Nous avons dit que c'était une jeune mariée de 24 ans
voyez-vous pas qu'elle a », répondit rinculpé, « tout Vair composé comme une janséniste? » A ce mot, Varages d'objecter que Louis XIV a défendu de recevoir désormais aucune novice au couvent de Port-Royal et projeté de l'anéantir. « SI Dieu m'avait donné assez du bien », riposte de Guigues, « fen fonderais un couvent pour les faire revivre ».
Un autre jour Varages dit à son collègue que le Roi a pris « pour confesseur un jésuite qui voulait détruire le Jansénisme en France ' et qu'il avait écrit de la part du Roy ^ à M-' l'Archevêque d'Aix^ de travailler à le détruire dans son diocèse » *. De Guigues a répondu que le Roi et les Evêques auraient beau faire ; qu'il y aurait toujours des Jansénistes dans le royaume ; que, « une fois cette doctrine imprimée dans l'esprit, on n'en revenait plus». Vers la fête de Pâques % Al^' de Grillon avait sommé de Guigues de lui apporter à Vence « les livres défendus » qu'il avait distribués « aux dévotes de Tourettes». L'i'iculpé a dit à son collègue qu'il avait permis-
1. Le P. Tellier, qui remplace en 1709 le P. de La Chaise comme confesseur de Louis XIV. On connaît les junrements sévères de Voltaire et de Saint-Simon sur ce personnage, « sombre, ardent et intïexible », selon le premier, « profondément faux, trompeur, caché sous mille plis et replis », suivant le second. Sainte-Beuve à son tour oppose « au fin, doux, accessible et poli P. de La Chaise, le sombre, violent et grossier P. Tellier», âme entière et dominatrice. Michelet fait une vraie caricature (Le Roy, p. 268, note 2) du P. Tellier.
2. Le P. Tellier écrivait aux archevêques et évéques. Sous son influence, dès juillet 1710, les évéques de Luçon et de La Rochelle, L'Escure de Valderil et son collègue Champflour, signent un mandement violent contre les Réflexions morales de Qiiesnel. 11 est répandu à profusion dans le diocèse de Paris avant de l'être dans leurs propres diocèses, et attiché sur la cathédrale de Paris, sur la porte même du palais archiépiscopal, comme un déti au cardinal-archevêque de Noailles, avec qui le nouveau confesseur du roi était mal. Vers cette époque, Quesnel dit qu'un jour ou l'autre on lirait des lettres épiscopales « signées Micliel
Tellier S. J. et plus bas par Sa Révérence PEvéque de ». (Voir Le Roy, p. 359). Une
assemblée de trente évéques condamna presque aussitôt les Réflexions morales, puis un arrêt du conseil, en novembre 1711, en défendit la vente. L'opinion publicjue imputa rextinction de Port-Royal au P. Tellier ; le P. de La Chaise avait eu des ménagements que ne connaissait pas son successeur.
3. Gaspard de Vintimille du Luc, ancien évêque de Marseille, archevêque d'Aii depuis février 1708. En mai 29 il fut nommé à Paris. On sait d'ailleurs que Vence relevait, non d'Aix, mais d'Embrun. Toutefois la lettre du confesseur du roi à l'archevêque d'une province aussi voisine devait avoir de l'importance pour les évêchés limitrophes, et il est probable qu'une semblable fut envoyée à larchevêque d'Embrun, Charles Brulart de Genlis (1668-1714). D'ailleurs Crillon ne demandait qu'à combattre l'hérésie; quant À l'archevêque d'Embrun, Sainte-Beuve le sif^nale pour l'hostilité qu'il témoigna à la « Perpétuité » de Nicole. Soanen disait que M.'' de Vintimille avait plus d'égard pour les dames que « pour les meilleurs prêtres » (Le Roy, p. 529). M^ Brulart de Genlis passait pour janséniste ix force d'être gallican (ibid., p.' 345).
4 L'archidiocèse ou province d'Aix ? ou simplement le diocèse d'Aix ? on ne sait au juste. 5. Pâques 1709.
sion du Vice-Légat d'Avignon d'en posséder et d'en lire^; il a remis à l'Evêqiie un exemplaire du Testament de Mons ^ en mauvais état, qui appartenait à Varages, et gardé le sien, qui était en meilleur état. D'ailleurs il a montré, « par sa contenance triste », qu'il était « mortifié » d'avoir à se justifier et à emporter « dans ses poches » ^ certains ouvrages qu'il disait défendus par l'Evêché.
Un autre jour, de Guigues apprit que M^' de Grillon félicitait un prêtre de Gagnes^ d'être si franchement hostile aux Jansénistes qu'il avait fait quelque difficulté pour dîner avec un Père de l'Oratoire. L'inculpé dit alors à son collègue qu'il ne pouvait «plus rien entreprendre», qu'il devait « bien se tenir sur ses gardes ». Varages est entré dans la maison de Louise Gazagnaire, dite Serene ^, sachant qu'elle était la supérieure de la congrégation des femmes et filles établie par son collègue. A.u premier étage, dans une chambre donnant sur le derrière et dont les fenêtres étaient closes, une troupe de femmes était agenouillée. A gauche, il j avait « un autel proprement orné ». De Guigues, qui accompagnait Varages, lui dit qu'elles faisaient « l'oraison vocale et mentale », chantaient les vêpres en provençal, avaient un livre contenant les psaumes et les hymnes traduits en cette langue ^ et tenaient ce dernier « sur ses ordres caché par-dessus les autres ». Varages ajoute qu'il sait que les dévotes chantaient ainsi au catéchisme paroissial.
1. De Guigues avait réellement cette autorisation. Nous verrons plus loin qu'elle était signée Sinibaldus de Auria. Mais elle n'avait de valeur, sur le sol français, que visée par l'Ordinaire.
2. Voir plus haut. Nous verrons que deux dévotes diront que Varages le leur avait prêté en sachant fort bien que l'ouvrage était, sinon défendu, au moins suspect.
3. Nous verrons plus loin qu'il les emporta effectivement « dans ses poches, dans ses manches et sur lui ».
4. Cagnes est le pays du prêtre qui dépose. En outre, l'inculpé avait été chargé d'y prêcher.
.%. Louise Gazagnaire est une vieille fille, âgée de 42 ans. Quoique maîtresse d'école à Tourelles, elle ne sait pas signer. Son surnom est dilticile à expliquer. Les uns disent ta Serewa (César Gazagnaire), d'autres, Serene (Varages), d'autres, ta Serene (Marguerite Merlesse), d'autres, 6'irène (Marguerite Merlesse), d'autres enfin, la Sirène (Mallet).
6. César Gazagnaire parle aussi d'un livre où psaumes et hymnes étaient traduits en provençal.
Il y avait une seconde « assemblée chez la mère d'Honorade Isnarde, Huguette Merlesse, veuve » ; de Guigues n'y réunissait que sept à huit dévotes de son choix, les nommait « les sœurs du premier rang- », les convoquait «presque tous les soirs à ce qu'il appelle le Cénacle ' », en sortait avec un livre sous le bras. Quand de Guignes fut obligé de prêcher à Gagnes-, il a prié son collègue de s'occuper des dévotes, «de veiller qu'aucune ne se laissât charmer au moine qui devait prêcher le Carême à Tourrettes », de les confesser, et «d'éviter lui-même d'avoir aucune communication avec le Loup ravissant, parlant dudit moine », On verra plus loin que ce moine était un certain P. Cugis (ou Decugis), de l'Etroite Observance de Saint-François, probablement un des Cordeliers d'Antibcs. Grasse avait aussi des Capucins depuis 1605. L'épithète de Loup ravissant est sans doute une allusion au mot connu : « Circumambulat leo quaerens quem devoret ». Quant aux Cordeliers et aux Jansénistes, il suffit de rappeler comment Nicole avait raillé, dans sa Première Imaginaire, la querelle des Cordeliers sur la forme de leur Capuchon, les frères « spirituels » le voulant étroit, les frères « de communauté » le désirant large. Sainte-Beuve cite d'autre part la scène qui eut lieu un jour qu'un Capucin méprisait les sermons de Le Tourneux, un des Jansénistes les plus distingués, devant Santeuil : celui-ci jeta à la barbe du Révérend « un plat d'œufs au miroir », comme on disait alors. Un état des maisons de religieux du diocèse de Grasse, dressé au XVIIP s. — à quelle date au juste? nous ne pouvons le dire " — déclare que les Frères mineurs
1. Ces réunions de dévotes portaient différents noms. Les gens bien intentionnés les appelaient soit le cénacle (Bernard, Louise Gazagnaire elle-même qui dit qu'elle ignore t-e nom, Huguette Merlesse, Margoton Aussel qui donne ce nom à des réunions dont elle dit qu'elles avaient lieu « chez la Merlesse »), — soit le sénat (Mallet). Les malins au contraire, le sabbat {MaMct) . Aucun des témoins ne dit que l'inculpé en soit l'auteur.