Sic
pas la peine de crier si haut : oseriez-vous bien le dire maintenant à la vue de ce Dieu implacable et transporté de courroux ?
Encore si ce pécheur pouvoit espérer d'appeler de la sentence horrible qui sera alors prononcée contre luy, il auroit quelque consolation, mais par mal-hur pour luy, cet arrest sera irrévocable et ce jugement sans retour; vous l'allez voir dans la 2'"' partie de ce discours.
Seconde partie.
Le voila donc devant Dieu, ce pécheur à qui rien n'a pu faire ouvrir les yeux sur ses égaremens, ses jours sont écoulez, ses plaisirs passez, sa gloire terminée, et comme il a vécu sans religion, il est mort sans pénitence ; moment afreux, que tu vas coûter des larmes à cet ingrat, à ce rebelle! il void maintenan son juge, il frémît, il se désespère, il cherche de la consolation tout autour de soy, et il n'en trouve aucune.
Mais ce discours est trop languissant et répond mal à la colère du Seigneur dont je veux vous représenter les excez. Déjà les x\nges sont partis du thrône de J. C ; ils se mêlent parmi cette multitude confuse d'hommes et des femmes, des S(aint)s et des réprouvez, ils les séparent, ils tirent les bons et les conduisent à la droite du Sauveur du monde ; ils rejettent les méchants à la gauche et comme le nombre de ceux-cy est presque infini, ils les chassent par troupes comme de l'ivroye qu'on lie en bottes pour jetter au feu, exibunt Angeli et sepEirabunt malos de medio justorum.
Je ne vous diray pas icy, M(essieurs), quelle sera la joye des gens de bien, lorsqu'ils se verront tous reunis et retirez de la foule des pécheurs qui les ont toujours persécutez, je ne vous diray point avec quels transports ils baiseront la main qui les placera à la droite ; combien à ce moment ils se scauront gré de leur pénitence. 0 bona crux, s'écrie-
ront ils dans l'excèz de leur allégresse. 0 bona crux\ o bonne croix, douce et aimable pénitence qui m'as conduit au bout de tous mes désirs où je touche enfin ! Béni soit mille fois le jour où je t'embrassay ! Mon Dieu ! que cette vie a été courte, mais qu'elle a été bien employée à vous servir, suis-je donc au bout de tous mes travaux ? Hélas que j'ay pu soulFert ! que le bien que je reçois m'a pu coûté! que n'auroit il point fallu faire pour m'en rendre digne! Mais quipourrajamais représenter les étranges mouvemens, que cette séparation excitera dans l'âme des réprouvez? Mal-hureux pécheur, quel sera votre desespoir, lorsqu'un Ange vous ayant choisi peut-être au milieu d'une compagnie des gens de bien, il vous en retirera avec ignominie et vous poussera malgré vous dans la foule des péch(eu)rs. De quelle cruelle envie, de quelle rage vôtre cœur sera t il saisi quand vous verrez qu'on honorera, qu'on vous préférera des personnes qui n'avoient ni autant d'esprit ni autant de jugement que vous, qui avoient moins de bien, moins d'honneur, moins de naissance ; mais quel suplice de vous voir mêlez et confo[n)dus avec les voleurs, les yvrongnes, les blasphémateurs, les assassins, les sourciers, les parricides, les sacrilèges: de vous voir entassez, pour ainsi dire, avec cette infâme canaille, tandis que cet homme de bien que vous faisiez passer pour un esprit foible, cette femme que vous traitiez de foie et d'extravagante, seront admis en la compagnie des Anges, des Vierges et des Martirs. Ce sera pour lors que vous connoitrez la différence qu'il y a entre le juste et l'impie, entre celuy qui sert le Seigneur et celuy qui ne le sert pas; ce sera pour lors que vous verrez qui de deux aura pris le meilleur parti ; car il n'y aura que la seule qualité d'ami ou d'ennemi de Dieu qui unira ou qui divisera les hommes. On n'aura égard ni à la qualité ni aux employés ni à l'âge ni à la nation ni à l'alliance :
de deux personnes de même condition, de même païs qui auront passé leur vie dans un même employ, qui auront été liez, si vous voulez, par le mariage, de deux frères, de deux soeurs, l'un sera tiré de la foule, et l'autre y sera laissé, unus assumetur et aller relinquelur. Quel crèvecœur pour celuy qui sera laissé? c'est donc moy qui me suis trompé, dira ce mal-heureux, c'est moy qui ay été fou et qui ay vécu dans l'aveuglement que je reprochois aux autres ; ergo erravimus a via verilatis. C'étoit donc moy qui étois dans l'erreur, lorsque je me croyois heureux de pouvoir vivre dans le monde et dans le plaisir, et cet ami, ce voisin, cette parente a fait prudemment de choisir la croix et la solitude. C'étoit moy qui perdois le temps dans des occupations qui me paraissoient si impertinentes \ et cette s(ainte) femme qui s'adonnoit tout entière au service de Dieu, faisoit un bon usage de son loisir ; je me trompois donc dans la vaine idée que j'avais conçue de la force de mon esprit, et ces bons chrétiens que je traitois de simples et de visionnaires avoient raison de ne faire nul état de mon jugement : ei^go erravimus a via verilatis, et justitiae lumen non liixil nobis. C'étoient donc des véritez que ces maximes évangeliques qui enseignoient que les pauvres étoient bienheureux, qui preferoient les larmes et la retraite à la fausse joye du monde : nos insensati vitam illorum aestimabamus insaniam. 0 Dieu! quelle folie d'avoir pris pour des insensez cette belle troupe que J.-C. a fait placer à sa droite ! que nous étions fous nous mêmes de mépriser une vie qui les a conduitz à une si grande gloire : ecce quom,odo computali sunt inter filios Dei, et inter sanclos sors illorum est. Voila, Messieurs, ce que diront alors les plus libertins, ce n'est point une vaine conjecture, c'est le S(ain)t Esprit lui-même qui a bien voulu nous rapporter