pitié méprisante, au lieu de la soumission et du respect.
Tandis qu'en ruminant sa bile, le commandant en chef retournait à son quartier général de Varize, Baumann courait après Zastrow. Au bout de pas mal de recherches, il finit par le retrouver à Pange, vers dix heures un quart, qui se mettait à table avec quelques officiers, dans la salle à manger do château. « Les uns, dit Widdern, étaient occupés d'écritures et de détails de service, les autres cherchaient à se remettre des émotions et des fatigues de la journée, grâce aux ressources de la cuisine et de la cave. » Quant au général, confortablement installé à la place d'honneur, et une large serviette autour du cou, il dégustait, « avec une évidente satisfaction, » un grand bol de lait caillé que sob chef d'état-major, aux petits soins pour sa santé, j venait de lui apporter (1).
(i) « Nous qui avons connu, dit Widdern, le vieux et origan* gentilhomme, amateur de bonne chère et l'appétit toujoart os*
Parmi les officiers, allant et venant, se trouvait le lieutenant-colonel de Brandenstein, qui avait assisté à la terrible entrevue de la Brasserie, et qui, avant de regagner le grand quartier général d'Herny, s^était arrêté un instant au VII* corps pourvoir où en étaient les affaires. Baumann entra, et communiqua Tordre de retraite immédiate qu^il était chargé d'apporter. Zastrow se leva alors, et, suivi de Brandenstein et de son chef d'état-major, se retira dans une pièce voisine.
Là, on discuta la situation, qui paraissait délicate. Outre les raisons d'ordre moral mises en avant par Manteuffel, et tout aussi impérieuses ici, il y avait impossibilité matérielle de condenser, dans l'obscurité, les troupes éparpillées par le combat, et d'improviser une retraite qui sûrement aurait abouti au plus complet désordre. Zastrovsr, cependant, hésitait à contrecarrer, pour la seconde fois, les volontés formelles du commandant en chef; mais le colonel de Brandenstein vint à son secours. Il promit de partir aussitôt, malgré sa fatigue extrême et celle de son cheval (il était en route depuis trois heures et demie du matin), et d'obtenir de Moltke une approbation de la conduite de Zastrow^. Les 20 kilomètres à parcourir encore pour joindre, à Herny, le généralissime, ne l'effrayèrent pas, et il se fit fort de provoquer, dès les premières heures du jour, le lendemain, une solution satisfaisante. Sur cette assurance, Zastrow prit courage, et,
Tcrt, nous sommes tout heureux de penser qu'il a pu se restaurer ainsi à son aise, après la rude journée de Colombcy. »
108 LES ARMÉKS ALLEMANDBS EN 1870
moins d^une demi-heure plus tard, il faisait remettre à Baumann une note, que, cependant, il n'osa pas signer (1), déclarant que « le commandant du corps d'armée avait déjà donné, pour la nuit, des ordres tendant à Tévacuation des blessés et à la conservation de [l'honneur du champ de bataille: mais qu'à la pointe du jour, il se rendrait de sa personne sur le terrain, à Test de Colombey, et veillerait alors à l'exécution des prescriptions du commandement » . Puis, il alla se coucher, tandis que Baumann remontait à cheval pour regagner Varize.
Chemin faisant, comme il traversait, vers onze heures et demie, le village de Gourcelles-Ghaussy. il entendit, à travers les volets d'une grande maison très éclairée, le bruit d'une conversation animée. et apprit, par la sentinelle placée devant la porte, que c'était là le logement du général de Manteuffel. Il entra.
Le commandant du I" corps, assis avec ses officiers devant un souper frugal, parlait avec vivacité des événements de la journée, et semblait très animé au souvenir de Taffront qu'il avait reçu- Chacun donnait son avis, et probablement déplorait l'inconvenance de la scène de Noisevillequand apparut un officier du VIP corps venant demander si l'on pouvait compter sur le I", au cas où le combat se rallumerait. Sans hésiter, et avec une spontanéité où perçaient à la fois sa rancune
(1) Elle fut signée, par ordre, par le chef d'état-major, colonel de Unger.
contre Steinmetz et la colqre de son humiliation, Manteu£Fel, peu soucieux maintenant de savoir s'il y serait autorisé, répondit qu'il se porterait en avant au premier coup de canon.
Sur ces entrefaites, Baumann s'en était allé; mais quand il arriva à Yarize, à trois heures du matin, tout le monde était couché. Il dut faire réveiller le général de Sperling, chef d'état-major, pour lui rendre compte de l'insuccès de sa mission. Ce dernier, prévoyant un nouvel éclat, le congédia en lui disant que « le commandant de l'armée apprendrait bien assez tôt le lendemain ce qui était nécessaire » . Baumann avait, pour ce résultat, fait environ 60 kilomètres, en restant près de neuf heures à cheval.
Revenons maintenant à Steinmetz, dont le tempérament emporté s'alliait parfois, comme on l'a vu déjà, — et comme on va le revoir, — à une considérable astuce. Le soin jaloux qu'il prenait de ramener ses subordonnés à l'obéissance ne Tempéchait pas, en effet, de tirer de leur acte d'initiative quelque petit profit, ni de présenter au roi comme une victoire bel et bien démontrée ce que, quelques heures avant, il qualifiait^ pour les besoins de sa cause, de bataille perdue. Et, dans une dépêche écrite à une heure vingt du matin, il anticipait à ce point sur les événements qu'il représentait les Français comme » refoulés dans Metz après une vive résistance » . En outre, pour donner satisfaction à Moltke, il ajoutait que les troupes de la I" armée
avaient été ramenées sur leurs emplacements do matin (1), et que, seule, la 1" division de cavalerie restait, pour dominer le champ de bataille (2) . De sa querelle avec ses commandants de corps, il ne soufflait mot, se réservant de lui donner ultérieurement une sanction plus effective. C'était d'ailleurs chei lui une habitude de ne rendre compte que de ce qu'il voulait, quand il le voulait, et la correspoadance de Moltke nous donne, ici encore, une notion caractéristique de sa façon d'agir.
Ainsi, le 11 août, le chef d'état-major général lui écrit : « Sa Majesté est restée pendant toute la journée d'hier et jusqu'à dix heures du soir sans indication sur la situation du quartier général et des corps de la I" armée; aujourd'hui encore on nà aucune donnée sur les mouvements projetés.
Sa Majesté rappelle par suite au commandant eo chef les ordres en vertu desquels on doit chaque jour lui envoyer les comptes rendus nécessaires pour quElle puisse à tout instant disposer des corps d'armée. Il devient d'autant plus indispensable de prendre ce soin que les armées se rapprochent davantage de l'ennemi. » Et, le même jour, Moltke
(i) C'était inexact pour le VU" corps. Mais Steinmetz i^ rait encore que celui-ci se fût refusé à exécuter son ordre dVtacuation.
(2) Ces mots rappelaient le texte même d'une communicatioA écrite à une heure et demie et que Steinmetz avait fait parvenir aux troupes par ses officiers. Si les Français, d'aventure, avaient repris l'offensive à l'aube du 15, ce qui, après tout, aurait bieo pu arriver^ cette division de cavalerie se fût trouvée en fi^ posture, vraiment! I
écrit au général de Stiehle, chef d'état-major du prince Frédéric-Charles : « Merci pour tous vos renseignements, d autant plus que nous rien recevons aucun de la I" armée. Je ne suis pas même en état de vous dire où se dirigent aujourd'hui les P% YII' et YIII* corps. Les démarches voulues ont été faites pour remédier à cet état de choses... » Nous voilà bien loin, ce semble, de cet accord parfait et immuable dont la relation du grand état-major nous a donné un tableau si habilement composé !
Quoi qu'il en soit, le général de Steinmetz reçut, le 15, à six heures du matin, une dépêche qui dut lui faire l'effet d'une douche glacée. « Sa Majesté, y était-il dit, prescrit à la I" armée de se maintenir sur le terrain conquis à la bataille d'hier^ en tant qu'il ne s'étendra pas dans la zone d'action efficace de l'artillerie de la place. Amenez immédiatement en avant le VIII" corps, en soutien des I" et Vil*. Le IX' corps, déjà entré en ligne hier, sera amené près du champ de bataille. Le II\ corps atteindra par sa tête Han-sur-Nied. Sa Majesté se rend à Pange. »
Cet ordre, où se reconnaissait la main du colonel de Brandenstein, constituait évidemment un désaveu ; mais il pouvait d'autant moins être éludé que le roi lui-même arrivait pour en surveiller l'exécution (1).
Après l'avoir transmis, quoique sans enthou-
(1) Guillaume était parti de Herny à cinq heures, accompagné de tout le grand état-major. « La première partie du trajet, dit Widdern, se fit en voiture à cause de la distance, n
siasme, le commandant de la P' armée monta à cheval et se dirigea sur Flanville. Tout près de ce hameau, il rencontra Tauguste cohorte et fit son rapport; puis ManteufFel arriva, qui fit aussi le sien. Le roi, les ayant éjcoutés, se tourna vers le dernier, et lui exprima toute sa satisfaction pour sa décision, son esprit de camaraderie, en lui permettant de transmettre aux troupes ses remerciements et ses éloges.
Entre temps, des officiers d'état-major étant venus annoncer que décidément, cette fois, Tarmée française avait évacué les plateaux de Borny et de Mey, M oltke dicta Tordre de suspendre le mouvement en avant; après quoi, le roi et lui remontèrent en voiture pour se diriger vers les emplacements du VII* corps. Quand Guillaume vit venir à lui le général de Zastrow, dont la mine inquiète en disait long, il lui tendit la main : a Je vous remercie tout particulièrement, lui dit-il, de vous être maintenu sur les positions conquises. G^était bien le seul moyen de marquer aux Français que nous étions victorieux, m Et il ajouta en riant, comme pour achever de confondre Steinmetz, qui suivait d'un air maussade : « Goltz a eu encore de la chance; voilà la seconde fois qu'il a l'occasion de montrer son esprit d'initiative ; c'est bien ! »
Celui-ci n'était guère rassuré, cependant, et, dans le moment même, il faisait la confidence de ses émotions au colonel Verdy du Yernois, chef i^ section du grand état-major, qui accompagnait le cortège. « A peine étais-je arrivé, dit Verdy, que
je rencontrai von der Goitz, tout à la joie de rhenreuse issue du rude combat de la veille, mais assez inquiet de la façon dont son équipée serait prise en haut lieu. Je réussis aie tranquilliser, en lui disant que sa conduite avait servi très utilement les vues du commandement, car le temps d'arrêt imposé par le combat aux Français concordait avec la tendance des opérations entamées et ne pouvait que les favoriser (1). » Un instant après, le roi luimême le rendait à la vie, en le félicitant très chaleureusement.
Ainsi, grâce à l'intervention opportune de Brandenstein, le calme venait de renaître après la tempête. Sans doute, tout ce monde s'exagérait les résultats de la bataille du 14, et personne ne se cloutait encore qu'ils fussent si minces, au regard au sang qu'ils avaient coûté. Mais, pour l'instant, Moltke et, avec lui, le roi, voulaient avant tout que le sentiment d'activité existant dans l'état-major allemand ne fût pas étouffé par une compression maladroite. Peut-être y avait-il aussi, de la part du chef d'état-major général, une pointe d'animosité personnelle. En résumé, Steinmetz était délibérément jeté par-dessus bord, sans souci des privilèges hiérarchiques ni des droits de son autorité. Et la haute intervention du roi s'exerçait à temps pour arrêter un conflit dont les suites eussent pu être considérables, car le commandant en chef ne parlait de rien moins, paraît-il, que de traduire ses
(1) Voy. /m Grossen Uauptquartier du colonel Verdy du Vebngis.
subordonnés en conseil de guerre (1). On peut s demander qui d^eux ou de lui méritaient réelle ment d'y passer!
Deux faits principaux, dans cette bataille à Borny, frappent l'attention . C'est, d'une part, Tef facement du haut commandement, ou, si l'on pré* fère, de la direction, et, d'autre part, l'ingérence décisive d'un officier sans mandat aucun, dont h seule patente est le titre de représentant du grand quartier général.
Le généralissime, très loin en arrière, lance une directive^ plus ou moins conforme aux nécessités de la situation actuelle, et se tient coi. Je dis plus oc moins conforme, car, enfin, s'il voulait réussir a prendre l'armée française à revers, il avait un intérêt majeur à retarder le plus longtemps possible sos mouvement de retraite, et le moyen le meilleur, en vue de ce résultat, n'était certainement pas de planter en face d'elle deux corps d'armée, trois j même, avec ordre exprès de ne pas bouger. Mais passons : j'ai dit déjà que je ne faisais pas ici de stratégie.
De son côté, le commandant en chef de ces troii corps d'armée, bien que complètement orienté sur la manœuvre prescrite, ne donne à ses sous-ordre$ aucune indication de nature à préciser leur rôle éventuel. Il se tait, se dérobe et se cache, sans même envoyer sur les lieux un seul, officier au cou«
(1) GAnOIN^L DE WiDDBRN, loc. Clt,
rant de la situation. Et, confiné à deux heures de marche de ses corps de première ligne, il les laisse exposés à tous les hasards. Le résultat, le Yoici.
Gomme les deux adversaires sont au contact intime, la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres. Elle s'allume, et voilà une bataille engagée, qui ne découle d'aucune idée, qui ne répond à aucune tendance, qui ne vise aucun résultat, sinon la satisfaction de troubler la quiétude de Tennemi. Personne n'est là pour la diriger, la poursuivre si elle est utile, ou l'arrêter si elle est compromettante. Le commandant en chef, malgré sa diligence, n'en a vu que l'agonie, et le généralissime ne l'a connue que quand elle était finie depuis longtemps. Elle s'est livrée en dehors du commandement supérieur, en dépit de lui et hors de lui. Elle proclame donc son insuffisance ou sa faiblesse, puisqu'il n'a su ni la prévoir, ni l'accepter, ni l'empêcher.
Et qu'on ne voie pas là un simple incident de guerre, comme il en surgit parfois, qui déconcertent et bouleversent les prévisions les plus minutieuses. La période était passée où de pareilles surprises sont admissibles. Quant le théâtre d'opérations est à ce point resserré, que la manœuvre peut s'exécuter, pour ainsi dire, à commandement, tout événement fortuit risque d'entraîner des conséquences qu'il est impossible de calculer, et peut porter dans cette manœuvre une perturbation telle, qu'elle s'en trouve immédiatement et formellement enrayée. Il ne doit donc jamais s'en produire; et,
s^il s^en produit, c^est que la direction a été héi tante, ou qu'elle a mal pris ses précautions. Cel de Napoléon n'a jamais eu à en subir, que Temp* reur n'ait envisagés par avance, et préalablemei circonscrits par des mesures de garantie.
Qu'on suppose à l'armée française un chef, je n dirai pas grand capitaine, mais simplement homm de tempérament et d'action, un Pélissier si vou voulez, ou un Bosquet, à défaut d'un Bugeaud.
Même admises les fautes qui avaient placé sei troupes dans la situation défectueuse, au point de vue stratégique, où se trouvait, le 14 août, l'armée du Rhin, il s'en serait autrement tiré que Bazaioe, je n'hésite pas à l'affirmer. Attaqué de la façon que l'on sait, il aurait risposté. Une contre-attaque vigoureuse, fournie à sept heures du soir par la garde impériale, ou par la division de Gissey tout entière, eût refoulé en désordre les deux corps prussiens si imprudemment aventurés, culbuté leurs têtes sur leurs queues encore en mouvement, et rejeté le tout derrière la Nied. Après quoi on était libre de ses mouvements, car semblable dénouement entravait singulièrement le passage de la Moselle par la IP armée et, par suite, toute la manœuvre de Moltke. On pouvait alors, soit continuer la retraite sous la protection de la place de Metz, qui, bien qu'inachevée et insuffisamment armée, offrait cependant une aide momentanée, ou bien encore, en prenant cette forteresse comme | appui de gauche, défendre le franchissement de la Moselle. Il se présentait une foule de solutions i
plausibles, acceptables, rationnelles. Une seule était à rejeter; c'est précisément celle que, pour son malheur et le nôtre, Bazaine a choisie, par faiblesse de caractère et insuffisance de jugement : c'est-à-dire la défense passive et l'incarcération sous les murailles de Metz.
Mais, cette faiblesse et cette insuffisance, l'étatmajor allemand en faisait-il état par avance? Non, et toute la littérature militaire de nos adversaires est là pour le prouver. S'ils avaient confiance dans l'indiscutable supériorité de leur éducation technique, ils n'ignoraient pas cependant de quelle trempe était fait le ressort de l'armée française, ni quels tours de force cette armée, sous la poussée d'un bras vigoureux, était capable d'accomplir. Loin de mépriser leur ennemi, pour un engourdissement cérébral qui pouvait n'être qu'apparent, ils le redoutaient, au contraire, en raison de son impétuosité traditionnelle, dont le réveil eût été d'autant plus terrible qu'elle était depuis plus longtemps refrénée. Et nulle part l'influence dominatrice de ce sentiment ne se révèle plus clairement que dans la prudence extrême apportée par Moltke à ses projets d'abordage, dans la constitution et la mise en œuvre de son plan d'opération fondamental.
Non, certes, l'armée allemande ne pouvait pas préjuger, dans ses calculs, d'une inertie aussi prodigieuse que celle dont le commandement français devait donner l'exemple, unique d'ailleurs dans l'histoire militaire, et c'était bien un acte d'impru-
dence inexcusable qu^elle commettait en venani ainsi s^o£Frir à nos coups. Si cet acte confirmait la' réputation d'activité, de hardiesse et d'esprit de solidarité que les généraux prussiens s^étaient déjà antérieurement acquise, s^il les révélait comme des hommes de guerre résolus et capables d'affronter les responsabilités, il indiquait, également, de la part de la direction supérieure, une impuissance caractéristique, dont Tarmée allemande, malgré sa fortune inlassable, n'a pas eu à se louer.
« Bien que glorieuse pour nos armes, écrit un général prussien (1), la bataille du 14 août n'en a pas moins été une lourde faute. Sans résultats militaires appréciables, elle a coûté fort cher, et prématurément épuisé dans deux corps d armée t ardeur de combattre naguère si puissante. La faiblesse du VU* corps, quatre jours plus tard, à Gravelotte, en est certainement un résultat immédiat... »
Et, poursuivant son examen de la bataille, le même général apprécie comme suit l'initiative extrême dont elle a dérivé : « La marche offensive du général von der Goltz, officier d'une vigueur remarquable, est la conséquence d'un reproche immérité qu'il avait essuyé le 6, jour de Spicheren, pour un soi-disant manque de hardiesse à marcher sur Forbach. Ce souvenir le poussa à marcher sur Colombey, sans but cette fois. Comme nul ne pouvait prévoir ce qui résulterait de cette offensive, elle est
(i) Widdern, qui le cite, ne le nomme pas, mais il le donne comme un témoin oculaire parvenu depuis aux postes les plui élevés.
blâmable absolument, et ne s'excuse point par le mouvement rétrograde des Français. Celui-ci, en effet, était prévu, et on n'avait pas prescrit de le suivre parce que c'était inutile. Le désir violent de molester F ennemi en retraite a seul déterminé une attaque en opposition formelle avec les intentions du commandement. »
Passant ensuite à Zastrow, le même auteur le blâme d'avoir approuvé le mouvement de son avant-garde. Quant au commandant du I*' corps, Toici ce qu'il en dit : a Le général de Manteuffel, à qui il n'avait pas encore été donné de combattre, avait évidemment un vif désir de rattraper le temps perdu. Mais c'était un subordonné très discipliné, je le sais pour l'avoir approché souvent. Il n'aurait certainement pas attaqué contre la volonté du commandant de l'armée, s'il n'y avait été contraint par l'obligation de soutenir un camarade très engagé. Je crois pourtant que l'attaque injustifiée du VU* corps servit à souhait ses désirs. »
Citons enfin des conclusions intéressantes à plus d'un titre : « L'initiative des chefs en sous-ordre est aujourd'hui un mot qui a des ailes. On lui attribue la supériorité de notre armée sur l'armée française; on compte sur elle pour le salut dans l'avenir. Au moins^ n'y persévérons que quand elle est justifiée {!) . Elle seule, dans bien des cas, peut
(1) J'ignore si le général russe de Woyde, si fervent admirateur de l'initiative allemande, a lu cette phrase. Elle est faite pour refroidir un peu son enthousiasme tellement débordant, qu'il va parfois jusqu'au lyrisme, et ne trouve paS' de termes
amener la réalisation des intentions du commandement, si les circonstances de temps et de lieu ne permettent pas à celui-ci, soit de connaître la situation réelle, soit d'intervenir à propos. Maïs elle peut aussi provoquer des incidents fâcheux et causer ainsi de graves dommages. Là où elle s^exerce sans mobile autre que Tambition, elle rend tout impossible et fait tomber Toutil de la main qui doit le manier. »
Voilà des idées parfaitement justes et raisonnables, et les choses strictement mises au point, du fait d'un homme dé bon sens, dont les yeux ne se sont pas laissé éblouir par la fulguration du triomphe. A cette conclusion d'un esprit indépendant, qui se maintient à des hauteurs inacessibles à ceux pour qui le succès justifie tout, il est inutile de rien ajouter, et les commenter serait les affaiblir.
Il me reste maintenant à dire un mot du rôle joué en cette afiPaire par le lieutenant-colonel de Brandenstein, rôle spontané, personnel et parfaitement irrégulier, mais dont Tinfluence a effacé complètement toutes les autres, au point de devenir la directrice unique des opérations. Constatons tout de suite qu'elle est condamnée sans rémission par l'officier général que je citais tout à l'heure. « Le lieutenant-colonel de Brandenstein, dit-il, enassez admiratifs, même pour célébrer la conduite du général j de Gœben, refusant nettement, le 14 août, d'obéir au commandant en chef.
Toyé par le grand quartier général pour s'orienter de visu sur la situation des corps avancés de la P' armée, était un homme très bien doué et de grand mérite. Mais il exerça ici une action aussi peu JQStifiée que funeste par ses conséquences, et il y a lieu de le rendre responsable des erreurs de cette journée. Il se peut que le fait d'être resté jusque-là fort en arrière, avec le grand quartier général, sans voir l'ennemi, et de se trouver tout à coup à quelques centaines de pas de ses avant-postes, ait provoqué chez lui le besoin d'agir et obscurci la netteté de sa vision des choses. Il savait cependant qu'au grand quartier général, on ne s'attendait point à un acte offensif de la P* armée, et qu'on ne le désirait même pas. Il aurait donc dû se demander à quoi répondait l'attaque. Au lieu de cela, c'est son intervention qui a influencé et von der Goltz, et peut-être aussi Manteuffel. »
Le fait est parfaitement exact. C'est, en effet, après avoir vu Brandenstein que Goltz se décida à marcher de l'avant : « J'aurais certainement été averti par lui, disait-il, si j'avais fait fausse route ou agi à rencontre des intentions du grand étatmajor. » C'est Brandenstein qui a couru donner l'alerte à la 13" division, à Pange, et à la 14% à Domangeville. C'est son compagnon Winterfeld qui est allé demander le concours du I" corps. Leur intervention à tous deux pendant le combat a été incessante et s'est même continuée, comme on sait, longtemps après qu'il était fini.
Elle n'a subi d'ailleurs aucune opposition. Cha-
cun semble, au contraire, Tavoir acceptée ayec satisfaction, comme une garantie désirable; et, si le seul Steinmetz a refusé de s'y soumettre, du moins Ta-t-il repoussée avec des formes et sans céder à sa violence habituelle. Les deux officiers du grand état-major ont joui d'une autorité absolue, indiscutée, et qui a primé sans discussion les pouvoirs hiérarchiques réguliers. L'un d'eux est allé jusqu a encourager la désobéissance, en promettant de la faire sanctionner par le roi. Autant dire qu'ils disposaient d'un pouvoir souverain, mais occulte et sans responsabilité.
Une manière de faire aussi insolite a trouvé cependant des approbateurs; que dis-je? des admirateurs. On a voulu y voir le complément naturel et normal de l'action directrice exercée par la puissante institution à laquelle présidait le générai de Moltke, et le développement intégral de son influence tutélaire. Les agents du grand état-major allant au loin propager les idées du généralissime, chacun devait être éclairé, et conséquemment l'hésitation n'était plus permise à personne. S'il existait dans les directives une obscurité quelconque, eux étaient là pour l'expliquer et la traduire. Ils portaient avec eux le secret de la pensée du maître, et devaient le livrer à qui avait besoin de le connaître. Ils en étaient les interprètes, au besoin les commentateurs assermentés. Les rencontrer constituait une aubaine, les consulter une assurance contre Terreur, les satisfaire une certitude de flatteuse approbation. Ils déterminaient les âmes hési-
tantes, et orientaient les esprits embarrassés. Ils étaient, comme les apôtres, chargés de porter la bonne paroles aux gentils.
Tout cela eût été parfait, s'ils se fussent bornés à faire leur office auprès des agents d'exécution directement responsables, c'est-à-dire à expliquer aux commandants d'armée ou de corps d'armée isolés ce qui, dans les instructions émanées du grand quartier général, pouvait paraître mystérieux ou ambigu. Mais il y a loin de cette conception logique et raisonnable d'un procédé de dilution tendant à obtenir une communauté de vues indispensables, à l'ingérence directe de personnalités sans mandat dans l'exercice du commandement. Celui-ci est l'apanage exclusif des autorités militaires hiérarchiquement constituées^ qui se le partagent dans des proportions strictement réglées par l'étendue même de leurs attributions. Il ne comporte d'autre contrôle que celui du chef légitime, d'autre impulsion que l'action régulière de l'échelon supérieur. Et, n'en déplaise aux louangeurs intrépides, toute immixtion étrangère ou latérale, non seulement est abusive, mais elle est destructive des liens sacrés sans lesquels une armée ne serait plus que l'incohérent amalgame de caractères disparates et de tempéraments contrariés. Gela s'appelle, en propres termes, l'anarchie, c'est-à-dire l'agent le plus sûr, le plus redoutable et le plus rapide de la désorganisation.
Certes, le grand état-major allemand, source d'une doctrine commune et suffisamment répandue
d'ailleurs à tous les degrés du commandement, a été, en 1870, un des facteurs immédiats du succès. C'était, et c'est encore, un moteur puissant, un organe remarquable de direction, quant aux efforts de di£Fusion, quant aux idées. Il a créé des moyens formidables, qu'il a ensuite actionnés et mis en œuvre plus que convenablement. Son rôle a été décisif, honorable, on peut même dire glorieux, au sens subjectif de Tépithète. Gela n'empêche pas de constater que certains de ses membres, en voulant trop étendre ce rôle, ont failli tout détraquer. Qu'on les excuse en faveur de l'intention, je l'admets; mais qu'on les loue, c'est réellement abusif, car il serait fâcheux de voir leur exemple suivi.
On ne saurait vraiment concevoir qu'un officier, par le seul fait de ses attaches avec le grand quartier général, ait le droit de prendre en personne la direction effective d'une bataille, de dicter à l'un ou à l'autre sa ligne de conduite, et de contrecarrer, sous prétexte qu'elle ne concorde pas absolument avec les vues du commandement supérieur, la volonté du chef responsable et direct.
Et ces vues mêmes, est-il sûr de les bien connaître et de les interpréter congrûment? Ne seraitce pas par hasard les siennes propres, qu'inconsciemment il est amené à leur substituer? Voyez Brandenstein. Il sait mieux que personne que Moltke ne veut point de bataille ce jour-là, qu'il la redoute même, puisque, malgré l'intérêt qu'il y a à pousser
rapidement toute la IP armée de Tautre côté de la Moselle, il a retenu deux de ses corps sur la rive droite pour soutenir Steinmetz contre une attaque française qui le mettrait, à ses yeux, en danger. Qu'un malentendu existe entre ce dernier et le généralissime au sujet du plus ou moins de champ à donner aux avant-gardes, c'est possible, c'est même réel. A Brandenstein de le faire disparaître, si Steinmetz s'y prête, ou d'en rendre compte, s'il y persiste. Mais là s'arrêtent ses pouvoirs. Et quand, entraîné malgré lui par une ardeur inconsciente, il va, d'un mouvement spontané, autoriser les témérités de l'un, exciter l'énergie d'un autre, et jeter les troupes qu'il rencontre dans un combat auquel lui-même ne connaît ni raison ni but, il cesse d'être le truchement des volontés du maître pour obéir passivement à ses propres suggestions. Il ne raisonne plus, il ne compare plus ; il va, sans souci des conséquences, se plonger dans le guêpier d'où il devait tirer les autres, et, comme il s^aperçolt à la fin de la gravité de ses actes, il ne craint pas, pour les justifier, de pousser à l'insubordination un officier général dont il se rend solidaire, afin de se couvrir lui-même en le couvrant. Qu'on admire, si l'on veut, sa hardiesse et sa souplesse d'esprit. Mais, par grâce, qu'on ne donne point en exemple un acte aussi déconcertant.
Le ferait-on, d'ailleurs, s'il n'était pas excusé par le succès? Succès très relatif, à vrai dire, et qui n'est qu'un revers esquivé.
En réalité, par le fait d'une direction imprécise
qui favorisait outre mesure les audaces individuelles, la stratégie allemande nous a o£Fert, deux fois eh huit jours, Toccasion de prendre sur elle une supériorité marquée. La manœuvre entreprise par Moltke, avec trois armées, avait, en effet, pour corollaire immédiat une étroite solidarité entre celles-ci, solidarité telle qu'un échec subi sur un point se répercutait immédiatement sur les autres. De notre côté, si nous étions en état manifeste d'infériorité numérique, nous bénéficiions d'autre part des avantages d'une position centrale, que nous avaient faite les circonstances, à défaut du commandement lui-même; c'est-à-dire qu'il nous suffisait, pour entraver, peut-être même pour interrompre le développement de la combinaison allemande, de frapper énergiquemet sur celle des armées ennemies qui s'o£Frait le plus directement à nos coups. Ici, par exemple, le moyen le plus sûr d'arrêter les progrès inquiétants de la II* armée sur notre aile droite, était d'infliger à la P' la leçon qu'elle était venue chercher, et, pour dire comme Steinmetz, qu'elle avait méritée.
Pour cela, étant donné la faute qu'elle venait de commettre en s'amorçant d'elle-même, il n'y avait qu'à la laisser faire, puis à riposter d'un vigoureux coup de boutoir. Nous en avions le moyen. Un chef imprégné du simple bon sens militaire n'y eût pas manqué. Bazaine ne semble pas y avoir songé, même une minute, tant était impérieuse la fascination exercée par des murailles sur son esprit désorienté. Il est cruel cependant de pen-
ser qu^un résultat si simple et à la fois si désirable eût été obtenu de lui-même, en laissant tout bonnement à nos soldats héroïques la faculté d^obéir à leur impulsion naturelle et de céder à leur instinct!