‹ Le jansenisme dans l'ancien diocese de VenceChapitre 71 sur 190 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Abbé J.-B. de Guignes, secondaire de Tourrettes, inculpé de Jansénisme

L'inculpé appartenait à une bonne famille de Vence, dont plusieurs membres ont été notaires dans cette ville : les de Guignes. En 1707 c'est un François de Guignes qui est maire de la cité épiscopale : il alla le 19 juillet, avec le grand-vicaire J.-B. Olive, « au camp sur la Siagne pour faire leur soumission à S. A. R. M^"" le duc de Savoie », Victor- Amédée II, qui avait, on le sait, envahi la Provence et fait fuir les troupes de Louis XIV. Jean-Baptiste de Guignes était-il son parent ? et à quel degré? je l'ignore. Ce qui est sûr, c'est qu'il était prêtre depuis quelques années et servait depuis peu de temps seulement dans le diocèse dont il était natif. C'est lui qui faillit développer le Jansénisme à Tourrettes; mais il avait compté sans le bruit que fit sa manière de vivre, sans la double animosité que provoquèrent ses lectures, ses conversations, peut-être aussi ses sermons où quelque tendance à l'hérésie fut relevée, ainsi que son existence trop libre, ses fréquentations peu réfléchies, peut-être aussi les infractions qu'il commit à l'égard du sixième commandement de Dieu.

M^"" de Grillon, qui demandait à ses auxiliaires d'être de bons prêtres et de fuir les nouveautés en théologie, dut être mis au courant. Un des hauts fonctionnaires de l'Evêché était, semble- t-il, mal disposé personnellement pour la famille à laquelle appartenait J.-B. de Guigues : le

promoteur. Le prêtre qu'il fallut juger n'était pas le chef spirituel, — le curé ou desservant, comme nous dirions, le vicaire ou vicaire perpétuel, comme on disait, — de la paroisse de Tourrettes. C'était un des deux secondaires, comme l'on disait, un des vicaires, comme nous dirions. 11 y en avait en général deux pour assister « le vicaire de Tourrettes ». D'après la visite de M»' de Grillon en 1699 et celle de M^' de Bourchenu en 1715, un des secondaires était payé 120 liv. par le vicaire, l'autre recevait 40 liv. du vicaire, 40 du chapitre cathédral de Vence, 40 du capiscol de cette compagnie. Grillon ajoute que le vicaire et ses deux secondaires se partageaient « la dîme des gros grains », que le vicaire retenait pour lui seul « la dîme du vin, du chanvre et du petit légume », que les secondaires ne logeaient pas dans la maison cariale '. Pour de Guignes, le promoteur du diocèse de Vence, Gaspard Isnard \ le poursuivit « querellant en crime de doctrine suspecte et dangereuse et d'une vie irrégulière et scandaleuse ».

L'affaire est d'autant plus intéressante que, on le verra dans ce qui suit, ce prêtre, jeune encore, était en particulier suspect de Jansénisme, disons mieux, soupçonné d'être le premier (il eût fallu dire le second) ecclésiastique du diocèse qui eût penché vers cette hérésie. Originaire de Vence même, il avait passé plusieurs années à Marseille; puis l'évêque de Vence l'a nommé secondaire à Tourrettes et chargé de prêcher le 8 décembre 1708 à la

1. En 1760 on se pl.iignit au vicaire ffénéral de Mf Moreau de ce qu"il y avait eu depuis 1731 trop peu de secondaires. En 1722 Bourchenu constate que le chapelain de la chapelle rurale de Saint-Jean-Baptiste, au terroir de Tourrettes, chargé de dire aussi en été la messe à la chapelle rurale de Saint-Barnabe, au terroir de Coursegoules, faisait par surcroit les fonctions de premier secondaire depuis trois ans, « parce qu'il manque de prêtres dans le diocèse de Vence » : le deuxième secondaire était alors, et à titre provisoire, un jeune ecclésiastique de Nice.

2. Gaspard Isnard — parent, je crois, d'Alexandre Isnard qui fut prévôt du chapitre de Vence depuis le 13 juillet 1706 et qui est mentionné au Oallia, — avait été d'abord bénéficier dans la cathédrale ; en février 1686 promoteur ; le 26 juillet 1692 vicaire de la Gaude, selon une nomination du chapitre.

cathédrale le jour de la Conception de la Sainte Vierge ' et à Gagnes durant le Carême de 1709. Il l'avait fait venir à l'éveché, sans doute à la suite de quelque dénonciation, et l'avait interrogé, après les fêtes pascales.

Ce n'était là qu'une première mesure, et qui pouvait ne pas tirer à conséquence. Mais l'évoque de Vence était inquiet; la situation intérieure et extérieure du royaume n'avait rien de bon; celle de son petit diocèse en particulier devait être mauvaise. Ses sentiments religieux l'obligeaient à voir dans tout cet état une marque du mécontentement de Dieu : témoin le document dont il faut parler ici.

Crillon écrit à Vence, le 22 mai 1709, et fait imprimer à x\ix^ un mandement où il parle du malheur des temps. « Ce sont nos crimes qui ont attiré sur nous la colère de Dieu... Il n'y a plus de religion... On se fait tous les jours des systèmes. Ceux-là môme qui sont dans le sein de l'Eglise cherchent à troubler le repos des âmes les plus saintes et les plus religieuses et leur tendent des pièges par des nouveautcz que l'Eglise a toujours eues en horreur... L'Ange a la main levée contre nous et commence à nous affliger par la crainte d'une prochaine famine; les saisons concourent à nôtre perte ; la terre, autrefois si libérale à nôtre égard, ne nous donne plus ses moissons et ses fruits avec la môme abondance; le Ciel ne s'ouvre plus pour verser dans son temps les pluyes sur les campagnes, et les nuées n'attirent plus les vapeurs de la terre que poiu* les enfermer en elles-mêmes ou pour ne les rendre que quand elles nous sont inutiles ou nuisibles...

1. Le détail a de rimportaiice à propos d'une inculpation de Jansénisme. Sainte-Beuve expose très bien que la dévotion a l'Immaculée Conception était idolâtre aux yeux de Port-Roj-al ; qu'un y gardait certaines limites dans le culte de la Sainte Vierge ; que sur ce point, ainsi que sur beaucoup d'autres, on se tenait « dans une demi-réforme»; qu'il est d'ailleurs surprenant qu'on n'y ait pas accordé « cette gloire a la pure et mystique invocation de Marie ».

2. « Chez la veuve de Charles David et Joseph David, imprimeur du roy, du pais et de la ville ».

Rachetons nos péchez : quand vos péchez seroient encore plus énormes qu'ils ne le sont, ils seront effacez, quand ils auroient rendu votre âme rouge comme l'écarlate, elle deviendra aussi blanche que la neige, et si sa rougeur étoit semblable à celle du vermillon, cette couleur sera changée en celle de la laine la plus blanche.... » ^

L'âme de l'abbé de Guignes avait-elle déjà cessé d'être « blanche comme la neige »? commençait-elle à devenir « rouge comme l'écarlate » I les entretiens qu'il eut avec son évoque, après Pâques 1709, ont-ils été insuffisants pour rendre la couleur « de la laine la plus blanche » à celle qui se teintait « de vermillon w'^ C'est ce que nous allons voir.

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