CHAPITRE VII Evénements de voyage
L'article XV de l'ordonnance de 1584 enjoignait aux greffiers des amirautés de tenir registre des rapports de mer faits à leur retour par les maîtres de navires et de les faire attester par les hommes de leur équipage. Si cette prescription a été suivie, et rien ne permet d'en douter, ces registres ont partagé le sort des autres papiers de la juridiction de l'Amirauté du Havre. Les plus anciens sont contemporains du ministère de Richelieu, par conséquent très postérieurs à l'extrême limite de cette étude.
Dans une certaine mesure, trop insuffisante, hélas ! le tabellionage a conservé la relation d'événements survenus en cours de traversée. La plupart sont faites pour constater la disparition ou le décès de matelots. Ce sont, en quelque sorte, des actes de notoriété dressés à la requête des parties intéressées, armateurs ou parents. On peut regretter leur brièveté. Ils n'en constituent pas moins, malgré et peut-être à cause de leur rareté, des documents épisodiques précieux. Les faits sur lesquels ils nous renseignent n'apparaissent nulle part ailleurs ; ils nous aident à pénétrer plus intimement dans la connaissance de la vie maritime d'autrefois.
On peut les diviser en trois catégories : les accidents de mer, les actes de piraterie exercés sur nos marins, et ceux, probablement aussi nombreux, mais sur lesquels le silence est gardé religieusement et qu'on ne devine que par des transactions, qu'ils exerçaient en guise de représailles.
Je donne ci-après dans cet ordre les renseignements que j'ai pu recueillir relatifs à la navigation transatlantique seulement, analysant les moins importants, citant in extenso les autres. Il convient toutefois de ne pas perdre de vue que ce n'est que par exception que les dépositions sont faites devant notaires. La majeure partie devait être enregistrée au greffe de l'Amirauté, appuyée de l'audition des témoins. On excu-
sera le décousu de cette revue de déclarations, qui tient à la nature même des matériaux mis en œuvre.
Tout d'abord les naufrages. Si on les rapproche du nombre des navires ayant effectué la traversée de l'Atlantique, on peut être justement surpris de ne pas les voir plus fréquents. Ces navires devaient être de construction robuste, leurs capitaines et leurs pilotes, de même que les équipages, posséder une grande expérience et une connaissance approfondie de la mer. Aussi bien, alors comme aujourd'hui, c'est sur les côtes que s'observent le plus de sinistres.
Vers 1579, le Chérubin, revenant du Brésil, coule bas travers Cherbourg, « à cause d'une planche qui était faillie et avait lâché tellement que beaucoup de l'équipage furent noyés «. Le capitaine et le pilote purent cependant se sauver, et ce sont eux qui déposent sur cet accident le 17 mars 1595.
En 1585, Adrien Letellier, capitaine particulier de la Marguerite et d'une patache de 25 tonneaux, appartenant au Roi, fait naufrage non loin de l'île de la Marguerite, dans les parages du Venezuela, par suite de mauvais temps. Une partie des gens de guerre et des mariniers furent noyés. Le surplus se sauva dans la patache et arriva au Havre, où le capitaine fît son rapport en justice (1).
La Bonne -Attente^ armée en guerre et en marchandises en 1597 sous le commandement d'Alonce Le Buroys, fut jetée à la côte au Brésil, pendant une tempête, entre le Port-Marin et la baie de Tous-les-Saints, proche la rivière Serije(?). Dixneuf hommes seulement et un page purent se sauver à la nage et prendre pied sur la terre ferme, ils y restèrent quelques jours, cherchant à sauver les débris du navire, ensevelissant dans le sable les corps que la mer rejetait. Faits pri-
(1) Une confusion, qui ne s'explique que par un changement ultérieur du nom du navire, s'est produite à ce propos. La charte-partie signée le 26 juin 1584 le désigne sous le nom de la Marie et lui donne comme bourgeois et victuailleur Jean de Gauquigny. Or, il avait appartenu précédemment à Sarlabos, qui l'avait fait armer pour aller en trafic de marchandises. Abandonnant son gouvernement, il l'avait vendu verbalement le 17 mai 1584 au Roi, représenté par l'amiral de Joyeuse, sous le nom de la ifar^ruerife, moyennant 5.400 écus. Le navire et sa patache étaient en mer quand, le 7 juillet, il passait procuration pour ratifier cette vente. 11 parait probable que dans cet armement Gauquigny n'était qu'un intermédiaire.
sonniers par les Espagnols, ils restèrent détenus jusqu'à la paix (1).
On a vu, chapitre IV, la charte-partie du Villars. Les débuts de son voyage ne furent pas heureux. Etant en mer, le 4 décembre 1605, non loin du cap « de Fin de Terre », il avait été pris « d'une grande et impétueuse tourmente qui avait occasionné qu'il avait été besoin de couper les mâts dud. navire et faire au gré du vent et de la mer afin de sauver leur vie. Tellement que à cause de lad. tourmente leur grande barque, nommée ÏAngélicque, de 35 tonneaux, dans laquelle commandait sous le sieur de Scudéry le capitaine Montanas, avait été submergée en la mer et tous les hommes de l'équipage d'icelle noyés (2) ». Complètement désemparé, le Villars avait eu la chance de pouvoir gagner la Rochelle pour s'y réparer.
Une procuration en date du 31 août 1587 concerne une barque partie de la Fleur-de-Lis, se trouvant alors sur les côtes du Pérou et qui, avec son équipage, était arrivée en Irlande, « comme gens abandonnés ». 11 n'est pas question de naufrage et il est probable que pour un motif ignoré elle n'avait pu regagner son navire. Les hommes qui la montaient, plutôt que de s'exposer à tomber aux mains des Espagnols, avaient préféré affronter les dangers de la traversée de l'Atlantique sur une embarcation minuscule.
Cette crainte n'était que trop justifiée. Qu'il s'agisse des Espagnols ou des Portugais, nos marins étaient constamment exposés de leur part à de mauvais traitements ; le moindre était d'être emprisonné sous les prétextes les plus futiles. On en trouve, entre autres, l'expression dans une déposition du capitaine et de l'équipage de Y Espoir. Ayant relâché à Sétubal, en Portugal, pour y prendre le sel nécessaire à leur pêche à Terre-Neuve, le navire, sans aucune raison, y avait été arrêté et sa grande voile confisquée afin de lui ôter le moyen de partir. « Quoi voyant les déposants^ après avoir avisé entre eux et avec leur équipage que les Portugais, qui
(1) Dépositions des 18 décembre 1599 et 11 juillet 1600.
(2) Déposition du 4janvier 1608.
ne se démontrent en la plupart autres que les ennemis des Français, avaient par ci-devant arrêté trois navires de cette côte de Normandie... constitué et détenu prisonniers grand nombre des hommes des équipages desd. navires, dont aucuns étaient morts en prison, combien qu'ils n'eussent été trouvés coupables de ce qui leur était imputé. Considérant aussi que lad. nation portugaise fait grande recherche et poursuite sur les Français qui trafiquent aux côtes du Brésil, où aucuns dud. équipage de VEspoir auraient par cidevant trafiqué fidèlement et en bon congé (1). » L'avis de l'équipage fut qu'il fallait à tout prix essayer d'éviter le mauvais sort de tant de leurs compagnons. Le capitaine réussit à faire évader son navire, bien que dépourvu de sa grande voile, qu'il fît eau et n'eût pas recueilli tout son sel.
D'ailleurs, la mer est infestée de forbans qui s'inquiètent peu des nationalités et ne rêvent que butin. Cardin Advisse, dont le navire s'était perdu au Brésil, revenant au Havre dans une petite barque avec son équipage, est, surcroît d'infortune, pillé par un navire anglais (2). La même année, il était arrivé pire aventure au Jean, comme on le voit par la déposition suivante :
Thibault Hérault, pilote de navire, Jacques Bugler et Jean Hérault, de l'état de la mer, demeurant à Harfleur, attestent qu'en 1572, viron le mois de novembre, ils étaient de l'équipag-e du Jeariy de 120 tonneaux, appartenant en la plus grande partie à Guillaume et Jean Berry, marchands du Havre, parti bien agréé, munitionné et fourni de marchandises pour faire le voyage du cap Vert, côte de Serlionne, îles, Indes et terre ferme du Pérou. Faisant leur retour, viron à la hauteur du cap de Fineterre, avaient été rencontrés, abordés et pris par grande violence par deux grands navires basques, viron l'un de 300 tonneaux et l'autre de 200, dont ils ne savent le nom ni celui des conducteurs. Auquel abordage avaient été tués quatre hommes du Jean et dix fort blessés. Les Basques avaient ravagé et pillé le navire, enlevé toutes les hardes, acoutre-
(1) 5 août 1575. h'Espoir venait en effet de faire un voyage au Brésil en 1573 avec le même capitaine, et il y retourna par la suite.
(2) Procuration du 16 juillet 1572.
ments et portages des maîtres, officiers et compagnons, pris et enlevé jusqu'à 2.000 cuirs du Pérou et bien 3.000 écus d'or et argent, perles et pierres précieuses, tant monnayé qu'à monnayer, tous les agrès, appareils, voiles, artillerie et munitions, tellement qu'ils les avaient tout dégradés et laissés comme gens perdus au péril et danger de la mer. Que sans l'aide d'un navire terreneuvier de ce port, dont le maître était Richard La Tourte (1), qui les avait trouvés ainsi dégarillés, qui les avait aidés de quelques agrès et de ce qui leur avait convenu, ils n'eussent eu moyen aucun de venir à port de salut et fussent tous péris par mer.
Les déposants ajoutaient qu'ils n'avaient donné aucun sujet aux navires basques de les dépréder ainsi (2).
Dans ce cas, la déposition est faite douze ans après le pillage qui Ta motivée. Ce retard s'observe assez souvent, puisqu'elle n'était demandée que lorsqu'il était besoin d'une preuve testimoniale. C'est ainsi que, le 6 juin 1606, un matelot du Havre racontait que cinq ans auparavant il faisait partie de l'équipage du Jonas^ du Havre, mis en arrêt à San- Lucas de Barameda. Se trouvant sans emploi il s'était alloué sur un navire espagnol allant au Pérou. Etant arrivé à Garthagène il avait fait connaissance de Jean Leconte, chirurgien, natif des environs de Gompiègne, fait prisonnier dans le Prince^ parti du Havre en 1575 et pris par les Espagnols. Leconte était passé en compagnie du déposant à Gampêche, près de la Havane, où il y était décédé.
La captivité ne semble pas avoir été trop dure pour ce chirurgien. Tout autre fat le sort réservé à Jean Le François, capitaine en 1579 d'un navire destiné pour la Guinée (3). Ayant été contraint, « tant à l'occasion de la maladie de lad. côte qui s'était mise dans sond. navire que tempête et rigueur du vent et mer et pour éviter le naufrage », de relâcher au
(1) C'était la Salamandre, de 100 tonneaux.
(2) Déposition du 10 décembre 15S4, faite à la requête de Jean et de Guillaume Berry.
(3) Le nom du navire n'est pas donné dans cet acte, relatif à un accord entre sa veuve et ses fils, passé le 13 décembre 1599. On trouve en 1579 un capitaine portant les mêmes nom et prénom sur la jPerZe, armée pour le Brésil. Il est possible que ce soit ce navire dont il soit question, les capitaines ne se faisant pas faute de faire des escales quand ils le jugeaient utile.
port (le Briccou, près du château de la Mine (Elmina), il y avait été mené prisonnier avec quelques-uns de ses hommes « et illec enfin décédé viron quinze ans après ».
La chasse à courre sur nos navires prit une allure plus rigoureuse quand la mort du roi de Portugal, Sébastien, sur le champ de bataille d'El Ksar-el-Kébir en 1578, amena la réunion de ce royaume à l'Espagne. Associés dans une commune jalousie, comprenant que pour la réussite de leurs ambitions il leur fallait évincer définitivement les Français de leurs possessions, ces deux nations menèrent contre nos bâtiments une guerre plus active que jamais. Deux flottes de navires normands, l'une composée de dix-huit navires, l'autre de sept, furent brûlées sur les côtes du Brésil, probablement dans les mêmes parages, en 1582 et Tannée suivante (1).
De ces deux événements, l'un au moins est signalé par la Remonstrance. En 1579; onze navires, chargés pour un million de valeur, trafiquant en la rivière de Saint-Domingue, furent attaqués par les Portugais et brûlés. Les équipages furent contraints de s'enfuir dans les bois avec les sauvages « pour esvader la cruauté des Portugais qui les eussent fait mourir cruellement » (2).
Le tabellionage du Havre possède trois déclarations ayant trait à ces désastres. La première, bien qu'elle ne fixe pas de date et reste dans une regrettable imprécision quant aux détails, doit se référer à 1582. Indépendamment de la confirmation qu'elle apporte à cet égard, elle met en évidence la cordialité des fréquentations entre les Français et les indigènes, les premiers paraissant entièrement libres de leurs actes, construisant, avec l'aide présumée des naturels, une embarcation assez grande pour les contenir tous, et quelques-uns même n'hésitant pas à prolonger leur séjour
(1) E. de Fréville, ibidem, II, p. 503-505.
(2) M. de La Roncière signale également {ibidem, IV, p. 199-200), d'après des sources principalement portugaises, la destruction près du rio de Parahyba de quatre navires normands par une flotte de huit vaisseaux espagnols en 1584. Les équipages, pour ne pas tomber sous les coups des troupes portugaises et de leurs alliés Indiens, se sauvèrent en hâte dans leurs chaloupes et cherchèrent refuge dans les bois.
au Brésil en attendant un navire de secours. C'est une preuve de plus de la sécurité dont ils jouissaient, au moins dans les tribus qui n'étaient pas inféodées aux Portugais.
Voici cette déposition, qui, ainsi que la suivante, me paraît mériter d'être transcrite intégralement :
Furent présents Pierre Dumouchel, Toussaint Gruyer^ de la paroisse d'Octeville, et Nicolas Lemor, demeurant en ced. lieu de Grâce, tous de Testât de la mer, lesquelz, deleurs bonnes et franches voullontés, sans aulcune force ny contraincte, séduction ou fraude, ont dict, juré et affermé, par leur foy et sermens es mains desd. nottaires, qu'ilz estoient de l'équipage des navires qui avoient esté brûlés et dépreddez en la coste du Brésil à l'amond par les Espagnolz et Portugays et que, après led. déprédations ainsy faitz, lesd. attestans, avec les aultres mariniers de Téquipage desd. navires françoys estantz sur et retirés au lieu nommé Posezou (ou Posczou), plus avans le vent en lad. coste du Brésil, auquel lieu ilz avoient basty et construit une petite barque de XX tonneaux ou enyyron, dans laquelle ilz auroient repassé de ce pays de vers terrye à la Rochelle par contraincte, tant de la tourmente de la mer que pour recouvrer vivres, à cause qu'ilz n'en avoient aulcune et auroient peust mouryr de faim. Et à leur partement dud. lieu de Potezou, auroient eu certain tesmoignage, tant par les principaulz sauvages dud. lieu que par Nicolas Maillard, truchement du navire la Bonne-Aventure^ dont estoit maître Pierre Gruyer, perdu en lad. coste du Brésil, au lieu nommé Taycaytur, comme le bois de brésil que led. Gruyer auroit eu et trocqué desd. sauvages pour le porter dans sond. navire la Bonne-Aventure estant encore en essence de avoir esté toujours conservé et gardé par les roys et supérieurs de lad. terre de Brésil pour la grande amityé qu'ils portent aud. Maillard, truchement, lequel estoit encore demeuré en icelle coste dud. Brésil avec lesd. sauvages pour garder led. boys de brésil et retenu avec luy ung mareschal pour travailler en attendant que on luy envoyé ung navire de ce paj's pour retourner quérir led. boys, et à ceste fin avoit renvoyé led. Toussaint Gruyer en ce pays pour en advertyr ceux ayant inthérest aud. boys de Brésil, ausquelz il avoit envoyé vers lesd. missives ; lequel led. Toussaint en avoit baillé à son arrivée à AUain Duchemin, bourgeois de ce lieu, bourgeois dud. navire la Bonne-Aventure. De laquelle présente attestation led. Duchemin a requis ledit pour
luysctsos assottiez pour leur valloir et servyrce que de raison. Présence Ysac Dorleans et Jehan Fournyer, de ce lieu de Grâce (1).
La destruction de nos navires est corroborée par une autre déclaration, plus explicite, faite le 2 juillet 1584. Les couleurs n'en sont plus idylliques et les fugitifs ont le malheur de se trouver en présence d'Indiens plus sauvages ou ayant appris des Portugais à faire une chasse impitoyable aux Français.
Furent présents en leurs personnes Noël Le Brument, pillote en la marine, demeurant en la ville de Harfleur, proche de lad. ville de Grâce, Guillaume Macquerel (2), maître de navire, demeurant en lad. ville de Grâce, Charles Homont, marinier, demeurant en la ville de Harfleur, lesquels, de leurs bonnes voullontez, sans aulcungs dol, séduction ou fraude, ont juré et afermé véritable par leurs foy et sermentz es mains desd. nott. et tabell.que en Tannée mil V llir'Il ilz s'estoyent embarquez et estoient partis de ce port et havre de Grâce, scavoir : led. Brument dans le navire nommé le Griffon (3), dont estoyt capp. Guillaume Boucher, de ced. Havre, et luy pillotte ; led. Maquerel dans le navire nommé la Petite-Sallemande (4), dont estoyt capp. Françoys Martin, aussy de ced. Havre, et luy Maquerel, maître d'icell. navire; et led. Homont dans led. navire le Grifon^ avec led. Le Brement, pour aller faire voyage à la coste et terre du Brésil, à l'amond. Auquel lieu ils avoyent terry et séjourné quelque espace de temps pour faire leur traicte et trafficq ainsy qu'il est acoustumé. Pendant lequel temps estoyt survenu en lad. terre du Brésil une flotte de navires espaignolz ecquippée en guerre, qui avoient prins de force leurs d. navires et tous les aultres navires estantz lors en lad. coste
(1) 2 juillet 1583.
(2) Deux jours auparavant il avait déjà déposé dans ce sens, avec quelques variantes. J'ai pris la déposition la plus complète. 11 déclare qu'étant parti du Havre avec un équipage de vingt-et-un hommes pour la rivière de Saint- Domingue et la côte des Cannibales, son navire fut brûlé avec plusieurs autres par des Espagnols sortis du Château-Marin. Il est possible que tandis qu'une flotte espagnole interceptait la haute mer, des troupes de terre aient participé à l'attaque de manière à couper toute retraite aux équipages.
(3) Charte-partie du 14 février 1582.
(4) Charte-partie du 27 janvier 1582. Le navire y est désigné sous le nom de Salamandre.
et iceulx bruslés, de sorte que lesd. hommes des ecquipages desd. navires avoyent esté contrainctz leur sauver en terre dans leurs barques et basteaux en la coste de Ganiballes avant le vent de lad. coste du Brésil. Et du nombre desquelz hommes de l'ecquippag-e du navire dud. Françoys Martin estoyt la personne de Herment Jehanson Traie. Et s'estant ainsy sauvés en lad. terre de Ganibales, fut envoyé une desd. baroques à terre vers les sauvag-es, de l'ecquippage de laquelle baroque estoyt led. Jehanson Trais, pour y avoir des commodités et vivres de la terre. Laquelle baroque ainsy envoyé avoyt esté surprinse par les sauvages de lad. coste le jeudy vingt-troysième de janvier mil V^ IIH"III (1) et poursuivy les hommes de l'ecquipage de lad. barque pour les massacrer et tuer, ce qu'ilz eussent faict sy ne ce feussent sauvez, et n'en avoyt esté tué que quatre, du nombre desquelz estoyt led. Jehanson Trais. Lequel les aultres hommes d'icelle baroque s'estoyent sauvez auroyent rapporté et attesté à eux attestans et aultres Françoys illec estans rethirez qu'ilz avoyent veu tuer et massacrer led. Jehanson Trais par lesd. sauvages en lad. terre et icell. laissé mort en icelle terre. De laquelle présente attestation, etc. (2).
Ces quelques années furent néfastes pour le commerce normand d'outre-Atlantique. Irrité par la tentative de Catherine de Médicis sur les Açores et par Tappui qu'elle accordait au prétendant au trône de Portugal, Philippe II pourchassait nos navires marchands sur toutes les mers américaines. Le récit suivant, où Ton voit nos marins « robinsonner » péniblement, en est un nouveau témoignage :
Furent présents Jehan Retout, demeurant en lad. ville, capp. du navire nommé le Lyon^ du port de 35 tonneaux ou environ, estant parti de ce Havre pour faire le voyage au Pérou et aultres endroitz, suivant la charte-partie faicte pour led. voyage, auquel
(1) Il y a erreur dans la date ou dans le jour de la semaine ; le 23 janvier 1583 tombait un dimanche.
(2) J'ai laissé à ces deux déclarations l'orthographe fantaisiste et le style quasi-judiciaire d'alors. Tout incomplètes qu'elles soient elles présentent un intérêt d'autant plus grand qu'elles sont les seules à ma connaissance émanant de Français à propos d'événements dont le retentissement dut être considérable, à en juger par les plaintes très vives du commerce rouennais et par la commission délivrée par Henri lil pour enquêter sur les pirateries espagnoles.
lieu estant au icelluy navire esté prins et ne faire retourne dud. voyage ; Jehan Tessyer, aussy demeurant en lad. ville, canonnier aud. navire pour led. voyage, et Pierre Bonnannée, de la paroisse deSainct-Nicollas de Lheure (1), aussy de l'ecquipage dud. navire, lesquelz dessus nommés ont juré, assuré et attesté véritable par devant lesd. notaires et tabellions que ilz estaient avec led. navire et ecquipage partis de ce port et havre de Grâce dès le vingt et unième jour d'aoust mil V° quatre-vingtz-deux et avoyent single et conduict led. navire jusques à la ryvière de Sénéga, suyvant qu'ilz y estoient tenuz par leur contract et charte-partie. Auquel lieu ilz avoyent seu avoyr detraicte, voyant quoy avoit faict voylle et roulte pour aller droy et aulx isles du Pérou, et arryvez au port ou escalle de Port-Real, où ilz auroient eu en traicte quelque nombre de cuirs, et par apprez partis dud. lieu pour aller au port à Mousquittes pour semblablement traicter et trocquer leur marchandise. Où illec estantz et prétendantz avoyr et recœuillir le nombre de trois centz cuirs qu'ilz auraient jà paiez au marchand de lad. escalle, estoyt arryvé deux gallères d'Espagne. Voyant quoy et que lesd. gallères avoient désir de les prendre avoyent couppé le câble sur Tesqueubyer et faict voylle pour essayer de eulx saouver desd. gallères, ce qu'ils n'avoyent peu faire à cause de la contraryetté et du peu de vent qu'il faisoyt et contrainctz de eschouer led. navire à la coste pour eulx rethirer en terre et abandonner leurd. navire pour éviter de perdre leurs gages. Et estantz à terre auroient esté tellement poursuivis tant par les soldatz et ecquipage desd. gallères que naigres y estantz qu'ilz auroient tous esté prins et grand nombre de leurd. ecquipage tuez jusques à traize à quatorze hommes et les autres prins et mis en gallères à la chayne, réserve six dud. ecquipage qui s'estoient saoufvez d'entre les mains desd. Espagnolz; du nombre desquelz six sont lesd. Retout, Tessyer et Bonneannée, ayant néantmoins esté tous despouillez, nudz et fort blessez, et s'estant saoufvez dans les boys où ilz auroient esté l'espace de six à sept septmaines en grande souffrance et sans aucun vivres, jusqu'à ce que la barcque du navire du capp. Roussel, estant aud. lieu, les avoyt recœuilliz à l'isledela Tortue, où ilz estoyent passez et transportez comme ilz avoient peu, et rapassez dans lad. baroque en ce pais et arrivez en la Baye, près Brouage, et eulx acheminez par terre en lad. ville. Disantz les dessusd. comme telle a esté la cause et moyen
(1) Paroisse limitrophe du Havre et qui lui a été annexée en partie en 1852.
de la prinse et perte de leurd. navire et ecquipage et n'en ont aucunement depuys oy parler. De laquelle présente attestation et déclaration comme lesd. attestans ont d'abondant juré et assuré véritable. Par honnête femme Marye Dugard, pour et au nom de Pierre de Neufville, son mary, au nom et comme faisant pour le sieur Jacques Le Jeune, marchand à Rouen, a requis la présente lui valloir. Présence, etc. (1).
Quelquefois, trop rarement, les pirates se cassaient les griffes en s'attaquant à forte partie. Passant devant le Tage, vers le 20 septembre 1584, la « fergade » la Marie^ dont il est parlé plus haut, parut, avec sa patache, être une proie tentante pour un navire de guerre portugais. Mal lui en prit. Reçu de belle façon à l'abordage il fut repoussé et peutêtre paya-t-il cher sa témérité. Nos marins n'avaient pas de ménagements à tenir envers des gens qui les traitaient partout en ennemis (2).
Tous n'avaient ni la même chance ni la même force. En 1586 le Tigre ^ étant au Pérou, avait été « agredy par les galères et armée du roi d'Espagne, et tellement battu qu'il aurait été déprédé et fait couler au fond de la mer ». Les armateurs éprouvaient une perte de 30.000 écus,sans compter les 70 hommes qui avaient été tués ou noyés (3).
La diminution du mouvement maritime, conséquence de la dernière guerre de religion et des hostilités avec l'Espagne, raréfie, semble-t-il, les déprédations exercées sur les navires français ou leurs équipages. Ce n'est pas que les sentiments de nos adversaires aient changé ; ils trouvent simplement moins souvent l'occasion de se manifester. Les dépositions
(1) Déclaration du 22 juillet 1583.
(2) Attestation par le capitaine Adrien Letellier du décès d'un marin frappé d'un coup de pique pendant le combat.
(3) Requête de François Lemonnier. Arrêt du Parlement, 3 février 1587. D'après la Remonstrance, Guillaume Malherbe et ses 140 hommes d'équipage trafiquant avec leur navire et sa barque, le Jeune et le Saint-Laurent, à l'île de la Marguerite, auraient été attaqués et coulés par les sept galères espagnoles se tenant d'ordinaire à Garthagène. Gomme presque toujours, le fait est rapporté inexactement et amplifié, mais il y avait bien deux navires, le Tigre et sa barque, dont le nom n'est pas cité dans la charte-partie du 22 octobre 1585. Dans un voyage précédent, en 1582, le Tigre était accompagné de la barque l'Espérance, de 50 tonneaux.
suivantes, concernant le môme navire, l'attesteraient au besoin.
Le Saint' Georges, commandé par François Boutton dit Cavaillon, parti en 1604 pour l'Afrique et le Pérou fut, sans provocation apparente, l'objet de deux attaques qui ne laissèrent pas de lui coûter cher.
Henry Maretz, François Jouenne et Jean Ridel, demeurant au Havre, attestent que cette année ils s'étaient embarqués dans le Saint-Georges^ de 100 tonneaux, et qu'ils étaient partis du Havre au mois de février. Ils firent d'abord escale sur la côte d'Afrique, et voici l'aventure qui leur arriva :
Étant à la côte de Cerlionne, leur grande barque étant montée, il y fut mis dix-huit hommes de l'équipage dud. navire, sous la conduite du capitaine Samuel Monnier, entre lesquels hommes était Jean Cabert,écuyer, sieur de Rocher. Et étant lad. barque suivant le commandement dud. Cavaillon dans la Rivière Grande (l),en icelle côte de Cerlionne, avait été surprise et forcée par deux navires équipés en guerre, partis exprès de lad. côte pour les prendre, ce qu'ils avaient fait, tué et mis à mort l'équipage de lad. barque, excepté deux hommes, un nommé Jean Jacques, canonnier, et Jaspard Guérard, mis pour chirurgien en lad. barque (2).
Cabert avait été tué un des premiers de la bordée des navires de guerre, ainsi que l'avaient attesté les deux survivants en revenant, on ne dit comment, à bord du Saint- Georges.
Privé ainsi de sa barque, le navire mit à la voile pour les Antilles. La malchance l'y poursuivit. Le 4 mai 1606, se trouvant au port de Léogane, en l'île de Saint-Domingue, quelques hommes étaient descendus à terre « pour recouvrer des victuailles à porter dans led. navire pour leur vivre et nourriture ». Poursuivis par les habitants, la plupart purent se rembarquer, mais quatre d'entre eux, parmi lesquels se trouvait Hugues Poirier, chirurgien, moins agiles ou moins heureux que les autres, furent « tués et homicides », ainsi
(1) Peut-être la rivière de Sierra-Leone, que commande le cap Tagrin, et que fréquentait en 1611 le capitaine havrais Lecompte, mais plus probablement le Rio-Grande, dans la Guinée portugaise.
(2) Déclaration du 7 mars 1608.
que les déposants l'apprirent pour avoir « eu nouvelles au certain par quelques habitants de lad. île », sans doute mieux disposés que les assaillants (1).
Ces déclarations circonstanciées ne laissent planer aucune ombre sur le peu de sûreté des relations entre Français et Espagnols. Elles n'éclairent malheureusement qu'un côté de la question et gardent une discrétion excessive sur les ripostes que nos marins ne se faisaient pas faute d'exercer.
On en peut juger en constatant que les capitaines de navires avaient d'irrésistibles penchants à la piraterie. Ils étendent fort loin le droit de représailles et il leur suffît qu'un navire porte une cargaison de provenance espagnole pour qu'ils s'en saisissent. Quand le navire lui-même l'est, l'hésitation ne leur est plus possible.
En juillet 1575, la Salamandre, revenant du Pérou avec un chargement d'une valeur de 50.000 livres au moins, fut abordée par le Dauphin, commandé par Edmond de Sahurs. Les marchandises enlevées furent vendues à Cherbourg, Honfleur et en d'autres endroits (2).
Le navire pillé appartenait à Michel Durant, sur lequel la mauvaise fortune semblait s'acharner. En mai 1576, la Foudre, de 100 tonneaux, ayant chargé au Pérou une cargaison de même valeur, fut déprédée par la Salamandre, capitaine Jean Hacquet, équipée en guerre, arrivée en juillet suivant en rade du Havre avec les marchandises qu'elle avait enlevées. Ce qui donne un piquant imprévu à cette aventure déjà pas banale, c'est que Hacquet n'était pas le premier venu et qu'il devait être à même d'apprécier Tillégalité de son entreprise. C'était en effet Tun des fils de maître Robert Hacquet, lieutenant du bailli de Caux, et le frère de Polydamas Hacquet, qui occupa, quand il fut en âge de succéder à son père, la même magistrature (3).
(1) Déposition du 25 août 1607. Il n'est pas superflu de remarquer qu'Henri IV dut être directement et par le menu informé de ces agressions, Marie de Médicis étant intéressée dans le navire. Elles ne purent que l'encourager dans l'attitude énergique qu'il adopta l'année suivante vis-à-vis de l'Espagne.
(2) Requête de Michel Durand, bourgeois au navire, présentée au Parlement le 20 décembre 1575.
(3) Requête au Parlement, 13 juillet 1576.
Ces abordages à main armée de navires français sont caractéristiques des mœurs maritimes. Ils durent se renouveler souvent, mais dans la plupart des cas on ne peut préciser le caractère des imputations alléguées contre les équipages. On a vu que V Heureuse avait eu ses marchandises arrêtées à son retour pour « certaines forfaitures » reprochées à son capitaine. Pareille accusation fut sans doute portée contre les officiers du Scipion, revenant en 1578 du Maroc et du Pérou. Ils furent emprisonnés et le chargement placé sous séquestre (1).
11 n'y a rien de surprenant à voir des capitaines se procurer ainsi des bénéfices d'une légalité douteuse quand on considère de quel côté venaient les exemples. Comme le viceamiral du Ghillou, l'un de ses successeurs, Sarlabos, ne dédaignait pas les profits illicites. En octobre 1580, sa barque le Tiercelet s'était emparée, au port du Gonquèt, d'un bâtiment irlandais chargé de frises et de cuirs. L'opération ne s'était pas faite sans résistance ; une partie de l'équipage du navire y avait trouvé la mort. Sur la plainte du propriétaire une enquête avait été ouverte ; elle avait abouti à l'emprisonnement des officiers du Tiercelet. 11 lui parut cependant qu'une lutte de procédure avec un tel adversaire pouvait lui attirer des désagréments et il préféra transiger (2).
Ces déboires n'empêchèrent pas Sarlabos de récidiver. A la fin de 1582 une escadrille de trois navires, dont l'un était Famiral, le second le vice-amiral et le dernier leur « fergatte ou chasseur», et dont faisait partie le Saint-Etienne (d)^ faisait voile pour sa destination. Elle rencontra dans la Manche le Cerf-Volant, chargé de gingembre, de cochenille et d'autres marchandises. Appartenant à des marchands d'Anvers, donc Espagnols, l'occasion parut propice et le navire, avec ce qu'il contenait, changea de proprétaires. Là
(1) Actes du 11 novembre 1578, 13 juin 1579 et 2 août 1580.
(2) Transaction du 13 décembre 1581. Sarlabos lui abandonnait le Tiercelet, plus 200 écus et les marchandises non vendues.
(3) Il s'agit là probablement de la Marie et de sa barque l'Espérance, associés avec le Saint-Etienne, tous trois appartenant à Sarlabos et en partance pour le Pérou en octobre 1582.
encore une transaction intervint (1) moyennant la restitution des marchandises qui se trouvaient aux mains de Sarlabos et une indemnité de 754 écus pour celles qui manquaient.
Jean Boucher, capitaine de la Marguerite, considérait lui aussi que le pavillon ne couvrait pas la marchandise. Le 22 janvier 1597, près du cap Saint- Vincent, il enlevait du bord d'un navire « yrois » 37 bottes de vin d'Espagne, sous le prétexte qu'il avait chargé dans un port ennemi.
A son retour au Havre de sa croisière. Boucher obtint de rAmirauté une sentence d'adjudication de bonne prise. Appel en ayant été interjeté il fut condamné à payer 800 écus ; une partie devait être à la charge des intéressés à la Mar~ guérite (2).
Il était trop naturel que les capitaines de navires succombant dans les procès au Parlement ou au Conseil d'État tentassent de se rembourser sur des armateurs qui avaient participé aux avantages des prises pour qu'il y ait lieu de s'en étonner. Cette répercussion, aggravée par les frais engendrés au cours des poursuites, n'en était pas moins fort onéreuse, et les derniers ne se gênaient pas pour protester.
Jacques Mathenas, capitaine de la Françoise, s^diiii congé de l'amiral du 21 octobre 1597, avait enlevé sur les côtes de Cuba, en septembre 1598, une petite frégate espagnole chargée de cuirs de peu de valeur, se rendant de Saint-Jacques à la Havane. A son retour elle lui avait été adjugée de bonne prise par jugement du 28 novembre 1598, bien que la paix ait été conclue lors de la capture. Mais, disaient les armateurs, il n'y a « aucune paix aux dites îles, ayant été toujours exceptées par les paix et concordats ensuivants ».
Les propriétaires, ayant obtenu des lettres (royales ?) les 18 juin et 18 juillet 1599, firent saisir les biens de Guillaume Berry, sieur de Hayneville,et de François Bicher, intéressés de la Françoise. Pour plus de sûreté, ils furent même incar-
(1) En décembre 1583.
(2) Transaction entre F3oucher et Alexandre de Merles, héritier de Jean de Merles, bourgeois et victuailleur dans la Marguerite^ 22 novembre 1600 (Jean de Merles, sergent-major de la garnison, avait trouvé la mort l'année précédente en se battant contre les frères Raoulin).
cérés. Ceux-ci réclamèrent contre ces mesures de rigueur, en s'appuyant sur les ordonnances de 1543 et de 1584 qui exonéraient les intéressés de toute responsabilité et ne les obligeaient, au cas où la prise serait déclarée mauvaise, qu'à rapporter ce qu'ils avaient touché (1).
Responsables, en dépit des ordonnances contraires rendues pour encourager les armateurs, ils usaient de tous les moyens susceptibles de faire rejeter toute responsabilité pécuniaire sur leurs capitaines. Antoine de Forssin, bourgeois et victuailleur du Saint-Georg es-Catholique^ ayant fait voyage aux îles et aux côtes du Pérou en 1601 (2) sous le commandement de Guillebert Girou, sieur de La Perrière, avait été condamné, par arrêt du Conseil d'Etat en date du 2 août 1605, pour déprédation de cuirs et autres choses commise pendant la traversée, au préjudice de Gonsalve Passalin, de Legnièreâ, en Portugal. Le 22 novembre 1606, il passait procuration afin de poursuivre les héritiers de Girou et les hommes de son équipage, « ses complices » (3).
Incontestablement, à voir les sentences du siège de l'Amirauté du Havre cassées par les juridictions d'appel, on perçoit un désaccord fondamental entre les marchands et les marins d'une part et les grands corps judiciaires. Le Parlement appréciait les causes portées à sa barre au seul point de vue du droit des gens, en s'inspirant de l'esprit des ordonnances sur la marine. Sur ce terrain, il ne pouvait admettre qu'en dehors des règles qui régissaient la course ou l'exercice des représailles régulièrement autorisées, les navires se livrassent à des actes de piraterie. C'aurait été ad-
(1) La transaction qui intervint au sujet de ce procès, le 19 janvier 1602, leur attribua les cuirs, moyennant 600 écus. La frégate avait déjà été restituée. C'est peut-être à cette affaire que fait allusion M. de La Roncière {ibidem, IV, p, 342, note 1) à propos d'une cargaison expédiée en Espagne par l'évéque de la Havane et capturée en mer par le capitaine Massa, du Havre.
(2) La charte-partie est du 26 novembre. Il était de retour au 16 août 1604.
(3) La /îe??ions<ra7ice déclare qu'en 1603 La Perrière et onze de ses hommes furent pris par les Espagnols à Mansenille, leurs tètes coupées et portées à Saint-Domingue. Le navire aurait appartenu à Villars, ce qui est une erreur. N'y a-t-il pas ici confusion avec la mésaventure citée plus haut, arrivée à Samt-Domingue également, à des hommes du Saint-Georges, navire qui appartenait en la plus grande partie à Villars, En tout cas ce procès montre que La Perrière avait lui-même usé des procédés reprochés aux Espagnols.
mettre le principe du droit du plus fort. Cette franchise est peu commune. Même quand on en fait la directrice de sa conduite, il est rare qu'on le proclame, qu'on en use sans le revêtir d'une apparence de légalité destinée à en faire passer la brutalité. Il faut la franchise d'un marin pour proclamer qu'au delà des lignes de paix les plus forts feront la loi aux plus faibles (1).
De plus, la consécration de ces habitudes par une cour souveraine aurait entraîné tant d'abus, aurait été un si puissant encouragement pour des mœurs qui, certes, n'avaient pas besoin d'être stimulées, qu'on s'explique que les Parlements, jugeant en équité pure, aient souvent infirmé les sentences des amirautés.
Le Conseil d'Etat, organe de la pensée royale, tout en se plaçant à un point de vue différent, aboutissait à des résultats identiques. Le droit strict était relégué au second plan. Ce qu'il importait avant tout c'était d'envisager la répercussion possible, probable même, d'arrêts qui eussent été la négation officielle des prétentions aassi contestables que contestées au commerce exclusif des mers américaines, soutenues obstinément par l'Espagne. Entre puissances séparées par une divergence aussi absolue il n'est guère de place pour la discussion. Henri [V, pendant les préliminaires de la paix de Vervins, s'était heurté à un non possumus formel. Si donc l'une d'elle concrète en doctrine les actes d'hostilité commis par ses nationaux et que son adversaire maintienne son intransigeance, il n'est plus qu'un recours possible. Or ce recours, rultima ratio regum^ ni Henri III, ni son successeur (2)
(1) Remonstrance : « Le Roi... entend que toute fois et quantes que ses sujets se trouveront les plus forts façent la loi aux plus faibles au-delà des lignes ».
(2) Une seule fois, poussé à bout, Henri IV se détermina à des représailles. Le roi d'Espagne ayant déclaré que tous les navires français trouvés porteurs des marchandises des Indes n'ayant pas été achetées en Espagne ou en Portugal seraient déclarés de bonne prise, Henri IV fit réunir à Rouen, en 1607, une assemblée solennelle composée des officiers des vingt sept sièges d'amirauté de Normandie et des principaux capitaines, et déclara que nous traiterions de même les navires espagnols rencontrés au delà des lignes. En même temps, un recensement des navires propres à armer en course était entrepris à Rouen, Honfleur, Dieppe et le Havre.
ne le voulurent envisager. Dans l'état de désorganisation où se trouvait le pays sous le premier, de reconstitution sous le second, Taventurc aurait été périlleuse. Môme avec Richelieu elle parut un moment mal tourner (1).
Nos marchands n'avaient cure de ces subtilités. Ils s'inspiraient des faits dont ils étaient les témoins et bien souvent les victimes. Un point, pour eux, dictait la règle à observer. Depuis un siècle, les traités de paix et des interdictions insoutenables avaient paru consacrer le monopole injustifiable que s'arrogeaient nos rivaux. Aux Antilles, sur tout le pourtour des mers américaines et bien au delà en mer, nos navires étaient pourchassés sans merci et le plus triste sort réservé aux équipages. Si tout n'est pas rigoureusement exact dans le plaidoyer de Barc et de Fleury, si les faits y sont confondus, amplifiés et présentés avec intention sous des couleurs assombries, il est cependant incontestable qu'il renferme une bonne dose de vérité. Si près des événements qui rinspirent on n'eût osé les inventer de toutes pièces. Les trop rares témoignages que j'ai cités, relatant les exactions espagnoles, en feraient foi au besoin. On s'explique fort bien que harcelés sans cesse, obligés de parcourir l'Océan toujours sur le qui-vive, la mèche d'arquebuse en main, nos marins, stimulés à la fois par l'appât du gain et le désir de la vengeance, aient appliqué à leurs bourreaux l'implacable loi du talion, aient riposté à la cruauté par des actes de même nature.
Les captures avaient-elles lieu dans des limites imparties par les traités ? 11 n'apparaît pas que nos marins en aient pris grand souci. Gomme on ne disposait d'aucun moyen pratique d'estimer les longitudes, les mauvais cas étaient niables, tant qu'on ne se trouvait pas à proximité des côtes. Et d'ailleurs, les Espagnols montraient assez leur mépris des « chiffons de papier » pour qu'on pût, à l'occasion, leur rendre la pareille.
Les officiers des amirautés n'en jugeaient pas autrement.
(1) En 1635 et surtout en 1636 où l'armée du Cardinal Infant s'empara de Corbie et poussa ses coureurs jusqu'à Pontoise.
Les rapports et les déclarations des marins à leur retour leur fournissaient d'amples sujets d'appréciation. N'ayant à se prononcer que sur des points d'espèce, sachant qu'au delà des lignes de paix nos vaisseaux n'étaient respectés que s'ils étaient forts, la réciproque des traitements leur paraissait légitime. L'ombre d'une bonne raison leur suffisait pour valider les prises. Malheureusement, le grand nombre de marchands étrangers établis dans nos ports (1), alors qu'en Espagne nos nationaux étaient en butte à de continuelles tracasseries, avaient vite fait de renseigner les propriétaires des navires capturés.
Nos marins arriveront à un tel degré d'irritation, qu'aux atterrages américains ils ne distingueront plus entre ennemis et neutres et feront main basse sur tous les bâtiments ayant chargé dans les possessions hispano-portugaises. Ce sera un blocus intermittent qui s'exercera en vertu du seul droit que l'Espagne elle-même ait jamais reconnu : celui de la force. A toute époque d'ailleurs la neutralité maritime n'est tolérée qu'en tant qu'elle ne gêne pas les thalassocrates.
Scudéry, lors de son voyage sur le Villars^ appliqua luimême cette dure loi. Un navire, riln/io;2cm^2o;2, appartenant à un marchand de Zélande, devint sa proie dans les parages du Brésil, et cette violation du pavillon des Provinces-Unies lui occasionna des ennuis multiples (2).
(1)« Sa Majesté sera suppliée de considérer que la ruine du commerce procède principalement des entreprises des étrangers qui journellement s'habituent et prennent pied en la ville de Rouen et qui, jouissant de pareils privilèges que les bourgeois, embrassent seuls tout le trafic ou la meilleure partie. » Mémoire des marchands de Rouen, 4 mars 1624 (Arch. comm. de Rouen, A 24).
(2) Un accord était intervenu le 20 janvier 1614 entre le représentant des propriétaires et David Chabot dit La Ruette, « Tun des principaux complices dud. Scudéry pour la déprédation, volerie et pillerie dud. navire », par lequel il s'engageait à verser 3.000 1. Ce nom ne figure pas dans la charte-partie du Villars signée au Havre. C'est probablement l'un des officiers que Scudéry embarqua à la Rochelle. On le retrouve à la même époque mêlé aux pirateries reprochées à Jacques Barc.