LE DOGME CATHOLIQUE DE LÉTAT SURNATUREL
quoi que ce soit des dissertations des théologiens à ce sujet. Dans leurs discussions avec leui^ adversaires, Jansénius, Arnauld et autres ne manquaient pas de le faire amèrement remarquer (1).. Toutefois, il m'a paru convenable de vous parler dès maintemant de cet état : bien qu'à parler stric^ tement FEglise n'en ait rien dit, ses vues à ce sujet ressortent cependant d'une manière très prochaine de certaines de ses définitions; en particulier, de la condamnation de certaines propositions de Baius en 1567 et en io79 (2) : de ces condamnations, il ressort que dans le premier état où Dieu avait placé l'homme, il lui avait octroyé des dons que ne réclamait pas sa condition d'être humain. Sous ces dons gratuits, ' l'Eglise reconnaît donc un substratum que Dieu devait donner à l'homme en justice, posé qu'il voulait lui donner l'être.
Â^ussi ce que les théologiens disent de ce siibstraturn nous aide à comprendre l'enseignement officiel de
(1) Aujourd'hui, la plupart des écoles de philosophie nous feraient un autre reproche : c'est de parler de points qui nous échappent et qui ne peuvent être l'objet que de suppositions toutes gratuites : en parlant d'une nature pure qui aurait pu exister, on leur parait s'occuper d'abstractions mathématiques sans objet, de distinctions ontologiques auxquelles elles refusent toute signification.
Ce n'est pas le lieu de discuter au long ces théories; je m« borne à constater qu'elles sont bien loin des idées philosophiques des jansénistes. Et ce sont ces idées que je dois essayer de mettre en lumière.
(2) H. Denzinger, Enchiridion (Fribourg, 9' éd.), p. 242. — Voir surtout les propositions 1-7.
l'Eglise sur des points connexes, à savoir sur l'état d'innocence et Tétat de nature déchue. Enfin, c'est une expression que nous retrouvons à chaque instant dans les discussions jansénistes. Dans VAugiistinus, Jansénius a consacré exactement cent pages in-folio à décrire l'état de nature pure, pour en arriver, il est vrai, à dire que cet état est impossible et qu'il ne saurait exister (1).
Voilà donc pour l'humanité un premier mode possible d'union avec Dieu.
Mais, en réalité, nous dit l'Eglise, l'homme a été créé dans l'état d'innocence ou de justice originelle.
Dieu, nous affirme-t-elle, fut spécialement bon pour le premier homme. Il ne lui donna pas que sa nature pure, c'est-à-dire ce à quoi il avait strictement droit : un corps et une ume, et des facultés appropriées.
Mais il lui ajouta un ensemble de privilèges de l'ordre physique et de l'ordre moral.
Dans l'ordre physique, ces privilèges consistaient à lui rendre le travail plus agréable, à l'exempter de la faim, de la soif, des maladies, et même de la mort.
(1) Gornelii Jansenii Augustinus; — De Statu purse nature.
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Dans l'ordre moral, le premier homme avait une vie divine, surnaturelle, qui l'unissait étroitement à Dieu.
Enfin, d'une manière générale, il jouissait de privilèges qui amenaient la soumission du corps à l'âme, des passions à la raison et à la volonté, et finalement de l'âme à Dieu (1).
Le premier homme devait passer la plus grande partie de ces privilèges à sa postérité.
Voilà où s'arrête le dogme catholique sur l'état primitif du premier homme.
Comme pour un grand nombre d'autres points, l'Eglise a eu ici à garantir sa doctrine contre deux écueils en sens opposé.
Depuis saint Augustin jusqu'à la fin du xviii^ siècle, l'on a été porté presque constamment à faire des tableaux enchanteurs de la félicité du Paradis terrestre, au point de décrire un état impossible pour l'humanité. Souvent, par exemple, l'on a avancé qu'à l'origine, le premier homme était exempt de l'obligation de travailler et qu'il était préservé de l'erreur. Il y a là des exagérations évidentes. Car pour ce qui est du travail du premier homme dans le Paradis, la Bible en fait une mention expresse (*2j et, du reste, puisque cet homme
(1) L. Labauche, Leçons de théologie dogmatique^ I (1908), p. 28.
(2) Gen. 11, 15. ^
avait un vrai corps, une vraie ame, Dieu lui-même, sans doute, n'eût pas pu le dispenser de développer son activité par un travail normal.
Et pour ce qui est de Terreur, la preuve que le premier homme y était sujet, c'est que jusqu'à un certain point, sa chute fut la conséquence d'une erreur : il se trompa en écoutant son orgueil et en voulant s'égaler à Dieu. Sa volonté, elle aussi, était défectible : il fallait bien que la tentation rencontrât •chez lui un terrain où elle pût germer : autrement elle n'aurait jamais eu d'effet.
En général, du reste, les écrivains ecclésiastiques ont avancé sur ce point plus de choses qu'ils n'en savaient.
Il y avait plusieurs causes à ces exagérations. D'abord le désir inné que nous avons de tout savoir et de tout décrire avec précision. Puis une méprise fréquente sur la nature des récits de la Genèse. Ces récits contiennent des vérités d'ordre religieux sur lesquelles tous les catholiques sont d'accord : l'unité de Dieu, sa Providence, la nécessité d'une religion qui unisse l'homme à Dieu. Mais le récit lui-même, quel en est le sens exact ? Il est difficile de ;le dire. L'Eglise nous laisse sur ce point une grande latitude; et la science de l'histoire, de l'interprétaiion des textes nous engage à aller à pas comptés dans nos affirmations. Ce sont des récits qui, par le lieu et par le temps, sont très loin de nous : il s'y reflète une antique civilisation orientale, et il faut se garder de les expliquer avec nos idées occidentales^
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<îe qui, en réalité, serait non pas respecter le sens du texte sacré, mais y substituer nos idées humaines du xx^ siècle. Dans ces récits, Ton trouve une couleur poétique qui nous interdit de les interpréter comme on interpréterait une page de Taine ou d'Augustin Thierry.
Comme on le verra dans les prochaines Leçons, non seulement le Jansénisme se faisait une idée exagérée de la félicité du premier homme, non seulement à l'extrémité opposée, il peignait sous les plus sombres couleurs les suites de la chute originelle, mais il allait plus loin encore : il affirmait que tous les privilèges accordés à Adam lui était dus; par <îonséquent, par la chute, l'homme était tombé dans un état contre nature. Ainsi, dans sa conception de l'état d'innocence, le Jansénisme en arrivait à confondre ce que le premier homme tenait de sa nature avec ce qui était privilège gratuit, surnaturel.
Aujourd'hui, les non-catholiques et les catholiques ^ux-mêmes ont une tendance tout opposée à celle d'autrefois : nous sommes portés à estomper le tableau idyllique du Paradis terrestre, comme du reste à atténuer la description des malheurs de la nature déchue. Beaucoup de catholiques, éblouis par la théorie de l'Evolution et les découvertes de la préhistoire, se demandent même comment il est possible d'admettre une déchéance à l'origine de l'humanité, alors que cette théorie de l'Evolution et
que ces faits de la préhistoire ne parlent que d'acheminement vers le progrès.
Il y a là une hypothèse et des faits. L'hypothèse, c'est celle de l'Evolution ; les faits, ce sont les découvertes du monde préhistorique.
Que pouvons-nous penser de l'hypothèse de l'Evolution ? 11 faut commencer par la séparer d'une théorie philosophique que l'on a voulu bâtir sur elle. Un certain nombre de philosophes ont voulu se servir de cette hypothèse pour étayer un vieux système de scepticisme universel d'après lequel tout serait relatif dans nos connaissances, et naturellement dans nos connaissances religieuses aussi bien que dans nos connaissances profanes : la vérité d'aujourd'hui serait l'erreur de demain.
Cette évolution, l'Eglise ne peut évidemment pas l'admettre pour son dogme. Elle aboutit directement au subjectivisme, à la négation de vérités qui s'imposent à nous et que nous devons croire.
Mais à proprement parler, l'Evolution est une hypothèse du ressort des sciences naturelles : d'après cette hypothèse, les espèces, au lieu d'avoir marché toujours les unes à côté des autres comme de longues lignes parallèles, seraient au contraire venues de quelques espèces primitives, ou même peut-être d'un unique germe de vie. Or, pourvu que nous sachions maintenir l'hypothèse de l'Evolution dans ces limites, et non en faire une école philosophique
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de matérialisme et d'athéisme, je ne crois pas que TEglise nous défende de l'admettre.
Bien moins encore songe-t-elle à nous défendre de reconnaître la vérité des faits que les fouilles géologiques nous révèlent sur Tliomme de la préhistoire.
Pour répondre à des difficultés de ce genre, le P. de Smedt, BoUandiste, développe très doctement un premier élément de solution dans son ouvrage si remarquable sur les Principes de la Critique historique (\). Si entre nos connaissances historiques et le dogme de TEglise, dit-il, nous ne pouvions pas parvenir présentement à voir le point de jonction, il nous resterait toujours le conseil que nous donnent les théologiens eux-mêmes, lorsqu'ils ne voient pas le lien entre deux vérités qu'ils considèrent comme révélées : c'est de tenir fortement les deux extrémités de la chaîne sans voir comment elles s'unissent.
Mais ici nous sommes loin d'eu être réduits à cette extrémité, et je ne vois vraiment aucune opposition entre le dogme d'une protection de Dieu sur le premier homme et l'hypothèse de l'Evolution ou les faits préhistoriques dont je viens de parler.
L'Eglise nous laisse toute liberté d'opinion pour l'intensité et la durée de la félicité du premier homme. Il serait par trop puéril d'imaginer cet état
{{) Gh. de Sinedt, Principes de la critique historique (1883), surtout p. 20 et suiv.
comme un état de civilisation industrielle, avec Tusage des métaux et tout l'attirail de nos civilisations compliquées. Les chapitres de la Genèse qui décrivent la vie du premier homme, même si Ton en prend les expressions au pied de la lettre, parlent surtout d'une protection morale. L'homme était dans un état intellectuel et moral privilégié. Il voyait dans le monde des énergies que nous ne soupçonnons plus, ou que nous y découvrons plus péniblement. Il avait sur la nature et sur lui-même une facile maîtrise.
Combien de temps cet état de félicité a-t-il duré ? Nous n'en savons rien. Çà et là, saint Augustin suppose qu'il a pu être très court, extrêmement court (1).
Or l'hypothèse de l'Evolution et les faits de la préhistoire ne disent rien à rencontre de ces données de la révélation.
L'hypothèse do l'Evolution s'occupe du développement normal des lois naturelles. Elle n'a ni à affirmer ni à contredire qu'à un moment donné ces lois ont été momentanément suspendues, ou pour mieux dire, complétées par Dieu. Ainsi le chimiste pose
(1) De Genesiad litteram, IX, 4 (Edition de Vienne, Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum, t. XXVIII, 1894, p. 272- 273). « Cur ergo non coierunt, nisi cum exissent de paradiso? Cito responderi potest : quia mox creata muliere, priusquam coirent, facta est illa transgressio, cujus merito in mortem destinât! etiam de loco iiiius felicitatis exierunt. Non enim scriptura tempus expressit, quantum interfuerit inter eos factos et ex eis natum Gain ».