ACTE II
affable et trés-intelligent , qu’il vous a fort bien élevée, qu’il a dignement remplacé votre mère.
SUZANNE
Très- dignement.
PHILIPPE
J’ajoutais que vous êtes pauvre, presque .orpheline, que je suis pauvre avec mon frère, ce soldat pour, toute famille. Que vivant côte'4 côte, enfants du même pajs, nous respirions, vous et moi,, les mêmes souffles, nous frémissions aui mêmes secousses, nous palpitions des mêmes espérances; que je suis résolu, fort et préparé ; que je deviendrai un homme habile, un homme puissant si , aux moments de solitude, aux heures de défaillance qui conseillent toujours mal, je puis rencontrer un regard qui me fortifie, une main qui m’électrise, car nous sommes dans un temps favorable aux entreprises hardies. Les hommes d’autrefois s’effacent, les colonnes des vieux temples s’écroulent, le passé s’engloutit tout entier pour nous faire la route neuve, libre, infinie, et rien n’arrêterait mon génie et ma force, rien ne m’empêcherait de vo^er le premier de tous dans la carrière, si j’entendais une voix chère murmurer à mon oreille ; Je vous regarde. Aimez-moi.
SUZANNE
Voilà ce que vous disiez à mon père! mais il a bien fait de ne m’en pas parler. Je n’eusse compris ni ces sentiments, ni ce langage. Voilà un mois que le hasard m’a fait choisir cette maison, ce logement près du vôtre. Un mois, c’est bien peu ; vous m’avez vue quelques fois, nous avons échangé un certain nombre de paroles amicales, oui, amicales, car il m’a fallu peu.de temps pour apprécier une âme comme la vôtre. Mais de l’amitié que j’accepte, que je ressens, à ce transport que vous venez do me montrer... il y a bien loin, monsieur Phi-
lippe... Ce n’est pas en tin mois que l’intelligence d’une jeune fille peut faire tant de chemin.
PHILIPPE
C’est beaucoup, cependant, un mois... Parfois il a suffi d’une heure. Trente secondes engagent l’avenir aussi complètement que trente journées. L’amour pour ceux qui aiment, comme la vie pour ceux qui naissent, commence par une seconde, et l’éternité est commencée.
SUZAÎtNE.
Vous parlez d’avenir, je crois; quel est doné le mien, je vous prie, le savez-vous? Savez- vous seulement quel est le vôtre ? Parce que nous nous sommes rencontrés un jour, parce que nous avons été réunis un temps, suitil de là que nous serons encore dans un mois l’un près de Pautre, y serons-nous demain?*
' PHILIPPE
Pourquoi pas... pourquoi demain ne serions-nous plus ensemble... vous ai-je chagrinée, offensée? Offensée! c’est impossible. Nous sommes jeunes, nous sommes désintéressés, nous sommes égaux. Il se peut que vous ne m’aimiez pas; mais il ne se peut pas que mon amour exprimé avec celte réserve soit pour vous une injure. Lorsque nous commençâmes à nous voir, lorsque nous nous connaissions à peine, vous étiez bienveillante, vous me receviez avec un sourire... Ce sourire du matin... illuminait tout le reste de mes journées. De^iuis, vous vous êtes concentrée, repliée sur vous-même, vous vous assombrissez parfois; j’ai vu des jours où vous m’évitiez; hier au soir^ vous avez rêvé longtemps, vaguement, vous aviez'les yeux pleins de larmes et vous regardiez de ce côté.. .
^ SUZANNE
Moi!' ' . .