‹ Le Japon artistiqueChapitre 13 sur 43 · Sin Hinagata · texte numérisé non relu

Sin Hinagata

que cette forme dérive de l'idée suivante : le soleil, figuré par un grand cercle sur un plan horizontal, etescorté à droite et à gauche de quatre cercles plus petits représentant les quatre saisons. Du sommet du soleil partent des lignes concentriques venant rejoindre, par des combinaisons géométriques, les cercles moindres des saisons, et ce sont ces lignes, ainsi engendrées, qui fournissent la courbe gracieuse du portique en question1. L’explication a-t-elle une valeur historique ? N est-elle qu'ingénieuse et poétique? Il suffit, en tout cas, qu'elle soit due à un artiste japonais, qui ne borne pas là les indications du meme genre, pour prouver à quel point l’on a, au Nippon, la conviction que les formes architecturales proviennent du sentiment plus ou moins nuageux d’un symbolisme lointain.

Mais tout ceci ne s’applique qu’aux constructions religieuses. Il n’en va pas de même pour ce que je n’ose appeler l'architecture civile, celle-ci n’étant guère représentée au Japon que par de petites maisons, des pavillons très simples, ayant l’aspect de villas coquettes, plongées dans la verdure des jardins, et dont on peut se faire une idée assez exacte en regardant sur les kakémonos ou sur les plateaux de laque les jolies miniatures figurant des scènes de la vie intime.

Certes, on commence, il est vrai, à trouver maintenant dans certaines grandes villes des habitations à la mode européenne. La rue de Ghinza, par exemple, à Tokio, ressemble vaguement à un boulevard d’un de nos chefslieux de département, avec de lourdes bâtisses à plusieurs étages, des magasins et des vitrines comme on en voit à I aris, des colonnes grecques qui se profilent en ronde bosse, achevant là-bas leur tour complet du monde. Ce

i. Voir le cul-de-lampe de cet article.

Jongleur.

Tiré du tome X cfe la Mangoua de Hokusaï.

n est heureusement qu'une exception fâcheuse pour la couleur locale. Tes Japonais, en somme, et malgré les. édits qui les forcent, quand ils sont fonctionnaires, à s’affubler ridi- . cillement de nos costumes, de nos jaquettes étriquées et de nos chapeaux hauts de forme, restent fidèles ' à leurs mi-: gnonnes demeures où ils se sentent à l'abri! des tremblements de terre, où ils dorment en sécurité sous les vieux toits de bois mince, desséché par cent années de soleil et qui vibre au bruit comme un violon sec ou la peau tendue d'un tam-tam. Pour rendredanssa sévéritéla physionomie de ces maisons étranges, divisées en compartiments mobiles au moyen de panneaux de papier qui se démontent quand on veut, pareils à des jouets d'enfant,

et où l'Européen n'ose faire un mouvement, de peur de crever les murs tant

ils lui semblent fragiles, — il faudrait pouvoir évoquer en un rapidecroquis les particularités les plus typiques de l'existence japonaise;

C'est la couleur qui donne la vie aux choses. Et comment • dépeindre une habitation si l'on ne montre pas ses hôtes ordinaires l’emplissant de leur animation, avec leurs habitudes, leurs costumes, leur manière de se tenir, de se meubler, de man-i. ger ou- de se coucher?

Rien n'est plus expressif qu e ces m a i so n s ; ri en n e

saurait dire aussi bien et

avec plus de justesse- le caractère du Japonais, ' de ce peuple . alerte et rieur, • vif et appliqué, propre et soigneux,- au :

mant les petites choses..-* c

Barques de pêche sortant de. la-baie .d’Osaka, par Keissa Yeïssen ( i ?).

mignardes et les préciosités mièvres. Il est dans son élément, dans le milieu fait à sa mesure, convenant à ses besoins, qui sont à la fois très simples et raffinés, à son goût accentué pour les arbres, pour les fleurs, pour la lumière, pour tous les objets de la nature, mais une nature un peu étriquée, arrangée en décor, vue au microscope. L'aspect extérieur? Il est à peu près le même à la ville comme à la campagne : maison à un seul étage, recrépie au dehors avec un mélange Tird du »« i doia

1 L de Hokusaï

d argile et de paille hachée, et, sur cet enduit, un stuc formé de coquillages broyés. Le jardin qui lui sert de cadre et où le bruit des cigales, strident, immense, donne nuit et jour un éternel concert, ce jardin est un prodige de combinaisons exiguës, enfantines et malgré tout aimables, avec ses ruisseaux liliputiens, avec ses arbres rabougris par une science qui s'enseigne, avec ses cèdres nains, pas plus hauts que des choux, et qui ont des attitudes de géants fatigués, avec ses rochers semblables à des joujoux, où dorment des tortues sauteuses, avec son puits entouré de bambous, et les familles de poissons rouges, qui circulent dans l'eau fraîche. Quand la chaleur le permet, vingt, trente, quarante châssis de bois glissent dans les rainures, la maison s'offre béante à tous les regards, les frais visages des gentilles mousmés apparaissent sur les vérandas fleuries, et le passant a toute liberté d'assister en témoin

curieux aux scènes familiales qui se déroulent au grand jour. Le soir, vers les

cinq heures, au moment du bain, on voit femmes et enfants, insouciants de pudeur, vaquer paisiblement aux soins de leur toilette sans le moindre vêtement.

Pénétrons-nous dans l'intérieur de l'habitation? Un spectacle* nous attend, qui étonnera à coup sûr plus d'une de nos Parisiennes, faites à l'idée qu'un salon japonais est un entassement de bibelots singuliers, de bronzes et de laques, de broderies d'or sur des satinsde toutes couleurs. La première impression, au contraire, qu'on éprouve en entrant dans les pièces de rez-de-chaussée est celle d'une nudité presque absolue, d'une propreté minutieuse, excessive. Les objets d'art pour ceux qui en possèdent, ne sont pas exhibés sur les murailles. On les enferme bien étiquetés, dans une sorte d'appartement mystérieux d'où on ne les tire qu'en de rares occasions pour faire honneur à quelque visiteur de distinction. 'Tout semble neuf et vierge, comme n'ayant

Sukénobou (1750).

TP!* i

jamais subi aucun contact de main humaine. Rien que des nattes d'une immaculée blancheur, du bois blanc ou beurre frais dont on entretient la netteté par de fréquents lavages au savon. A peine deux ou trois petits paravents posés çà et là. De loin en loin, dans les appartements riches, on voit une niche ménagée sur le côté de la muraille qui fait face à l'entrée, et qu’on appelle le tokonoma ; un kakémono s'y trouve suspendu devant lequel est un escabeau, menu et de forme contournée, incrusté merveilleusement, qui supporte un vieux magot de bronze ou une potiche remplie de fleurs arrangées avec une inimitable grâce, une grâce toute japonaise. Les boiseries n'ont ni peinture ni vernis, mais . sont ajourées avec une capricieuse mignardise, menuisées avec un art qu'aucun pays du monde n'a jamais égalé. Les piliers qui soutiennent la charpente sont variés avec la plus spirituelle fantaisie : les uns ont des formes géométriques d'une précision parfaite, les autres se tordent artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacés de liane. Les murailles sont formées de châssis à coulisse, couverts de papier blanc, qu'on fait disparaître à volonté, en les poussant dans leurs rainures, de telle sorte

qu'on peut s'aménager instantanément une chambre séparée

Gravure illustrant

une ancienne enveloppe , A . , A. J „ , .

de lettre japonaise. avec la rapidité qu on mettrait a bâtir un cnateau de cartes,

Si nous gravissons l'escalier de bois, en échelle de meunier, craquant sous

les pieds déchaussés (car dans les maisons japonaises on laisse ses guetas à la

porte), qui conduit au premier et à l'unique étage, nous trouvons la même simplicité, la même nudité faite de nattes et de bois clair, sans meubles, sans ornements apparents. Le seul des quatre côtés de la muraille qui ne soit pas papier et démontable, contient de petites niches dissimulées sous des panneaux de papier blanc ornés de quelque peinture oud un croquis al encre de Chine ; ce sont des armoires finement ouvragées pour mettre les

ments. Point de lit : on couche tout habillé sur les nattes, v

enveloppé dans des couvertures piquées, le cou appuyé j ^ ^

ou plutôt emboîté dans l’échancrure d un petit che \\A| valet d acajou, pour empêcher la savante coiffure *

féminine de se défaire. Point de tables . on mange

«te.

lk japon artistique

Temple de Karasaki cl bois de pins sous la pluie.

sur les tatamis, dans de minuscules ustensiles. Point de sièges : on s accroupit par terre. Mais, remarquons bien ce contraste : au milieu de cette absence de confortable, dans cette nudité voulue et cette élégance faite de néant, le luxe existe, un luxe de détails infiniment petits et d'une précocité incroyable. Ainsi, le bois des poutres et de l'encadrement des panneaux est

nature, comme s'il sortait du rabot, mais les clous y sont cachés sous des appliques de bronze, du travail le plus achevé. Les châssis mobiles des murailles, au lieu d'être munis de poignées, comme nous en aurions mis, sont percés de minces trous ovales ayant la forme d un bout de doigt, destinés à introduire le pouce pour qu'on puisse les tirer: et ces petits trous ont une garniture de bronze, et, regardé de près, ce bronze est merveilleusement ciselé: ici. c’est une dame qui s’évente ; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de cerisier en fleurs.

Le Japonais se peint là tout entier: s'appliquer à une œuvre en miniature la cacherait fond d'une entaille à mettre le pouce, qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand châssis blanc; tout ce patient travail dans un accessoire imperceptible, pour arriver à arracher un cri de surprise, à produire un eflet imprévu. Si ce n est pas là, tant s'en faut, le dernier mot de son art et de son idéal, c est un trait saisissant de caractère qui achève de nous faire connaître ce peuple spirituel, sa manière de comprendre son architecture et la décoration de sa demeure.

VICTOR CHAMPIER.

NOS PLANCHES

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