‹ Le haut commandement des armées allemandes en 1870: (d'après des documentsChapitre 7 sur 25 · BATAILLE DE REZONVILLE UI · texte numérisé non relu

BATAILLE DE REZONVILLE UI

y jeter un irréparable désordre. Elle préféra annoncer sa présence à grands fracas et donner ainsi aux corps d'armée massés autour de Rezonville le temps de se ressaisir, de recueillir les escadrons en retraite et de se déployer pour recevoir l'attaque . De la sorte, l'infanterie d'Alvensleben, qui quelques instants plus tard atteignait la crête du plateau, après une marche difficile dans des chemins escarpés, trouva devant elle trois corps français. Quels que fussent sa résolution et son courage, c'était beaucoup, surtout si l'on songe que sa o"" division se trouvait diminuée de 2,000 hommes depuis la bataille de Spicheren et qu'elle avait dû laisser, en outre, deux bataillons à la garde des ponts.

Elle n'hésita pas cependant à attaquer, et très vigoureusement. Mais la lutte était difficile et coûteuse. Le IIP corps, séparé en deux masses reliées par une longue ligne d'artillerie, essayait à grand'peine de conquérir les points d'appui de ia route Metz-Mars-la-Tour, que lui disputaient successivement le 2* corps, la garde et le 6* corps. Il se trouvait, par la force des choses, déployé en ordre mince et exposé à tous les dangers. Il ne disposait d'aucune réserve et n'en voyait point paraître à Thorizon. Dans ces troupes, qui fondaient sous les e£Fets foudroyants du chassepot, l'inquiétude commençait à poindre, malgré l'attitude calme d'Alvensleben et la mine rassérénée qu'il s'était composée. Un colonel « brave et intelligent » disait tout haut : M II y a là-dessous quelque malen-

tendu (1). « Quant au général lui-même, il ne poa vait s*e m pécher de murmurer : « Me voici tout i rheure dans la situation de Wellington à Waterloo Je voudrais que le soir ou le X* corps soit arrivé (2). 1.

Il comprenait cependant que son initiative s: hardie avait atteint le but qu'il lui avait assig^né luimême : arrêter l'armée française dans sa retraitée/ raccrocher solidement. Le lendemain, peut-être, le généralissime avec toutes ses forces viendrait achever Tœuvre ainsi amorcée, et cueillir le fruit que lui avait commencé à détacher. Le tout était de ne point se faire rejeter dans les ravines tourmentées de la forêt de Gorze par les forces supérieures auxquelles on s'était heurté. Et il fiau) avouer qu'une pareille crainte avait quelque raison de se manifester.

Mais Alvensleben n'était pas de ceux que le péril décourage : « Bazaine pouvait me battre, a-t-il écrit plus tard, mais quant à se débarrasser de moi facilement, c'est une autre affaire! » Et il ne parait pas qu'il y ait eu dans le mot la moindre forfanterie. Quand on pense cependant que jusqu'à deux heures de l'après-midi, ces deux maigres divisions, savs autre renfort que quelques éléments du X* corps, successivement arrivés sur le champ de bataille. eurent afhire à plus de 100,000 hommes naassés devant elles, on peut juger extraordinaire la codfiance de leur indomptable chef, car il est clair que

(i) Cardinal de Widdebn, loc, cit»

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si Bazaine, au lieu de se préoccuper uniquement de son aile gauche et de la liaison avec Metz que personne ne songeait à menacer, avait lancé en bélier contre son débile adversaire une seule des divisions magnifiques qu'il envoyait se morfondre de ce côté, les choses auraient tourné tout autrement que ne le croyait Alvensleben, et il est douteux qu'avec tout son courage, toute son ardeur et toute sa science, il eût pu jamais tirer un parti quelconque de la poussière d'armée que seraient devenus les débris de ses régiments essaimes au travers de taillis impénétrables, percés de chemins rocailleux. Comme le dit fort bien le commentateur avisé de ses hauts faits :

Si, devant la supériorité écrasante de l'ennemi, la retraite du IIP corps, engagé à fond sur un front de 6 kilomètres, put être évitée, la cause en est, non seulement aux fautes tactiques du commandement français, mais encore aux secours effectifs dus à l*esprit de solidarité manifesté par d'autres corps, notamment le Xs Bien que ce corps ait d'abord marché en quatre colonnes séparées par des intervalles de plusieurs lieues, colonnes dont les forces principales s'avançaient parallèlement au IIP corps, il arriva, de sa propre initiative, au cornpiet sur le champ de bataille (1).

Et nous pouvons ajouter : non seulement il sauva le m* corps, mais il sauva l'armée allemande, la renommée de ses chefs suprêmes, et aussi, sans doute, l'intégrité du royaume prussien.

(i) Cardiual de Widderk, he, cit.

Car c^est toujours la même constatation qui slmpose, ici comme à Borny, et comme à Spicheren. Les erreurs capitales d^une stratégie flottante, que dirigent de trop loin des hommes impuissants à eo redresser sur place les inévitables à-coups, sont corrigés par l'ardeur combative et l'esprit de solidarité de chefs en sous-ordres, qui ne trouvent devant eux qu'un adversaire inerte, dénué à la fois de jugement, de coup d'œil, d'activité, toujours ignorant de ce qui ce passe, et s'en remettant au hasard da soin de dénouer des situations dont il ne connaît rien.

A ces généraux ardents, impétueux, obstinés et savants, cela est incontestable, la part était faite trop belle, en vérité. Ils pouvaient tout risquer, tout entreprendre, tout oser. Ils exposaient des vies humaines, sans doute, car la bravoure de lennemi était éclatante, et l'on nous dit qu'Alvensleben, a exempt de cette dureté qui reste insensible à la souffrance et aux horreurs du champ de bataille a , ne voyait pas sans une émotion douloureuse fondre ses a chères troupes comme la neige au soleil »• Mais on nous dit aussi que, «sa pensée et sa volonté étant exclusivement absorbées par l'exécution de /a tâche qu'il avait fait assumer à son corps dans tintérêt de Farmée tout entière, il ne se laissa pas entamer par l'impression dissolvante des lourds sacrifices qu'il faisait (I). »

Cet homme remarquable comprenait toute l'éten-

(i) CARDINàL DE WiDDERN, loC. Ctt,

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due de la faute commise par Frédéric- Charles, en D allant pas chercher Farmée ennemie avec toutes ses forces, mais seulement avec une minime partie de celles-ci, exposées ainsi à un écrasement complet. Cette faute, il entendait l'atténuer, la réparer si possible, et il apportait à cette tâche une ténacité, une obstination admirables, comptant sur le concours de ses voisins, dont il connaissait les sentiments énergiques et Tesprit de devoir. Cependant, bien qu'il pût commencer à juger de l'incapacité profonde de son adversaire, dont tous les efforts semblaient conjurés pour l'épargner, il mesurait le courage de Varmée française aux coups terribles qu'elle frappait. Que ces coups fussent mal dirigés, cela était évident. Ils n'en restaient pas moins redoutables et sanglants. Un retour au bon sens chez le maréchal Bazaine était toujours possible, qui les aurait rendus décisifs. Alvensleben le sentait, et, à travers son masque qu'il voulait rendre impénétrable, perçait l'anxiété croissante qui le dévorait.

Quand il sut enfin, vers trois heures, que le ^' corps tant attendu approchait, sa physionomie se détendit en un élan de gaieté jaillissante, et le joueur de \vhist passionné qu'il était s'écria : « Allons, nous n'allons pas tarder à faire le trick! » Puis, comme pour montrer qu'en son âme de soldat la jalousie ne pouvait mordre : « Peu importe qu'il revienne à mon partner ou à moi, pourvu que nous l'ayons. » Ce sont là, il faut bien en convenir, des sentiments de camaraderie qui étaient communs alors à I nombre de généraux prussiens et qui, malheureu«

sèment, n'animaient pas au même degré tous le; nôtres (1).

Avec une solidarité aussi agissante, de la volonté, de Tardeur et de bonnes troupes, il n'est presque pas besoin, pour ainsi dire, de stratégie, à la condition toutefois que l'adversaire n'en ait pas davantage. Ici, celles de Moltke et de Frédéric-Charles étaient notoirement insuffisantes; celle de Bazaine, il est vrai, absolument nulle. Mais tandis que d'un côté on voulait vaincre j de l'autre on n'y tenait pas, parce que la préoccupation de ne pas être séparé de Metz primait tout. C'est ce qui explique que, même contre une armée dont la bravoure fut des plus hautes, la témérité d'un Alvensleben ait pu réussir.

11 savait qu'elle serait encouragée et soutenue dans la limite du possible. 11 savait surtout qu'elle puisait son excuse dans une situation imprévue, que n'avaient pas su deviner les conducteurs de la guerre, mais que personne ne lui saurait mauvais gré d'avoir exploitée. Aucun de nos généraux ne jouissait d'une indépendance semblable, aucun ne

(i) On sait avec quel empressement, à Spicheren et à Borny, tous les chefs des unités allemandes placés en seconde ligne accoururent soutenir ceux qui étaient engagés; à la première de ces batailles, on raconte que le maréchal Bazaine, apprenaot Tétat grave où se trouTait le corps du général Frossard, aurait dit : M Ah ! ah ! le pion est dans la marmelade ; qu'il y reste ! » Nous ne savons si le propos est exact. Mais le fait certain est que, par suite de circonstances diverses auxquelles n'était pai, étrangère la coupable inertie du maréchal, le 2* corps français ne reçut aucun secours, alors qu'à moins d'une journée <1<^ marche, trois autres corps étaient au bivouac ou en mouve-j ment. i

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