CHAPITRE PREMIER Les sources
Tels qu'ils apparaissent d'après les publications des écrivains qui les ont consultés, les registres des tabellionages de Rouen et de Honfleur sont constitués par les minutes rédigées de la main des notaires ou de leurs suppléants,
dont ils délivraient des expéditions aux déclarants. J'étais donc naturellement conduit à penser qu'il devait en être de même au Havre. Grande a été ma surprise en constatant que le tabellionage du Havre se composait de deux catégories très tranchées de registres, dont l'une ne paraît pas avoir d'analogue ailleurs.
Tout d'abord, ce sont les minutes, contenant les actes écrits par les tabellions eux-mêmes, soit à leur écritoire, soit au domicile de leurs clients, assez souvent aussi à l'auberge (1). Les attributions des notaires étaient alors notablement plus étendues que celles de leurs confrères modernes. Il n'est guère de circonstance de la vie privée où il ne soit fait appel à leur ministère, jusqu'aux plus intimes (2) et aux plus futiles (3). Ils tiennent aussi lieu de huissiers, dressent des protêts à propos de lettres de change et signifient des sommations à des officiers de la marine royale peu pressés d'appareiller.
En dehors des minutes, en quelque sorte classiques, existent au Havre des registres formés par la réunion d'actes sous seing privé. Ils sont désignés sous le nom de registres des reconnaissances. Si l'on en excepte le premier, contenant les actes reconnus par leurs signataires devant les tabellions, de 1571 à 1573, tous les autres contiennent les dépôts annuels. Bien entendu ces documents ne se réfèrent pas toujours à l'année dans laquelle ils sont compris. Ils lui sont fréquemment antérieurs, Tenregistrement au tabellionage n'étant requis que lorsque le besoin de leur donner un caractère légal se faisait sentir.
De ces deux séries, extrêmement intéressantes et abondant en particularités curieuses, la plus riche est sans contredit
il) Tandis qu'à Rouen les minutes du tabellionage déposées aux Archives de la Seine-Inférieure sont sur parchemin, celles du Havre sont toujours sur papier, ce qui en diminue singulièrement le volume.
(2) Indemnité accordée par Robert Boucher à une lille « qu'il avait connue charnellement » pour « l'ouverture de sa virginité et gésiue » (1600). Procuration donnée par Henry de Gastellane afin de faire sommer Marie de Brancas, sa femme, avec laquelle il était marié depuis trois ans et demi, de dire si elle entend parachever et consommer son mariage (1617).
(3) Pari entre un cordonnier et un pâtissier de ne pas boire plus d'un coup ou deux sans s'asseoir sous peine de payer six écus à l'autre (1593).
— sala seconde. A côté d'actes se rapportant à la vie sociale, contrats de mariage, testaments, inventaires, etc., les nombreuses chartes-parties des armements pour l'Afrique et l'Amérique y sont toutes comprises, sans pouvoir cependant affirmer qu'il n'y ait pas eu d'omission dans la formalité du dépôt au tabellionage ou qu'il ne s'en soit pas égaré avant la reliure. On y trouve aussi assez souvent des contrats d'affrètement, — il en existe également dans les minutes — , des déclarations précieuses sur les incidents et les péripéties des voyages et d'innombrables quittances, engagements et prêts aux aventures.
Il est infiniment fâcheux que les registres du tabellionage ne remontent pas plus haut. 11 existe bien un recueil de . reconnaissances s'étendant sur les trois premiers mois de 1557, mais il est isolé. Il porte en effet le numéro un, et le numéro deux, qui le suit immédiatement, est celui de 1571 à 1573. Pourtant le Havre, dès 1533, seize ans après sa création, possédait des tabellions. Leurs registres ne se retrouvent plus, soit qu'ils aient été emportés par les titulaires des charges, soit plus probablement qu'ils aient disparu au cours de la période troublée qui s'étend entre 1562 et 1570 (1). Des reconstitutions d'actes de vente d'immeubles font allusion, d'une façon un peu obscure, à cette destruction (2).
Il serait oiseux de regretter plus longtemps une perte irréparable. Ce qui reste permet encore une excellente récolte. A partir de 1571 les lacunes sont négligeables, particulièrement en ce qui concerne les registres de reconnaissances. De ces derniers il ne manque que l'année 1602. Jusqu'en 1610 trente-sept registres de reconnaissances et quatre-vingt-sept de minutes présentent une suite à peu près indiscontinue où
(1) Le Havre fut occupé par les Anglais d'octobre 1562 à juillet 1563. En 1569 les protestants, par un hardi coup de main, faillirent s'en rendre maîtres de nouveau. Il y eut bataille et quelques maisons eurent certainement à en souffrir. Vers 1569 et 1570 le tabellionage du Havre se tient hors des murs, dans le faubourg d'Ingouville.
(2) Renouvellement d'un don consenti vers 1557 devant les tabellions du Havre, dont le contrat a été perdu et qu'il n'y aurait « moyen de recouvrer pour autant que les registres des tabellions par devant lesquels le contrat aurait été fait et passé seraient perdus et aliénés pour les guerres civiles advenues en ce royaume »>. 29 janvier 1572.
fourmillent les actes relatifs à la marine marchande, à la marine royale et aux armements en course.
Ces documents paraîtraient plutôt relever du domaine de l'Amirauté que des attributions du tabellionage. Il est surprenant de les voir abonder à ce point. Sans exagération, c'est par milliers qu'on les rencontre.
Cette particularité n'est pas spéciale au Havre. Elle s'observe également à Ronfleur (1), à Rouen, et il devait en être de même à Dieppe, où les anciennes minutes ont, je crois, été brûlées lors du furieux bombardement de cette ville en 1694 par la flotte anglo-hollandaise.
L'Amirauté du Havre, instituée par édit de 1554, semble avoir joué, à ses débuts, un rôle purement juridique, limité aux contestations élevées entre marins ou marchands et à l'homologation des prises. Les habitudes contractées antérieurement se maintinrent longtemps au Havre, cependant de fondation récente. Elles durent être plus difficiles encore à extirper dans les anciens ports, où les échevins, ayant une possession d'état séculaire, frondèrent obstinément les prétentions de l'amiral.
Sous le règne d'Henri IV le pouvoir mieux établi prête un appui plus efficace à ses administrations. Un changement se manifeste. Il affecte surtout les prêts aux aventures, qui deviennent de plus en plus rares, sans doute parce que les officiers de l'Amirauté exigent qu'ils soient passés devant eux (2). Quant aux chartes-parties et aux contrats d'affrètement ils continuent à être rédigés entre les parties pour être reconnus ensuite au tabellionage.
L'état de ces registres est en général satisfaisant. L'écriture, bien que très variable, ne présente pas de difficultés sérieuses à la lecture, sauf pour les noms propres et dans les cas où le temps l'a altérée. 11 en est malheureusement
(1) Pourtant dans cette ville les chartes-parties étaient passées, sinon toujours au moins quelquefois, devant les officiers de l'Amirauté (Dans les deux voyages effectviés par le Faucon-Volant en 1579 et en 1581, suivant actes du tabellionage du Havre en date des 24 octobre 1579 et 20 mai 1581).
(2) L'ordonnance sur la marine de 1681 les reconnaissait comme valables quand ils étaient passés par devant notaires ou sous signatures privées.
qui se ressentent des mauvaises conditions où ils ont été placés jadis. Le registre des reconnaissances de 1602 a vraisemblablement été détruit par Thumidité, car ceux de 1603 et de 1604, le premier surtout, sont gravement endommagés ; les pages en sont pourries, l'encre à peu près effacée. Le papier, sous l'action de la moisissure, est devenu rose par places ; les feuillets adhèrent par un placage noirâtre qui a obligé à les décoller avec beaucoup de précaution.
Le minutier du Havre forme, je le répète, la principale source de cette étude ; la plupart des renseignements qu'elle contient en proviennent. Ce n'est pas à dire que j'aie négligé les ouvrages déjà publiés sur ce sujet, au moins quand il m'a été possible de me les procurer. Ce sont notamment VHistoire de la Marine française, de M. de La Roncière, et les travaux de MM. Gosselin et Bréard.
Quant aux historiens havrais je n'ai eu, et j'en suis fâché, rien à leur emprunter.
Je comptais beaucoup sur un factum rédigé vers 1614, sans nom d'auteur, sous le titre : « Remonstrance très humble en forme d'advertissement que font au Roy et à Nosseigneurs de son Conseil les capitaines de la marine de France (1) ». C'est une énumération des sévices exercés sur nos équipages par les Espagnols et les Portugais, et il donne des renseignements qu'il serait probablement impossible de retrouver aujourd'hui.
11 faut cependant l'utiliser avec circonspection. Ce « Jardin des supplices » est, le simple rapprochement des documents du minutier du Havre avec les dates et les noms qu'il contient le démontre, une œuvre édifiée d'après des souvenirs personnels et une tradition orale parfois ancienne (2). Elle n'est pas établie sur les données solides fournies par une enquête régulière. C'est un réquisitoire plein de passion, un plaidoyer pro domo mea. Les détails qu'il cite peuvent être exacts ; il est à craindre qu'en bien des points ils aient été exagérés, peut-être de bonne foi, mais plus probablement
(1) Réimpression dans les Nouvelles Annales des voyages, 1843, I,p. 53-78.
(2) Gela s'observe surtout pour les dates ; beaucoup sont erronées.
avec intention. Il n'en est pas moins très intéressant à lire, ne serait-ce qu'au point de vue de la hardiesse de l'expression ; le ton se hausse dans certains passages et devient d'une âpretô qui n'est pas sans grandeur.
J'attrihue cette « Remontrance » au capitaine havrais Jacques Barc et au capitaine Charles Fleury, de Rouen, commandant les navires ï Espérance et le Choisy. Elle aurait été produite à l'occasion du procès qu'ils eurent à soutenir contre l'ambassadeur d'Espagne et les intéressés au navire espagnol, le Saint- Jean-Baptiste, caravelle de 200 tonneaux chargée de cuirs, de cochenille et autres marchandises précieuses, qu'ils avaient capturées (1). La thèse qu'ils soutiennent est celle-ci ; au-delà de la ligne des amitiés l'Espagnol fait aux navires français une guerre impitoyable ; la réciproque est justifiée et légitime. « Ce peut-il qu'entre égaux celui qui introduit la loi n'y soit sujet ? »