CHAPITRE XIII
Considérations générales sur le procès de de Guigues
Nous avons fait connaître une des curiosités, à ce qu'il semble, du fonds de l'ancien Evêché de Vence : la première affaire de Jansénisme instruite dans un diocèse dont les prêtres avaient, près d'un demi-siècle auparavant, signé à l'envi, entre les mains de Godeau (tout d'abord hostile aux Jésuites comme presque tout l'épiscopat d'alors), le Formulaire de 1655 renouvelé en 1660 et 1665 \ Le premier académicien, que M^' de Grillon admirait, avait eu moins de mal avec le Jansénisme : parmi ses prêtres il ne s'était pas trouvé un de Guigues pour adopter l'hérésie en quelque sorte et en être le premier partisan dans cette région de la Provence. Le descendant du « brave des braves », avant d'être appelé à l'archevêché de Vienne, eut à combattre le Jansénisme dans des circonstances qu'il importait peutêtre de tirer de l'oubli.
Ce procès n'eut pas d'ailleurs la gravité de celui de Louis Gauffredi^ qui en 1611 avait eu un tout autre retentissement dans toute la Provence. Les amours de ce prêtre satanique des Accoules avec Magdeleine de Mandols, même lorsqu'elle eut pris à Marseille le voile des Ursulines, les détails de l'enquête, les aveux du coupable qui reconnaissait qu'il avait fait avaler à la religieuse, dans
1. Voir Ann. du Midi, 1S9S. Le 26 juin 1661, Godeau (qui au synode du 6 mai 1659 avait si durement traité les Casuistes), rend une ordonnance au sujet du formulaire de 1655 renouvelé en 1660. Au synode du 26 avril 1662 il insiste sur ce que l'année précédente une dépêche de l'Assemblée générale du Clergé invitait les évéques à le signer et a le faire signer par leurs prêtres; dès le 26 juin 1661 il l'avait communiqué à ceux de Vence même. Le 13 juillet 1665 il signifia le nouveau formulaire et reçut des signatures jusqu'en 1671, pour aiiisi dire, jusqu'à l'avant-veille de sa mort.
2. Fils d'un berger de Beauveser près de Grasse et neveu d'un curé de Pourrières près de Beauveser : c'est ce dernier qui lui légua le fameux manuscrit magique.
ime écuellc, des caractères dont les uns étaient « écrits par le diable », qu'il lui avait fait conclure « huit pactes avec le démon, et qu'elle les signa de son sang » \ les cœurs entrelacés et percés de flèches qu'il dessinait dans ses lettres, les indécentes postures avec lesquelles s'agitait la malade ou, comme l'on disait alors, la possédée, les hallucinations des deux coupables, la condamnation de Gauffredi comme coupable de magie, d'impiété et de lubricité, le supplice du feu qu'il subit, tout cela constitue un drame infiniment plus poignant que les légèretés de notre jeune vicaire de Tourettes et de telle de ses pénitentes. Quelque dangereux que fût le Jansénisme de Guignes, nous savons que l'auteur de VAugustiiius s'était prononcé contre la magie, notamment dans un petit discours intitulé De la ré formation de V homme intérieur qu'Arnauld d'Andilly avait traduit et qui fut l'un des premiers ouvrages de Jansénius que Pascal et sa famille connurent à Rouen. « L'exécrable curiosité de l'art magique », comme disait Jansénius, celle que le P. Rapiu a reprochée sans preuves à Pascal, n'a pas été étrangère à de Guignes.
Son affaire, pour g-rave qu'elle a été, n'offre rien non plus d'un autre procès qui, quelques années après celui de l'abbé de Guignes, émut plus que toute la Provence^: celui du P. Girard, Jésuite, prédicateur renommé et confesseur à la mode, directeur du petit séminaire de la marine à Toulon en 1728, et de sa pénitente Marie-Catherine la Cadière. Conseillée par un Janséniste, celle-ci déposa contre son ancien directeur une plainte à la sénéchaussée, dit que le Jésuite lui avait fait prêter le serment de se livrer à tout ce qu'il exigerait « pour faire, dire, agir, souffrir », parla de sorcellerie ainsi que d'avortement, de visions,