Ibid., p. 154 (AHaiie Radet
2. Voir Arch. de la Bastille puhl. par Fr. Ravaisson, t. XIII, 18S2. Plusieurs sont embastillés, et leurs papiers saisis, en 1712.
3. Charles Dejob, lieoiie bleue des 24 sept, et I"oct. 180S : « Les abbés et les abbesses dans la comédie française et italienne du XVIIl» siècle », développement d'une conférence faite en novembre 1891 pour l'ouverture de la 5' année des travaux de la Société d'Etudes Historiques.
principaux sont la vanité littéraire, la gourmandise, le jeu, les libres propos, la galanterie ». S'il ne s'est pas amendé, de Guignes a pu devenir un de ces gourmands et de ces galantins dont il vient d'être parlé : le plus charitable est de penser que, à l'exemple de saint Augustin, qu'il semble avoir si bien connu, il est revenu de ses erreurs et a donné, dans un autre diocèse, sans doute, l'image d'un bon prêtre.
D\i moins il a justifié, dans la mesure de son petit personnage et fort loin du monastère qu'il trouvait quelques heures sérieuses pour admirer, le mot de Chateaubriand : « Port-Royal, sublime à sa naissance, change et s'altère tout à coup, comme ces emblèmes antiques qui n'ont que la tête d'aigle ». Si le pauvre de Guignes n'a pas renoncé, pour employer une expression tout ecclésiastique, aux pompes de Satan et à ses œuvres, il était exposé à connaître les erreurs de l'abbé Prévost et, sinon à fréquenter les Manon Lescaut, du moins à être aussi peu austère que le chevalier Des Grieux. Nous ne l'imaginons pas « dans le pays désert où fut Port-Royal, dans cette sorte de trou où avait été fondée l'abbaye, ceinte de hautes murailles et voilée sous le feuillage »\ Quand Louis XIV fit » voler en poussière une des forces morales, la plus solide et la plus complète peut-être qu'il y eût en France », il fut sans doute condamné par son évêque. Mais qu'il est loin de « Pascal qui pour la forme de la figure tient de Descartes et de Jésus-Christ », et que ses sermons sont peu capables de faire oublier « le livre de Pascal, le plus beau qu'il y ait en France, et qui ne contient rien pourtant qui vaille la vie que la sœur de l'auteur des Pensées a écrite de lui en quelques pages »!
De Guignes, qui avait des ouvrages de Nicole dans sa
1. Voir, ainsi que pour les lignes qui suivent, Suarès, Rev. des Deux-Mond. du 1" juillet 1900 (Une visite à Pascal).
bibliothèque avant la visite et l'enquête des envoyés de M«' de Grillon, connaissait peut-être ce passage du moraliste que Sainte-Beuve cite comme une page exquise et bien faite pour montrer à quel point Nicole, plus circonspect que le jeune prêtre de Tourettes, redoutait les femmes. « Un ecclésiastique qui voit des femmes, est à demi marié... Elles ne sont pas seulement affaiblissantes par les tendresses qu'elles excitent et par les amusements qu'elles causent ; mais toutes, ou pour la plupart, ennemies de la pénitence au moins pour les autres... elles ressemblent à la vigne, ne sauraient se tenir debout ni subsister par ellesmêmes, ont besoin d'un appui, mais l'entraînent souvent et le font tomber... Il y a une galanterie spirituelle aussi bien qu'une sensuelle », ajoutait Nicole : « si l'on ni prend garde, le commerce des femmes s'y termine d'ordinaire ». Il y avait abouti pour ce qui concerne l'inculpé dont nous avons vu les fautes, le procès et la condamnation.
Quant à son juge, nous ne savons pas quelle fut son attitude au cours du procès : aux questions qu'il pose, on ne peut voir s'il eut, comme l'archevêque de Péréfixe en 1664, interrogeant les religieuses du Port-Royal-de- Paris, les violences que l'on sait, lorsqu'il s'emportait, traitait l'abbesse de « pimbêche », quitte à affirmer ensuite qu'il avait simplement dit « mijaurée », déclarait que les sœurs étaient pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons. M""" de Grillon semble avoir procédé avec plus de calme : d'ailleurs le greffier épiscopal eût-il noté telle parole de son supérieur qui eût trop senti le descendant d'un homme d'épéef et l'évoque se serait-il emporté, à la façon d'un Péréfixe, contre un tel Janséniste qui avait si peu de ressemblance avec ces prêtres austères qu'avaient été un Saint-Gyran, un Singlin, un Saci, un Arnauld, avec leur christianisme dur, avec leurs qualités de
directeurs chrétiens par excellence, avec leur haute valeur intellectuelle et morale ?
Godeau, que Grillon, semble-t-il, avait commencé par prendre pour modèle, avait un instant penché vers le Jansénisme ; « il nous offre plus vivement et plus gaiement que d'autres », écrit Sainte-Beuve, « le type de ces prélats de la seconde ligne qui, bien qu'ayant signé ' le Formulaire d'Alexandre VII, continuaient de s'intéresser de tout leur cœur au triomphe de la Vérité », c'est-à-dire de la manière de penser des Arnauld et des Messieurs. A aucun titre il ne risqua de prendre place derrière ceux que l'on peut appeler les quatre évoques patrons de Port-RoyaP : « sitôt que le temps semblait vouloir devenir plus serein, Godeau redevenait courageux, énergique par lettres, un foudre de guerre », écrit encore Sainte-Beuve, « il parlait de verser son sang qu'on ne lui demandait pas, il était le premier aux félicitations dans le succès... » Grillon agit plus franchement contre le Jansénisme : le procès que nous venons d'exposer, en est une preuve.
Un jour que Godeau avait poussé le courage, « l'énergie par lettres », jusqu'à écrire à Louis XIV en faveur de Port-Royal, le P. Annat, S. J., l'avait, en plein conseil de conscience, traité de « nain de Julie, comme n'étant encore que le nain de l'épiscopat », dit Sainte-Beuve, et avait prié le Roi de ne pas faire attention à ce qu'écrivait « ce petit évêque qui n'a que trois ou quatre paroisses, quinze ou vingt paysans ». Le prélat académicien s'était en décembre 61 « redressé et roidi dans sa petite taille » : il avait répondu qu'un évêque qui n'a que vingt paysans à conduire, « en a encore trop, s'il est vrai que leurs âmes soient rachetées du sang de J. G. ». Grillon n'en avait pas davantage