Chap. de V., G
Godeau'. Quelle avait été rattitiidc de celui-ci vis-à-vis du jansénisme, ou l'a vu ; et dans quelle mesure Grillon s'en inspira, on peut le deviner. Si M»' de Grillon se souvint de l'un de ses prédécesseurs et respecta la mémoire du premier académicien, il eut aussi à s'occuper du Jansénisme : mais ce fut pour en combattre ce qu'il considéra comme un progrès, ou plutôt comme la naissance même, de V hérésie dans son petit diocèse. Son devoir pastoral l'obligea à conduire, aux dépens de l'un de ses prêtres et pour le bien de ses ouailles, le premier procès de Jansénisme qui ait été intenté et jugé dans ce pays.
Le premier du moins qui ait eu de la gravité, et d'autre part le premier, d'ailleurs, semble-t-il, le seul qui ait appartenu à l'épiscopat de Grillon. Le souvenir de J. J. Layet, jugé en mai 1693, lorsque Viens était évoque nommé, non encore préconisé, est déjà loin, quand un autre prêtre du diocèse est inculpé de jansénisme en 1709. Ge nouveau suspect reconnaît, on le verra, que son évéque lui avait signifié que l'hérésie à laquelle s'attache le nom de Jansénius était « inconnue » dans cette minuscule partie de la grande province ecclésiastique d'Embrun. Que la situation morale y fut excellente, on peut en douter : M»' de Grillon en fut, dit-on, effrayé au début de son épiscopat et ne reconnaissait plus, écrit un historien local, « l'Epouse de Jésus-Ghrist, tant elle était défigurée par les abus et les vices de toute sorte » '. Nous ne saurions analyser ici ses ordonnances et montrer comment elles s'efforcèrent de ramener le bien\
Toutefois je crois utile de signaler, pour le sujet qui
1. Tisserand, Vence, 1. c. Mais d'après quelles sources ? il ne le dit pas. A la délibération capitulaire du in mai 1706, mention est faite des ordonnam-es que l'évèquc a\ait publiées le 3 (CItap. de Vcnce, G. 4). Mais ne se rapportent-elles pas uniquement à Veine même, qu'il avait visitée le 8 mars ? et sont-elles une série de mesures d'ordre général?
2. Tisserand, .Vice e< A /p.-jl/a;v7., t. II, p. 206. r> • i ■.
3. Un recueil des ordonnances de Grillon a-t-il été imprimé à Aix, chez Charles David '. Tisserand semblerait l'avoir résumé dans, son Vtnce, p. 224. M. Aude, le distingué conservateur de la Bibliothèque municipale d'.^ix, m'a dit qu'il ne le connaissait pas.
nous occupe, un mandement qu'il écrivit à Aix, en février 1G98, huit mois avant de venir prendre possession'. Grillon s'y montre désireux de trouver « des prêtres prévenus que la science sans la piété fait les superbes » ; il veut que ses collaborateurs soient capables d'avoir, « selon le conseil de saint Paul, évité toutes les profanes nouveautés. » Un autre mandement, daté de Vence et du
10 février 1699, contient cette phrase intéressante : « Les abords de la plus grande partie des paroisses de notre diocèse sont extrêmement rudes, difficiles et presque inaccessibles pour Nous qui sommes atteints de la goutte. Nous imiterons néanmoins le Bien-Aimé du Csaitique des Cantiques qui, brûlant d'amour pour son Epouse, traverse avec joie les montagnes et les collines pour l'aller visiter : ecce venit iste saliens in montibus, transiliens colles » ^.
11 est juste d'ajouter que, si l'on étudie, comme je l'ai fait dernièrement, l'ensemble des visites pastorales que les évêques de Vence ont rendues, durant les XVII" et XVIIP siècles, aux villages de leur diocèse, Grillon paraît avoir été l'un de ceux qui se sont le moins fatigués à parcourir, selon la citation biblique qu'il a faite et qui est aimable sous la plume du chef d'un diocèse en partie situé dans les hauteurs, — « les collines et les montagnes ». La goutte seule, je crois, en fut cause.
Gette citation du Csintique rappelle ce que Sainte-Beuve a noté au sujet de la Mère Angélique de Saint-Jean, tille d'Arnauldd'Andilly et sœur d'Arnauld de Pomponne. Elle mourut trois semaines après Saci qui, tout éloigné qu'il était de Port-Royal, en demeurait le père spirituel. L'une de ses dernières paroles fut celle de l'Epoux dans le Can-
1. Arch. des Alp.-Marit., G. 1, Ev. de Vence. Imprimé « chez la veuve de Charles David et Antoine David, seul imprimeur du Rov, du Parlement et du Pays, en 1698 ».
2. Ibid. Chez Godeau, chez Pavillon et Caulet, chez Le Camus on trouverait d'ailleurs des phrases analogues. Cette lettre pastorale est imprimée, à l'occasion de sa première visite générale, À Nice, chez Jean Romero, en li590.
tique. Mais elle supprima « la prière par les chevreuils et les cerfs de la campag-ue, qui sont une des gaietés de l'idylle sacrée », ajoute Saiute-Beuve : « le Jansénisme ôte du Christianisme toute joie et toute allégresse ».
Quant à M^" de Grillon, en mars 1699 il visite la ville cathédrale, puis Sain-t-Paul, qui avait une collégiale depuis Godeau, et trois villages ; un en avril ; en mars 1706 Vence et ses environs immédiats. En juillet et août 1705, Olive, son vicaire général, est délégué pour parcourir une partie du diocèse. Viens avait visité en tout huit villages; Grillon n'en visita que six et inspecta deux fois sa ville épiscopale. Je me demande dans quelle mesure le marquis Sextius de Villeneuve, conseigneur de Vence, pouvait lui reprocher de « consumer ses prêtres par des visites pastorales en des frais qui leur emportaient en huit jours leur revenu d'une année ». En ce qui concerne le village de Tourettes, oii le Jansénisme parut se développer, Grillon l'a visité le 17 mars 1699, après avoir inspecté sa ville cathédrale et avant d'aller à Saint-Paul.
Quant à l'année 1709, celle où le procès dont je vais parler eut lieu, signalons le mandement que Grillon data de Vence et du 22 mai. « Dans l'année calamiteuse de de Ramillies et de Turin, Louis XIV exige que tout ce qu'il y avait de plus grave et de plus âgé à la Gour assiste en costume à une mascarade qui eut lieu à Marly. Il donne l'exemple, revêt par-dessus son habit une robe de gaze et, ainsi accoutré, demeure au bal une partie de la nuit. C'est Saint-Simon qui nous apprend » cet acte du roi septuagénaire. « Il fallut le désastre d'Oudenarde, la famine de 1109, l'invasion imminente pour changer quelque chose à l'aspect de Versailles ». 1709 est l'année de l'épreuve suprême pour les paysans qui, plus que les autres éléments dont se composait le Tiers-Etat, avaient souffert de la
misère, générale sous Louis XIV. C'est alors que le roi se défait de sa vaisselle d'or et se met à la faïence \
Au sortir de l'hiver où la famine avait causé dans tout le royaume une si terrible détresse que Miclielet décrit « la foule de squelettes affamés qui courait battre la grille d'or de Versailles », au moment où Louis XIV vient d'entamer à La Haye des négociations officielles qui, on le sait, ne purent aboutir à la paix, le descendant du « brave des braves » invite ses diocésains à demander à Dieu la cessation des hostilités et de la disette ^ Mais ce n'était plus l'époque où Grillon pouvait, comme il l'avait fait en août 1703, ordonner au clergé de chanter un Te Deum pour la victoire des troupes de Louis XIV ^ : en juin 1709, le roi écrivit à ses sujets la lettre par laquelle il se mettait pour la première fois en communication directe avec la nation elle-même, et [en septembre Villars et Boufflers furent battus à Malplaquet par Eugène et Marlborough.
C'est sur ces entrefaites, dans des circonstances particulièrement douloureuses pour le descendant d'un capitaine qui avait été aussi heureux que brave, que M^'' de Crillon eut à sévir à l'égard d'un de ses prêtres, à frapper en lui certains des « abus » qui l'attristaient et des « vices » qui avaient causé sa tristesse, à réprimer une des « profanes nouveautés » que réprouvait l'Eglise Catholique, à faire un exemple dans un des villages les plus « rudes et inaccessibles des collines et montagnes » sur lesquelles s'étendait l'autorité de sa crosse.
1. Je cite ici d'Haussonville, Rev. des Deux-Mondes du 1" avril 1899.
2. Arch. des Alp.-Marit., l. c. Papou {Hist. de Prov., 1. IV, p. 634. 1786) dit que durant cet hiver les orangers de la Provence avaient péri, ainsi que les amandiers, les oliviers et beaucoup de vignes mcme. Je trouve dans les papiers de l'ancien évèché de Vence un document qui signale comme intéressant le fait que le blé s'est vendu alors à Grasse jusqu'à 5 livres « le panai » (aiijourd'hui env. 20 litres) et à Coursegoules jusqu'à 4 livres. Dans ceux de l'ancien évéché de Grasse (G. 67) il est dit que l'éveque a accordé dispense des œufs et de laitage pendant les quatre carêmes de 1707 à 1710 à cause de l'extrême misère et de la cherté du poisson.