‹ Le Japon artistiqueChapitre 14 sur 43 · LIVRAISON IV · texte numérisé non relu

LIVRAISON IV

La Planche FF est signée par Tori-i Kiyomitsu , l’un des peintres les plus populaires du groupe desTori i (\~bo).On a eu dans notre précédente livraison, à propos des Katsukava, un premier exemple de certaine coutume japonaise suivant laquelle un grand artiste, qui inaugure un style nouveau et personnel, perpétue son renom par la fondation d’une sorte de dynastie, dont tous les descendants adoptent le nom patronymique. Aucune famille d’artistes peut-être n’a compté, durant l’espace d’un siècle, une lignée aussi nombreuse que celle des Tori-i, dont le chef, Tori-i Kiyonobou , a inventé en 1695 l’impression en couleurs; on peut dire aussi qu’aucune école ne frappe par une manière plus uniformément typique et plus facile à reconnaître à première vue. Jusqu’en 1770 tous les Tori-i se sont très spécialement adonnés à la glorification du théâtre et à la peinture de portraits d’acteurs contemporains. Cependant, malgré leur grande ressemblance, plusieurs de ces artistes n’ont pas manqué de faire preuve d’un tempérament personnel. C’est ainsi que Kiyomitsu transforme l’allure violemment dramatique et le geste emporté dont ses prédécesseurs aimaient à doter leurs personnages en une douceur harmonique des lignes, alliée à une expression plus calme des traits du visage. Aussi montre-t-il une préférence marquée pour les acteurs dans leurs rôles de femmes 1 .

C’est donc bien un acteur qu’il faut voir dans la Planche FF sous les élégants atours et la figure aimable d’une jeune personne. C’est le célèbre Tomédjuro Nakamoura dans son rôle de la charmante Kaïshi, dont il est dit qu’ « elle est belle comme le jour sous la coupole de son chapeau de religieuse, qui étend sur elle la ramification de ses nervures de fleurs, et dont le sommet est fait de blancheur pareille à la neige éclatante tombée sur le faîte du mont

Fouji )).

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Paysage tiré des 36 vues du Foujiyania 2, par Hokusaï (1820). — Beaucoup de personnes, ne pourraient se représenter un paysage quelconque du Nippon sans que son cône classique émerge de quelque point du tableau. Il est incontestable que, depuis le premier jour peut être où le pinceau inspiré d'un Japonais a tenté de représenter sur le papier ou la soie les aspects pittoresques de la terre natale, une attraction presque magnétique a été exercée tous les artistes par l’imposante masse du Fouji. Aucun na pu échapper a ce pouvoir fascinant, dont on ne peut vraiment s’expliquer la toute-puissance qu’à la condition d avoir été personnellement témoin de l’écrasante grandeur du spectacle. Comparable en majesté

, . Va Japon, tous les rôles son. remplis par les hommes qui possèdent à un haut degré Pa« de * «rimer

et d'imiter le son de la voix féminine. - De rares exceptions a cette reg e ne se pr ^ ter-

personnel entier d'un théâtre se compose de jeunes femmes qu, alors entreprennent a leur

pré.er les rôles de l’un et l’autre sexe. haute monlagne du Japon : son altitude est de

2. La Foujiyama, volcan éteint depuis i7°7> est P 4.700 mètres. Le mot yama signifie montagne.

aux anciens souverains du pays, fils du soleil, qui trônaient dans un solennel isolement, le F i se dresse solitaire, dominant les vastes provinces groupées a ses pieds; et de même aussi que les mikados dérobaient leur tête auguste aux regards profanes derrière la mystérieuse transparence des baldaquins, le mont sacré enveloppe sa cime altière du rideau intermittent des nuages. Cependant, lorsque, par les belles soirées d’automne, sa silhouette se dégage dans la plénitude de sa splendeur, elle apparaît à travers l'atmosphère prismatique en un flamboiement de couleurs d’une magie d’apothéose, ou encore se détache en formidable vigueur sur le tond opalisant du ciel.

Il n’a fallu rien moins que l’audacieux génie d’un Hokusaï pour créer l’œuvre définitive, où sont fixées d’une façon impérissable ces multiples visions avec une puissance d’exécution digne de leur splendeur. Dans le Livre des 36 vues il les a notées toutes, soit qu’il représente la montagne comme un bloc énorme, très rapproché de I œil, soit qu il la fasse surgir a l’extrémité de l’horizon, comme aperçue à travers le gros bout de la lorgnette, et venant se tondre dans l’ensemble d’un vaste panorama.

Le paysage qui se déroulé aujourd’hui devant nous est vu d’un promontoire ou d’un îlot abrupt qu’il faut avoir gravi pour apercevoir au loin le pic neigeux de la célèbre montagne. Aux pieds du spectateur s’étend la nappe tranquille du lac Somva (province de Shinano), encadrée de collines verdoyantes, qui abritent à leur base des villages de pêcheurs enfouis sous les arbres, tandis qu’un puissant château tort, bâti sur une étroite langue de terre, empiète hardiment sur le domaine des eaux. — On remarquera l’habileté du peintre, consistant à nous placer un peu en arrière de la pointe extrême de l’éminence d'où le point de vue se découvre. Au moyen de cet artifice ingénieux, l’œil se heurte tout d’abord à la masse importante du premier plan, qui repousse tout le reste du tableau pour mieux accentuer la sensation exacte des grandes distances.

Planche BG. Scène de la rue au premier de l’an, tirée du Hokusaï Sogoua (1820). Des personnages de toutes conditions pataugent dans une boue de neige fondante : ici c’est un élégant samouraï, soigneusement entortillé, et là une jeune fille à la mine avenante, en route pour leurs visites, tandis que des portefaix s’empressent, abrités sous les vastes rondelles qui leur servent de chapeaux. Mais les figures caractéristiques mises en évidence sont les deux man'Aaï qui se pavanent sur le devant du tableau. Ces deux types inséparables vont, suivant une ancienne tradition, pendant les premiers mois de l’année, donner leurs représentations vie maison en maison. Comblés de présents dans les grands palais seigneuriaux, mais accueillant aussi avec la même bonne grâce l'humble monnaie de cuivre offerte par l’habitant des chaumières, ils sèment la joie partout où ils passent, égayant femmes et enfants de leurs lazzis et de leurs trémoussements.

Ll pet sonnage qui de son air important ouvre la marche dans cette composition est le

danseur, piêt a dcplo\er ses attitudes comico-solennelles, ses gestes amples et mesurés,

} codant que le bonhomme teplet qui le suit se trémoussera jovialement en agitant son

uml ourin en forme de sabliei qu il a, pour 1 instant, chargé sur ses épaules sous un foulard protecteur.

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.a Planche GE contient deux études de liserons Ipomœna (en japonais, Assagao) tirées

‘ .Un traitc en trols volumes- daté l8lT consacré tout entier aux différentes variétés de cette P ante, qui jouit avec la fleur de cerisier et de chrysanthème d’une faveur assez universelle pour avoir donne lieu a des publications spéciales illustrées par des artistes en renom. L’ouvrage auque ces s eux pages sont empruntées dépeint plus de cent espèces variées, qui se

distinguent entre elles non seulement par l’aspect des fleurs moi. „ • .

du feuillage. Celui-ci affecte les formes et

de courts et d’échevelés; les bords .sont unis ou déchiquetés de bien des façons- la œuE est d un vert un. ou bronzé, d autres fois bariolé de jaune ou tacheté de blanc 'comme l’une des especes représentées et. Ce qu tl est .ntéressan, d’observer, c’est que dans tous ces dess n i y a absence totale de la sécheresse ordinaire, inhérente à nos traités de botanique. La gravur et 1 impression sont absolument artistiques, les tons presque aussi harmonieux que dans la nature. Toutes les parues de la plante se modèlent à la perfection et accusent une souplesse ronde et v.vace. Pour écarter jusqu’à l’ombre de monotonie, plusieurs des ouvrages dont nous parlons représentent tour à tour un liseron coupé et l'arbuste en son entier développement; ailleurs la tige se trouve piquée dans une coupe de bronze ou dans une jardinière en porcelaine, et ces vases affectent eux-mêmes des formes intéressantes et imprévues Fnfin même à coté de la plus scrupuleuse fidélité dans l’observation et le rendu, l’invention nè perd pas scs droits. Peut-on aller au-delà dans l’art de présenter les -choses, et de rehausser l’intérêt d’un sujet qui courrait grand risque de paraître aride?

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Planche BJ . Canard sur une feuille de lotus, bronze du xvme siècle. Artiste inconnu. Une ouverture pratiquée sur le dos de l’oiseau permet d’introduire la couche de cendres sur laquelle, on allume la poudre d en ce* ns ou le bois odorant dont le parfum passe à travers les jours du couvercle, formés par un hérissement de plumes.

Le sculpteur, en créant cet objet, a cherché à faire palpiter dans une matière inerte l’animation de l’être vivant en plein mouvement de l’action. Sans se laisser tenter par le désir puéril de doter son oeuvre d’une parcelle de cette grâce conventionnelle qu’on appelle le joli , 1 artiste s est attaché avec une logique parfaite à faire ressortir dans toute sa lourdeur l’attitude de gaucherie et la marche vacillante qui caractérisent l’humble volatile de basse-cour. Le dessin de la tête et celui de la croupe sont surtout d'une remarquable puissance.

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Planche CI. Vase en bronze de patine foncée xvne siècle. Cet objet s’éloigne quelque peu de l’esprit purement japonais qui a prévalu dans tous les documents publiés jusqu’ici dans cet ouvrage. Ce n’est plus une forme empruntée de toutes pièces à quelque création de la nature, ni la conception prime-sautière dérivée d’une lignesimple et légère. Dèsl’abordon reconnaît une influence chinoise avec toute son imposante sévérité, son archaïsme et les lois de son caractère architectural . Ici la grâce mièvre cède le pas à la solidité, l’élégance gracile fait place à la robustesse des contours jointe à une extrême fermeté dans les détails de l’ornementation, et le contraste sera extrême, lorsque, sur la note sombre de ce vénérable bronze, image de l’indestructibilité, viendra s’apposer la riante fragilité de la fleur délicate.

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Avec la Planche CH, nous rentrons en plein art japonais. L'objet qui se trouve en tête de la page est en porcelaine légèrement céladonée, et sort d’un four qui appartenait, vers la fin du xvme siècle, au prince de Nabéshima, seigneur de la province de Hizen. Ce petit ustensile est un godet à eau \mid\u-irc) qui sert à humecter la pierre sur laquelle on frotte l’encre de Chine pour écrire ou pour faire de la peinture. Le modèle représente une feuille de lotus roulée, supportant une grenouille qui fait de vains eflorts pour se dégagei de l’étreinte d’un petit crabe qui déjà l’a saisie par une patte. La tige qui couronne la feuille offre une prise commode pour déverser sur la pierre l’eau dont on a empli le récipient en le plongeant dans un vase de plus grande dimension. I n trou minuscule est toujouis ménagé

sur le dessus de cette espèce d’objets pour obtenir la pression nécessaire à l'écoulement de eau et aussi pour permettre à l’air de s'échapper au moment d emplir le vase.

I e second objet est façonné en terre cuite d’un ton grisâtre, fabrique probablement à Yédo il n’y a pas plus de cinquante ans. C’est un okimono, c’est-a-dire une chose qui se pose ce que nous appelons un objet d’étagère, et qui ne vise a aucune utilité pratique. - L'artiste s’est complu à reproduire le tableau familial d'un groupe de chats où se révèle toute l'intensité de l’amour, maternel le plus touchant. Il ne ferait pas bon, semble-t-il, d approcher pour troubler la sérénité confiante des jeunes chatons, car les sentiments d'inquiétude

et de vigilance qui se peignent dans l'attitude et le regard de la mère se doublent d’une expression terriblement menaçante à l’adresse de tout visiteur malintentionné.

Planche GA. Fragment d’étoffe en soie tissée. L’idée de cette composition émane bien certainement d’un esprit contemplatif en observation devant la vie grouillante qui, dans un jour d’été, règne au-dessus d’une eau paisible à fond tapissé de mousse. Papillons et libellules y prennent leurs ébats et, en frôlant le miroir de l’eau, tracent sur sa surface, en mille sillons enchevêtrés, le mouvement giratoire de leurs évolutions étourdissantes. De nombreux groupes de Lemna (en japonais, Oukikousa), plante des marais, éparpillent le gai semis de leurs clous rouges, auxquels se mêlent discrètement les lanières délicates de quelques feuilles appartenant à la renoncule des ruisseaux.

Disons à ce propos que s’il peut arriver que la signification d’un détail nous échappe, ou que nous nous trompions dans son interprétation, il ne faut cependant jamais douter qu’un sens logique, apparent ou caché, s’attache toujours au moindre motif des compositions japonaises, fussent-elles purement ornementales, réserve faite de certains dessins géométriques, destinés habituellement à servir de jeux de fonds.

La Planche CE offre un exemple de ces derniers dans la frise du milieu, tandis que dans l’arrangement placé au bas de la page le motif d’arabesques sert de dessous à un dessin d’ondes, charriant des fleurs de cerisier épanouies garnies de feuilles. En tête, dans un innombrable fouillis, le vol de mille petits oiseaux, représentés pêle-mêle dans les sens les plus divers. La Planche DD Irappepar une plus grande hardiesse de composition. La plante de la gourde calabasse, Lagena vulgaris (en japonais, Hiotan ), s’y étale avec une entière liberté, en laissant courir follement ses tiges serpentines garnies de fleurs et de fruits et ses capricieux tortillons sur un champ de damiers, par allusion sans doute aux murs en grosses pierres de taille qui forment quelquefois l’enceinte des grandes propriétés seigneuriales. Le Hiotan , tics cultivé aussi en Chine et dans l’Inde d’où il a tiré son origine, tient une grande place dans la vie japonaise. Sa courge, non seulement est la fidèle compagne de route des pelenns, dont un grand nombre sillonne sans cesse le pays — non moins pour visiter es îeux célébrés par la beauté de leurs sites que pour porter leurs dévotions aux pieds 1 que tuté aire divinité, mais, accrochée au mur, elle constitue le vase à fleurs le plus populaire utilisée tantôt dans toute sa simplicité naturelle et d’autres fois ornée d’un riche ceo, e e laque simulant les branches feuillues de la plante. Innombrables aussi sontdans leur

huniers n "T r ** qUe laT°urde a inspirés aux bronziers, potiers ou

vannieis pour la confection des bouteilles et des vases. *

Grav. impr. par Gillot

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