‹ Le Havre-Maritime du 16e au 18e siècle. Avec préf. de Raphael-Georges LévyChapitre 3 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le commerce, et particulièrement celui qui se fait par mer, est la source féconde qui apporte l'abondance dans les Etats et la répand sur les sujets à proportion de leur industrie et de leur commerce.

Louis XIV, Edit d'août 1669.

Au cours des études qui forment cette cinquième série Fauteur s'est attaché à retracer, en détail pour les deux premières, dans ses grandes lignes pour la seconde, une partie du mouvement maritime du Havre de Tancien régime. Il a été assez favorisé par les circonstances pour apporter, en utilisant de nombreux documents inédits, une contribution dont il ne lui appartient pas d'apprécier l'importance sur Tampleur de la navigation d'autrefois.

Pour restreintes qu'elles puissent paraître au premier examen, puisqu'elles n'embrassent que les modalités de Tactivité maritime d'un port pendant une fraction de son existence, ces études cependant ont une portée générale et intéressent le pays entier.

En dépit des entraves résultant des rivalités politiques et des hésitations gouvernementales, la navigation française, et particulièrement normande, apparaît florissante au XVI® siècle : c'est qu'elle est fonction de la valeur de nos marins, de l'expérience et de la ténacité de nos marchands : c'est que les uns et les autres, aussitôt connues les routes nouvelles, s'y sont lancés avec ardeur sans être embarrassés par le poids mort d'habitudes tyranniques ; c'est aussi que, bravant les interdictions royales et les menaces de nos concurrents, ils ont dans leurs entre-

prises rirrésistible levier de la liberté et de rémulation.

Peut-être aussi doit-on attribuer en partie la vigueur de cette expaasiou à l'intérêt qu'elle suscita bien au delà des provinces adonnées à cette forme de trafic. Il séduisit des hommes influents, qui sans cela fussent restés indifférents à toute notion maritime, et les amena à participer à cette poussée vers les contrées américaines et africaines, soit de leur argent soit môme de leurs personnes. Il contribua à mieux faire apprécier le rôle immense dans Téconomie de la prospérité nationale d'une marine puissante, sans laquelle, suivant l'expression de Richelieu, on ne peut profiter de la paix ni conduire la guerre.

Ce qui était vrai jadis se confirme aujourd'hui d'une façon plus accusée que jamais. La pénétration des intérêts internationaux, jointe au prodigieux accroissement des échanges, à la concurrence des peuples anciens stimulée par les ressources des pays neufs, rend indispensable le maintien d'une marine nombreuse, et cela sous peine de décadence. Tout arrêt de son activité est un indice d'affaiblissement pour la nation qui ne réagit pas à temps. La prééminence navale, avec tous les avantages qu'elle comporte, passe vite aux peuples mieux outillés et plus pénétrés des exigences de l'évolution économique.

Les événements qui se déroulent depuis trois ans en sont une démonstration lumineuse. Tandis que la France s'attardait en des mélhodes désuètes, rAlleinagne s'orientait délibérément vers la mer, jalouse de disputer à l'Angleterre son rang lucratif de transporteur universel. Son avenir était sur l'eau !

Rarement outre-Rhin parole fut plus en accord avec l'expérience de l'histoire, avec les nécessités vitales d'un pays en voie d'extension, avec les exigences de la lutte pour la domination mondiale. Et si le cours de la guerre paraît lui avoir donné un démenti, ce n'est qu'une apparence qui s'évanouit quand on l'examine d'un peu près.

Ce n'est en effet ni sur la Marne, ni à Verdun, ni ailleurs que l'impérialisme germanique a vu ses rêves

avorter. Si grand que soit le rayonnement de victoires où les qualités natives de la race se sont à nouveau affirmées avec éclat, elles n'ont été que la résultante d'un fait bien autrement considérable. Elles n'ont été des triomphes que parce que la flotte allemande, rejetée dans ses ports par l'armada anglaise, n'a pu accomplir la mission qui lui était impartie.

Qu'on s'imagine un instant la situation militaire française si les cuirassés de Wilhelmshaven et de Kiel avaient trouvé devant eux l'espace libre ; qu'on se représente aux premières heures des hostilités, et même avant, nos côtes insultées, nos entrepôts brûlés, la mobilisation troublée sur tout notre littoral, le transport do nos troupes africaines menacé par les cuirassés légers de l'ennemi, une partie de notre armée retenue loin de la frontière par la crainte d'un débarquement, plus tard nos escadres impuissantes à empêcher le blocus à distance de nos ports de l'Océan, et les conséquences de ce renoncement forcé à la maîtrise de la mer apparaîtront immédiatement avec tous leurs retentissements tragiques et irrémédiables. On se rappellera alors que le véritable vainqueur de Napoléon est bien plutôt Nelson que Wellington, que Waterloo a été l'effet dont Trafalgar était la cause.

Avec la méthode et la ténacité propres au tempérament germanique, l'Allemagne s'était attachée à étendre ses lignes de navigation; grâce à une organisation bancaire modèle elle avait imprimé à son industrie une prodigieuse impulsion, lancé partout des agents intelligents et souples, recruté des clients innombrables, drainé une partie du commerce maritime, fait flotter son pavillon dans des parages où le nôtre n'apparaissait que de loin en loin.

« Qaos vult perdere Jupiter dementat... »/ Heureusement pour l'indépendance économique de l'Europe, car qui peut prévoir ce que l'Allemagne serait devenue avec le temps, à quel degré d'influence et de richesse l'aurait portée cette ascension continue vers la civilisation matérielle de demain?

Est-ce téméraire d'exprimer le souhait que cette sévère leçon ne soit pas perdue pour nous ; est-ce chimérique d'espérer que nous renoncerons définitivement à des procédés surannés, à une routine conservatrice, à des conceptions administratives injustifiables qui ne peuvent être qu'infiniment préjudiciables à la grandeur et à l'avenir de la France?

Certes, c'est avec raison que notre pays s'enorgueillit du rôle prépondérant que ses idées généreuses, la gloire incomparable de ses armes, sa littérature, ses arts et l'urbanité de ses mœurs ont eu dans la formation du monde moderne ; c'est avec fierté qu'il voit monter vers lui, aux heures d'angoisse ou d'espérance, les vœux des peuples qui ont pris exemple sur son aspiration passionnée vers la justice, la liberté et l'indépendance. Mais tout cela, c'est la chanson berceuse et engourdissante du passé, et si noble qu'en soit le souvenir, si flatteur qu'il paraisse à ceux qui en sont les héritiers, il doit s'effacer devant le lourd souci du devenir.

A quoi servirait de se le dissimuler ? Entre hier et demain, entre la société telle que l'ont faite les efforts de nos pères et la société née du machinisme, de l'asservissement des forces naturelles, du bouillonnement des aspirations sociales, il y a duel et divorce. Il est des courants qu'on ne peut remonter sans être emporté. A d'autres âges il importe d'appliquer d'autres méthodes.

La paix ne sera pas l'apaisement complet que d'aucuns envisagent. Le bruit du canon sera à peine éteint qu'une concurrence, plus âpre et plus ardente que précédemment, mettra en face l'une de l'autre les nations encore sanglantes. En vue d'alléger l'écrasant fardeau de ses charges financië^res chacune d'elle s'efforcera d'accaparer le commerce maritime, de faire rendre le maximum à ses productions industrielles et agricoles, de créer des richesses nouvelles.

Il serait vain de croire que l'alliance des armes se continuera dans le domaine économique. Non seulement nous devrons protéger notre patrimoine contre des sollicitations trop intéressées, mais nous aurons surtout à repousser les

entreprises de nos ennemis de la veille, dont l'ingéniosité, pour obvier aux restrictions du blocus, aura surexcité les facultés industrielles.

En vue de se prémunir contre ces périls redoutables, notre premier devoir est de discerner sans faiblesse ce qui est indispensable au développement des intérêts primordiaux du pays. Nous devrons renoncer à des habitudes traditionnelles qui ralentissent et même paralysent les initiatives; nous aurons à nous inspirer, en les adaptant à notre génie particulier, des procédés qui ont fait la fortune de nos rivaux dans l'industrie, dans le commerce et dans l'exploitation du sol. Il faudra nous attacher à favoriser nos fabrications nationales, à nous exonérer du lourd tribut que nous payions bénévolement à la marine de nos voisins, à rechercher les moyens d'étendre notre influence et notre commerce, à faire naître une opinion publique avertie qui soutienne nos exportateurs et nos armateurs, à nous ouvrir des marchés par une politique avisée et persévérante, à aménager nos ports, nos chemins de fer, nos canaux afin d'y accueillir le transit international. Un pays est une grande maison de commerce ! Suivant qu^il est bien ou mal géré, il prospère ou il périclite.

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