Le Roy, p
second pi-etro du diocèse de Veuce (^ui ait été suspect de jansénisme, le premier qui ait causé un vrai scandale. La sentence est des plus nettes. i\^Mle Grillon le déclara « atteint, convaincu et confès de conduite et vie irrégulicre et scandaleuse », le blâma d'avoir « retenu des livres suspects et condamnés, dangereux par leur doctrine, contraires aux usages et aux règles prescrites par l'Eglise » ainsi que de les avoir communiqués, prêtés et fait lire, et le frappa en conséquence. Les deux chefs de l'accusation ont été retenus par le juge : mœurs suspectes et théologie suspecte. Cet é[)isode peu banal de la vie ecclésiastique dans le diocèse de Vence à la tin du règne de Louis XIV est en même temps un curieux épisode de l'existence du Jansénisme en province. Au mois d'octobre 1709, au moment où, après avoir signé le formulaire, le second prêtre janséniste du diocèse de Vence venait d'entrer (nous suj)posons du moins qu'il obéit à la sentence épiscopale) au séminaire de Vence pour un an de jeCme, de prières et d'expiation, le monastère de Port-Royal-des-Champs était supprimé par Louis XIV en vertu de la bulle qu'il avait demandée à Clément XI en 1708. Le jour où notre de Guignes est condamné par Mi^' de Grillon et signe le formulaire, le 1" octobre, l'abbesse de Paris, si peu austère, vient faire acte d'abbesse aux Champs, a un colloque fort curieux avec la prieure de la célèbre maison (depuis avril 1706 il ne s'y trouvait plus d'abbesse), va à Saint-Cyr où M"'" de Maintenon l'accueille à merveille. Le 29, le marquis d'Argenson disperse en carrosses vingt-deux religieuses, dont la plus jeune avait 50 ans ; le 30, un prêtre envoyé par le P. Tellier visite les livres qu'elles avaient laissés, déchire les portraits d'Arnauld, de Saint-Cyran, de la mère Agnès, voit s'installer douze archers du guet et deux exempts dans la maison enfin vide. Un arrêt du "22 janvier 1710 eu
ordonna la démolition ; l'église, d'abord destinée à ne pas être rasée, devint un magasin et subit le sort du reste ; après août, surtout aux mois de novembre et décembre 1711, avec des indécences et des profanations de toute sorte, on retira du cimetière environ trois milliers de corps.
De Guignes avait dfi sortir du séminaire de Vence au début d'octobre 1710. Alors tout au moins, s'il n'avait pas été renseigné plus tôt et par quelque indiscrétion, il dut apprendre que l'œuvre du P. Tellier était accomplie, que la persécution définitive, entamée dès avril 1679 à la mort de la duchesse de Longueville, et longtemps sourde, sournoise, hypocrite, n'en a pas moins abouti à la ruine. L'abbaje de Saint Cyran dans la Brenne avait pu être, au lendemain de la mort de Barcos, en 1679, détruite à petit bruit et sans éclat : mais il n'en fut pas ainsi de ce qui se passa tandis que J. B. de Guignes purgeait sa peine. Quand il redevint libre, il apprit que les biens du monastère des Pascal, des Arnauld et des Nicole étaient réunis à celui de Paris, qui n'avait pas du tout le même esprit et dont une abbesse, la sœur de M^' de Harlaj, avait été jusqu'à donner un jour dans son parloir un bal. De Guignes sut alors au moins que les religieuses de Port-Royal- des- Champs, d'abord privées des sacrements par le cardinal de Noailles, avaient été enlevées et mises, comme le dit Voltaire, « chacune dans un couvent moins désobéissant » ; que leur avocat avait été jeté à la Bastille; enfin que la maison même venait d'être démolie de fond en comble par les soins du lieutenant de police et des soldats qui l'avaient accompagné en octobre 1709, et que le cimetière se vidait des corps qui y avaient été enterrés ainsi que dans l'église.
L'exécution à laquelle présida Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson, a eu plus de retentissement que le procès du prêtre de Tourettes et la sentence de
M»"" de Ci'illoii. Mais cette affaire-ci a sa valeur. Plusieurs des personnages que nous avons présentés ont une physionomie assez curieuse ; surtout flu côté des femmes, et notamment celles qui ont compromis de Guignes. C'est d'abord Marguerite Merlesse, la veuve de 45 ans, qui choque son vieux beau-père par la gaillardise de ses propos, montre ses jambes et dit qu'elles sont bien faites, prépare des bouillons, mange des fruits et se conduit de telle sorte que sa fréquentation est interdite à de Guignes. C'est au second lieu Honorade Curel, dite l'Isnarde, la jeune femme de 24 ans qui porte le nom de la Port-Royallsle : si elle n'a pas fait voir ses avantages avec insistance, elle semble néanmoins avoir traité son mari, un brave laboureur qui a l'âge du prêtre janséniste, comme, (si nous en croyons le sous-titre d'une comédie de Molière), Angélique de Sotenville, mariée au riche paysan Georges Dandin, fait de lui « un mari confondu ». C'est enfin Margoton Aussel, la jeune fille de 25 ans, la jeune dévote qui a coiffé sainte Catherine, comme on dirait vulgairement, et qui lit sans cesse, fait de la dentelle, offre des fruits aux prêtres et aux notables de son village, et a si peu froid aux yeux que, malgré l'ennemi qui occupe le pays vers Antibes, elle laisse sa prudente famille coucher à Tourettes môme et passe la nuit à la propriété qu'ils ont aux champs.
Curieuses surtout les deux premières, qui se livrent à l'occultisme et à la magie comme dans une des Idylles de Théocrite et dans une des Bucoliques de Virgile. La scène « des filles de Marseille » est une des choses les plus originales de ce procès. La magicienne que Virgile met en scène emploie deux images de l'homme qu'elle aime, l'une en argile, l'autre en cire ; celle que Théocrite nous présente, ne se sert que d'une seule, et qui est de cire. Le Daphnis du premier et le Dclphis de l'autre poète sont d'ailleurs
l'objet de cérémonies qui ne sont point identiques aux « Filles de Marseille » : l'occultisme de Kos, celui de Mantoue et celui de Tourettes avaient chacun ses codes spéciaux. A noter aussi Louise Gazagnaire, la vieille fille de 42 ans, qui a une chapelle chez elle, mais qui ne sait pas, quoique institutrice, écrire ou môme signer. Que nous voici loin de la Mère Angélique ! et que ce Jansénisme de Tourettes, qui inquiéta l'orthodoxie de M'' de Grillon, ressemble peu à celui du Port-Royal-des-Champs !
Elle est aussi curieuse, la physionomie de quelques-uns des hommes que nous avons rencontrés au cours de ce procès. D'abord les deux notaires, « les becs cornus de notaires », comme eût dit le Sganarelle du Médecin inalg ré lai, s'il avait vécu à Tourettes et fait ses fagots dans ce pays : le vieux notaire Gazagnaire, qui se coiffe de son bonnet de nuit et chausse ses pantoufles pour mettre de Guignes à la porte, — le notaire Aussel qui ne se soucie guère que sa femme s'attarde aux offices et qui regrette, comme le Chrysale de Molière, que le souper souffre de ce que sa femme néglige son intérieur. Puis c'est le laboureur Espitalier, qui a le verbe cru et raconte des gaillardises; le tailleur Geoffroy qui est tout confit en dévotion ; le « ménager » Mallet qui se demande ce qui peut bien se passer « chez la Sirène » et si c'est « le cénacle » ou bien « le sabbat »; enfin le collègue de l'inculpé, l'abbé Varages, qui semble s'acharner après l'autre secondaire et ne valoir guère mieux au point de vue de la vie, sinon des doctrines. Que nous sommes donc loin d'un Saint-Cyran et d'un Singlin !
Que devint le jeune prêtre après qu'il eut subi sa peine? Est-il sorti du séminaire de Vence pour mener une existence moins suspecte et pratiquer une théologie plus orthodoxe? L'interdit qui pesa une année sur lui, les
jeunes qu'il accomplit le veudredi, les l*saumes de la JV'uiteiicc qu'il récita le samedi, les conseils des Pères de la Doctrine Chrétienne eurent- ils sur de Guif^ucs l'influence qu'en espérait M»' de Grillon '^ Nous aimerions à le savoir, ainsi que ce que le condamné pensa de la suppression de ce Port-Royal-des-Charaps auquel il songeait aux heures sérieuses de sa vie. Au début de son procès, en juillet, les religieuses étaient supprimées par le cardinal-archevêque de Paris ; au lendemain de sa condamnation, le lieutenant de police les expulse en un quart d'heure, rase les bâtiments, disperse les os dans divers cimetières, et, comme l'écrit Michelet, « ce fut le magistrat des filles, fort connu pour ses mœurs, qui vint avec les recors, les exempts et les archers, mettre sa main de police sur ce qu'il y avait de plus saint en France, le 29 octobre 1709 ». De Guignes était alors à l'ombre du séminaire de Vence.
Il était sans doute rendu au grand jour et à la liberté ainsi qu'à son ministère sacerdotal, lorsque le P. Quesnel fit paraître eu 1710, sous le titre (qui n'était point de Bossuet) de Justiflcalion, ce que l'évêque de Meaux avait en 1699 composé sous celui d'Avertissement, et donna ou prit pour une défense de ses Ré p ex ions morales le mémoire que Bossuet avait destiné non à la publication, mais à l'espoir d'obtenir du successeur d'Arnauld les rectifications qu'il jugeait nécessaires. Nous aimerions surtout à descendre quelques années plus tard, et à savoir l'effet que produisit sur le condamné de 1709 la célèbre bulle Unigenitus fulminée en septembre 1713 contre le P. Quesnel ou, pour mieux dire, contre 101 des 140 propositions que ses adversaires avaient extraites, vers 1696, de son Nouveau Testament et dénoncées au Pape. On sait qu'elle excita un vif étonnement dans le monde chrétien, que la plupart des
propositions condamnées avaient semblé orthodoxes, que le Parlement ne l'accepta qu'avec des modifications^ que le cardinal de Noailles, qui avait approuvé l'ouvrage de Quesnel et ôté les pouvoirs ecclésiastiques aux Jésuites de son archidiocèse, rejeta la bulle, que huit autres prélats n'en voulurent pas entendre parler, qu'il se forma dès lors une ardente persécution contre le Jansénisme^ Le procès de J.-B. de Guignes, (dont nous n'avons pas la prétention de dire que, contrairement à l'arrêt de M^^ de Grillon, ce fut un saint homme et un théologien impeccable), n'est rien auprès de ce que le P. Le Tellier fit pour le triomphe de la bulle Unigenitus.
Au surplus de Guignes n'avait rien d'un Pascal, d'un Arnauld, d'un Isaac le Maître, d'un Nicole, d'un Singlin, d'un Rollin, rien même de ce P. Quesnel qui dirigeait alors le partie Son jansénisme, quelle qu'en ait été la gravité, avairt le tort de s'allier à des façons de vivre plus dignes du frère Jehan des Entommeures, que Rabelais a si gaillardement silhouetté, que des solitaires de Port-Royal, qu'a si consciencieusement dépeints Sainte-Beuve. Il n'avait rien de celui d'un Pascal et justifie le mot de l'historien de Port-Royal : « Vient un moment où l'esprit qui avait animé les choses et les personnes, quitte sa dépouille et remonte... Ce qui en est la défroque, le jansénisme du XVIIP ne garde plus rien de l'esprit de Port-Royal ».^ A la
1. Je veux dire que le Parlement ne l'enregistra que le 22 février 1714, et encore « avec la réserve des droits et prééminence de la couronne, des libertés de l'Eglise gallicane, des pouvoir et juridiction des évéques du Royaume, sans approbation des décrets, non reçus dans le royaume, qui sont énoncés dans la Constitution » ou Bulle Unigenitus.
2. Le i" avril 1714, Flodoard Moret de Bourchenu, prévôt de l'église collégiale Saint- André à Grenoble, fut nommé évéque de Vence.
3. Ni de cet évéque de village, suft'ragant de l'archevêché d'Embrun comme son collègue de Vence, qui se fit peu d'années après exiler dans son diocèse pour avoir refusé de recevoir la Bulle Unigenitus, puis suspendre de sa juridiction en 1727 et reléguer à la Chaise-Dieu : Jean Soanen est évéque de Senez depuis 1695 et soutient le Jansénisme que M" de Grillon combat dans son diocèse de Vence.
4. « 11 ne siérait pas, sur le mot de Janséniste, de se figurer une religion prolongée de Port-Royal, de chrétiens ascétiques péchant par excès de scrupules. Les disciples de Port- Uoyal, qui furent très intéressants en somme, ne sont plus. Leurs successeurs sont de honteux hétérodoxes, de troubles protestants. S'ils pèchent, ce n'est plus par outrance de rigorisme... Jansénius s'est marie, Quesnel aussi, et ils sont devenus des Hyacinthe Loyson ». (Huysmans, Sainte Lydwine de Schiedam, Paris, Stock, 1901, p. 339).
nouvelle de la victoire que le lieutenant de police avait remportée sur les religieuses du Port-Royal-des-Champs, sur leurs bâtiments qui furent traités, dit Saint-Simon, « comme on fait des maisons des assassins des rois », sur les ossements qu'on avait enterrés dans le cimetière, de Guignes dut songer aux expressions qui lui avaient échappé et que son collègue avait dénoncées. A la manière dont le P. Le Tellier agit contre le cardinal de Noailles et contre le livre du P. Quesnel et se montra bien, selon le mot de Voltaire, « le Jésuite sombre, ardent, inflexible qui cachait ses violences sous un flegme apparent et remuait toute l'Eglise de France », il ne put que se souvenir des termes imprudents dans lesquels il avait parlé de lui devant son dénonciateur. Mais que devint J.-B. de Guignes?
J'ai parcouru vainement les visites pastorales du successeur de M»"" de Grillon, et n'y ai plus retrouvé le nom du prêtre dont je viens de raconter le procès. Etait-il mort durant son année d'internement? x\vait-il quitté le pays? Son supérieur s'était-il refusé à lui confier môme le plus modeste poste de secondaire ? Avait-il changé de diocèse ? Je n'en sais rien.
La ressemblance de la signature de J. B. de Guignes, telle que nous la connaissons d'après les pièces du procès, et de celle d'un de Guignes (le prénom est également omis par celui-ci, quand il signe) m'a frappé; l'analogie de l'écriture des sermons de J. B. de Guignes et de celle d'une lettre de cet autre de Guignes ne m'a pas échappé. Celui-ci écrit, en mars 1723, à l'évoque de Vence un billet relatif à des désordres qui avaient lieu à Coursegoules, et on y voit qu'il était prieur de Bczaudun'. Sa mission de Coursegoules est finie; il y a vu « des choses surprenantes, une troupe de séditieux qui ne cherchent qu'à tourmenter leur pasteur »;