LIVRAISON V
Nous avons jusqu’ici témoigné un peu d’hésitation à présenterait public certaines productions d’une facture très spéciale, qui s’écartent trop manifestement des formules héréditaires au milieu desquelles s’est édifiée l’esthétique occidentale. -Au risque d’être accusé dequelque pusillanimité, nous avons craint d’affronter le redoutable pouvoir des idées reçues. Cependant, à le bien prendre, nous devons à nos lecteurs de ne pas laisser subsister de lacune dans le tableau des diverses familles de l’art japonais que nous avons entrepris de dérouler à leurs yeux. C’est un devoir qui s’impose même à l’égard de ceux que leur goût naturel porte médiocrement vers les hardiesses trop en dehors des choses accoutumées . Rt puis,peut-êtr e ai ri\ erat-on à juger d’autre manière ces manifestations particulières de l’art, que beaucoup seraient aujourd’hui tentés de dédaigner à-cause de leur extrême nouveauté, dont 1 étrangeté déconcerte trop d’anciennes habitudes; peut-être consentira-t-on à examiner avec une tolérance plus éclectique des œuvres qui dès l’abord frappent tout au moins par le caractère d une indiscutable sincérité; et, qui sait) peut-être même se trouvera-t-on amené à conclure qüe telles doctrines, aujourd’hui subversives, pourraient trouver leur raison d’être, voire même une application pratique, ailleurs qu’à l’autre extrémité du globe. Quoi qu’il en soit, ne t aut-i 1 pas pour faire juger la question que' toutes les pièces du procès soient produites?
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La Planche GB paraît sous le bénéfice des explications qui précèdent. Elle représente une envoléede mésanges (Zasterops Japonica), sujet tiré du Soiti Séki Guafou, un volume paru à Naniva (ancien nom d’Osaka) en 1 83o. L’ouvrage contient des études de fleurs ou d oiseaux et des sujets d ordre divers, tous remarquables par un parti pris de simplicité extrême dans 1 exécution, procédant par lignes et par taches tracées à grands coups de brosse très osés, et réduisant toutes choses à leur forme la plus succincie.
L auteur du livre, Soui Skki, relève d’une école impressionniste de Kioto, qui s est donné pour piogiamme d exprimer avant tout le point essentiellement caractéristique d un sujet, le trait saillant que 1 artiste a su y découvrir, celui qu’il dési re rendre clairement lisible afin d en communiquer la sensation bien définie aux autres. Alors, par un procédé admis, il pousse à quelque exagération ce qu’il lui importait d'affirmer dans l’image, et en même temps néglige
d indiquer les parties inutiles à sa démonstration, qui ne pourraient qu’en affaiblir 1 etiet
i. Cette ecole s’est incontestablement g relie e sur l’œuvre de Kôrin, célèbre peintre laqueur du xvn8 siecle,
qui a su émuler de façon magistrale ces principes d’art, bien conformes au tempérament japonais, mais restes longtemps à l’état latent.
Pour nous, nous pouvons nous sentir déçus par l’absence de mille détails d’exécution ; le dilettante japonais, dont 1 espi it est de longue date façonné à ces manières de faire, n’en demande pas si long : il se rend compte que l’artiste a voulu lui présenter telle chose sous telle face unique, et s’il trouve lebut rempli d’une façon heureuse il se tient pour satisfait— disons mieux, il en ressentira une admiration plus lorte que devant un travail minutieusement élaboré.
Quant à la composition que nous avons sous les yeux, l’artiste en explique le sujet par la légende que voici :
«Troupe de mésanges sortant deleur nidavecun grand froufrou d’ailes au réveil de l’aube.»
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La Planche du Yoshivara, par Outamaro, est empruntée au Séro Nenjiu Ghiosi , 3 volumes, 1 8o3.
Unescène semblable, interprétée par Katsukava Shunsho (Miroirdes Beautés), a étédonnée dans la livraison III, — voir pour l’explication du sujet le texte descriptif du même numéro.— Il nous a semblé intéressant de rapprocher deux compositions analogues, traitées à des époques subséquentes pour donner un exemple de la différence des styles et permettre d’établir une sorte de parallèle.
En voyant la façon dont les Japonais ont coutume de rendre la figure féminine, une double remarque d’abord s’impose : Autant la forme des visages et la conformation des traits dans les œuvres d’un même artiste étonnent par une similitude souvent poussée jusqu’à la monotonie, autant la différence est tranchée entre les types imaginés par des maîtres différents. Chacun — nous ne parlons, bien entendu, que de ceux qui ont fait œuvre d’invention personnelle — chacun d’eux s’est forgé un idéal à sa manière, auquel il s’arrête, et qu’il répète à plaisir. La raison d’être de ce phénomène réside dans l’influence de certaines modes, par lesquelles le peintre était entraîné lorsqu'il ne s’en est pas fait lui-même l’initiateur. C’est que la mode ne se bornait pas, comme chez d’autres peuples, à régenter simplement la façon de se draper ou de disposer sa coiffure : Dans ce pays bizarre, où tant d’autres coutumes subissent les lois hiératiques d'une immuable stabilité, la mode s’attaque, par l’effet d’une étrange aberration, jusqu'au physique même de la femme et cherche à le mettre en rapport avec le genre de beauté conventionnelle qui est à l’ordre du jour. On s’évertue à transformer artificiellement la coupe du visage, la forme ou la dimension des lèvres ou des yeux. Dans certains mondes, le rasoir intervient et le pinceau se met de la partie pour déranger les sourcils de leur emplacement naturel; le vermillon, même l’or quelquefois, font ressortir par leurs enluminures certaines parties seulement de la bouche; toutes les ressources de la cosmétique sont mises en œuvre, et loin d’en dissimuler l’usage, les jeunes dames coquettes en tirent les effets d’une parure de fête bien apparente, au même titre qu elles se revêtent aux grands jours de leur plus belle robe.
S’il leur est nécessaire cependant de faire de grands efforts pour réaliser ainsi, dans des limites après tout restreintes, l’idéal factice qui a cours, les peintres, eux, ont toute facilité pour pousser le système à ses conséquences les plus radicales. On ne s’étonnera donc pas outre mesure d’apercevoir dans les tableaux de mœurs japonaises de grandes divergences de types, qui tous s’éloignent sensiblement de ceux qu’on est habitué à rencontrer dans la réalité au milieu des diverses classes de la population.
Ces singulières pratiques une fois admises, on ne saurait s’empêcher de trouver en tous points séduisante la femme telle qu’elle a été rêvée par Kitagava Outamaro, et c’est peut-être son modèle qui a le plus d’affinité avec la classe aristocratique de la race japonaise.
Outamaro n’est jamais banal; il trouve une façon toujours neuve et imprévue dans le groupement de ses personnages remplis de vie et de mouvement, et il possède un art parfait
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pour la disposition des accessoires. N’y a-t-il pas une audace heureuse a présenter, comme
il le tait ici, de nombreuses figures coupées par les barreaux d’une clôture ajourée? L’habitation donne en plein sur une rue dont l’animation se trahit par la presence de plusieurs passants vus à mi-corps. Le personnage de droite cache furtivement son profil, p0ur pas être’ surpris dans sa causerie avec l’une des jeunes dames. Il demeure indiffère
ne
pas etre surpris dans sa causerie avec * - - - indifférent
aux saillies des deux manzaï 1 cherchant à joindre un jeune élégant qui se retourne
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Le livre entier respire l’élégance supérieure qui est la caractéristique d’Outamaro, s’exprimant au moyen des plus brillantes perfections techniques.
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La Planche GJ, également parOutamaro, montre le talent de cet artiste sous un aspect tout différent.
S’il a produit en immense majorité des sujets où la femme tient le rôle dominant, dans ses diverses attributions, d’amante, d’épouse, de jeune mère ou dans les scènes à nombreux personnages comme à la planche du Yoshivara, c’était surtout pour tenir compte delà nature des demandes qui affluaient de toutes parts — même de la Chine, à en croire les biographes japonais. — Nous n’hésitons pas à dire que si nous avions été parmi les heureux contemporains d’Outamaro, nous aurions été beaucoup moins exclusif, car certaines productions d un ordre tout différent, et dont malheureusement les exemplaires sont très rares, nous font profondément regretter cette sorte de spécialisation. Un ouvrage en deux volumes sur les oiseaux, et deux autres tomes, mélange de fleurs, insectes et reptiles’, sont de véritables chefsd’œuvre de leur genre.
C’est du dernier nommé de ces deux ouvrages, le Yéhon Moushiyérabi (livre des insectes), paru en 1788, qu’est tiré le dessin de courge que nous publions ici, et qui ne donne encore qu’une idée bien incomplète de la qualité du livre dont nous aurons soin de fournir sous peu d’autres extraits des plus éloquents. Notre planche d’aujourd’hui représente, agrippée à une tige de la plante, une des nombreuses variétés de la cigale, cette musicienne vagabonde dont les pareilles remplissent par myriades l’air des campagnes japonaises de leur immense concert aigu, incessamment produit par le frottement sonore de leurs élytres ténus.
Comme toujours une petite strophe accompagne la gravure originale, et comme presque toujours l’imagination rehausse le sens extérieur du sujet de sa note sentimentale, rêveuse ou philosophique : « Petite rieuse, — est-il dit, — ne répands pas trop librement ta chanson de « par le monde, car il s’y trouve des murs qui ont des oreilles. »
La Planche DE, extraite du tome Ier de la Mangna de Hokusaï, nous transporte au cœur de la vie remuante du populaire. — Hokusaï est lui-même venu au monde dans ce milieu grouillant et y a passé sa longue et laborieuse existence. Plébéien d’origine, c’est dans la peinture de la plèbe que sa verve d’observateur s’est le plus librement donné carrière.
Si nous passons en revue les nombreuses figures qui, sur cette page, nous initient aux mœurs journalières de la foule qui anime une cité japonaise, nous rencontrons, en commençant par le panneau de gauche, deux dîneurs, dont l’un se dispose à déguster la pâte filante d une sorte de macaroni, tandis que le voisin de droite cuve dans l’abandon d’une douce