PROGRAMME
En faisant paraître le présent ouvrage, ce n’est pas un nouveau chapitre que je prétends ajouter aux travaux érudits qui ont été publiés sur 1 histoire de l'Art au Japon.
On ne trouvera pas dans
ces feuilles volantes un guide destiné à l'exploration I de quelque recoin ignoré ; il n'y sera exposé aucune doctrine imprévue ou savante. Des maîtres en esthétique se sont emparés de ces études et y ont appliqué le plus subtil esprit d'analyse : les origines ont été soigneusement établies; les méthodes classées et comparées, divisées par écoles; les dates ont été recherchées avec acharnement, et les questions douteuses controversées.
Mais s'il est au mieux d’avoir introduit la lumière dans les questions abstraites de la théorie au plus grand profit des esprits curieux qui ne sauraient se déclarer satisfaits à moins d'avoir pénétré derrière toutes les coulisses; si 1 on a du même coup merveilleusement servi les intérêts de nos passionnés collectionneurs, en quête d'états civils authentiques pour la foule des objets aimés qu’ils avaient amassés jusque-là avec un flair purement empirique, il reste à entreprendre encore l’initiation de la grande masse du public aux beautés intimes d’un art qui l’a surtout frappé jusqu’à ce jour par ses qualités superficielles. — Et, de fait, comment saurait-il en être autrement ?
Nos grands musées d État, où se trouvent accumulées les mer-
veilles de tous les styles, de toutes les époques et de chaque. pays — à 1 exclusion d un seul — ont dédaigneusement refusé d’ouvrir leurs portes à ce dernier venu. C'est dans la vitrine des bazars que l’objet du Japon trouve un refuge, sous sa forme la moins relevée. C est la qu il sollicite, dans un fouillis pittoresque, les regards peu expérimentés du passant. Et celui-ci, attiré par un charme indéniable qui, malgré tout, se dégage de ces mille bibelots d’exportation, oublie de se demander si ce qu'il aperçoit représente autre chose que le vague reflet d’un art qui autrefois fut robuste et sain. — Il ne sait pas que la sculpture dont il admire les formes efféminées, a eu pour prototype quelque chef-d’œuvre de vie et de caractère. On ne lui a pas dit que tel vase, qui brille d’un éclat trop vitreux, n’est que la piètre imitation d’une poterie merveilleuse de ton et de perfection technique. Doit-on s’étonner s’il admire quelque tissu de basse époque, lui qui n a jamais vu se déployer aucune de ces étoffes somptueuses qu’aux temps féodaux l’artiste brodeu c°u\ i ait d meflables harmonies dans un style de grandeu
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gneuriale? Et lorsqu’un de nos artistes se trouve arrêté par les croquis agréables, tracés avec une virtuosité native par quelque dessi nateu r du J apon moderne, que d i rai t-i 1
s’il avait devant les yeux les admirables , ^ $
albums où les maîtres fameux des époques passées luttaient de génie avec les graveurs ? chargés d’interpréter et de multiplier leurs œuvres
Encore n'est-il pas bien sur que, mis en présence de ces deux ordres d objets, tout le monde reconnaîtrait du premier coup, l’étendue de l'abîme qui sépare l’un de l’autre. De même qu’au milieu d'hommes d’une race inconnue il nous paraît d’abord difficile de distinguer les traits personnels qui caractérisent chaque individu, de même aussi un
grand nombre parmi nous se contentent de ranger dans une même catégorie toutes les productions d'un pays lointain en raison du même type exotique qui les unit et paraît en faire une seule famille. On leur donne alors un nom générique comme celui de « Japonerie » et on s’en tient là. C’est à la longue seulement que l'œil finit par mieux s’assimiler ces hôtes nouveaux, qui avaient d’abord
éveillé notre seule curiosité, et à mesure que ceux-ci con-
quierent une place importante au milieu de nos objets
familiers, nous nous mettons à les juger d’une façon moins
sommaire, et venons à soupçonner derrière ces aimables babioles toute
une vénérable tradition d’art, dont nous n’avions devant nous que la menue monnaie. Nous arrivons, en un mot, à comprendre qu’fi l’égal de ce qui existe pour les productions de notre propre pays , il doit y avoir à faire un départ entre les œuvres magistrales qui furent des créations, et les produits courants- d’une industrie moderne dans lesquels s’est émietté, sous le souffle mercantile de l’époque actuelle, le puissant génie des ancêtres.
Cette vérité s’est révélée du premier coup à la compétence du petit nombre de ceux dont l'esprit s’est livré de tout temps à l’étude universelle du beau.
Elle a notamment frappé les quelques amateurs éclairés qui se sont trouvés en contact avec des spécimens d’ordre supérieur, voire même en situation d’en garnir leurs vitrines.
Malheureusement de telles collections sont bien rares, et, en revanche, le nombre
est considérable de toutes les personnes de goût qui, sans prétendre a la possession de trésors analogues, ne dèmande raient pas mieux que de familiariser leur esprit avec les raffinements délicats des œuvres de choix. Aussi n’est-ce pas sans un vif sentiment de satisfaction qu’on a vu apparaître, dans les ouvrages publiés en ces dern i é res an nées, les brillantes descri pt ion s qu i ont fait ressortir en traits vigoureux la caractéristique essentielle de chaque genre de production. Et pourtant, la parole la plus chaude et la plus colorée
aura-t-elle jamais le don de faire pénétrer dans l’esprit du lecteur la perception absolument nette d’un objet?
Il m’a semblé que pour donner cette sensation précise des choses, il n'y avait qu’un seul moyen efficace : celui de parler aux regards par une reproduction fidèle des originaux.
C'est à la mise en pratique de ce système que sera consacrée tout entière la tâche que j’entreprends aujourd’hui. Elle consistera à faire passer sous les yeux de l'amateur, à l’aide des meilleurs procédés de gravure, une série ininterrompue de documents variés, tirés de toutes les branches d art et empruntés aux époques les plus diverses, à l’effet de constituer ainsi une sorte d’encyclopédie graphique pour l’édification de tous les adeptes fervents de l’art japonais, désireux d’en suivre le développement dans ses diverses manifestations.
Cependant là n’est pas le but unique que cette publication se propose de poursuivre. Elle s’adresse tout particulièrement aux nombreuses personnes qui, à un titre quelconque, s’intéressent à l’avenir de nos arts industriels, à vous notamment, ouvriers modestes ou grands manufacturiers, qui avez un rôle actil dans cette partie de notre force productive. Dans les nouvelles formules d’art qui nous sont venues de la côte la plus extrême de l’extrême Orient, nous avons en elfet à chercher quelque chose de plus qu’un régal platonique pour nos dilettantes d’humeur contemplative. Nous y trouverons des exemples dignes à tous égards d’être suivis, non certes pour ébranler les bases de notre vieil édifice esthétique, mais pour venir ajouter une force de plus à toutes celles que depuis des siècles nous nous sommes appropriées pour en étayer notre génie national.
Comment celui-ci aurait-il pu maintenir sa vitalité ne s’était de loin en loin retrempé en des sources nouvelles? Quelle est la contrée civilisée, antique ou moderne, proche ou lointaine, à laquelle nous n’ayons emprunté à un moment donné une parcelle de sa culture artistique? Depuis longtemps, hélas! nous avons fait rendre au patrimoine de nos aînés tout ce qu’il était susceptible de nous livrer, et depuis les confins de l’Asie centrale, berceau de notre race, jusqu’à nos rives océaniennes, rien ne s’est créé depuis trois mille ans, dont nous n’ayons cherché à tirer parti dans l’éternelle évolution dont nous nous sommes -fait une loi, quel que puisse être parfois l’affaiblissement de nos forces. Déjà Y inédit semblait avoir disparu à jamais, lorsque se sont
soudainement vécroulées les barrières derrière lesquelles, un petit
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peuple d'insulaires avait jalousement abrité une longue autonomie esthétique.
Est-il surprenant que nos artistes et nos industriels se soient rués avec passion sur le filon nouveau? Malheureusement la précipitation fut telle, qu’elle aurait pu devenir fatale à la cause même qu’elle prétendait servir. A défaut d'une orientation suffisante dans l'art nouveau, on en utilisa toutes les bribes éparses, bonnes ou mauvaises, selon que le hasard les fit tomber entre nos mains, et, ce qui est plus grave, on les appliqua sans mesure comme sans discer-
nement. Aujourd’hui, le temps a calmé cet emportement irréfléchi, et le
I ... . A a maturité
d'une expérience acquise. Grâce à de patientes recherches, les plus beaux modèles de l'industrie japonaise-orit pris en ces dernières années le chemin de l'Europe. Parmi eux, il faudra qu'on choisisse désormais ceux qui, à la saveur du terroir, joignent aussi la beauté éclectique qui n’a pas de patrie ; on devra particulièrement s'attacher aux sujets qui s'adapteront sans effort aux exigences et aux coutumes de notre culture occidentale, évitant tout ce qui servirait simplement à provoquer une aveugle singerie ou d'humiliants pastiches.
Telles sont les tendances qui prévaudront dans le choix des documents qui composeront le recueil dont le premier fascicule est livré aujourd'hui à l'appréciation du public, 'belles on les verra s’accuser graduellement dans les séries qui se dérouleront ici par la suite et qui donneront la mesure de la facilité prodigieuse avec laquelle l'imagination japonaise a su formuler une variété innombrable de brillants motifs, tous frappés au coin du goût le plus ingénieux et le plus pur.
Nos producteurs sont trop bien avisés pour laisser inutilisée une pareille abondance de ressources précieuses, et parmi les dessinateurs industriels et les illustrateurs de livres, parmi les architectes et décorateurs, les fabricants de papiers peints ou de fantaisie, parmi les imprimeurs sur étoffes ou tisseurs de soie, les céramistes, les bronziers ét les orfèvres, comme enfin parmi toute la foule des travailleurs occupés à cent menues industries, il n'en est pas un qui ne trouvera à consulter avec fruit une réunion de documents qui résume l'œuvre de plusieurs générations de vaillants artistes. Cependant on ne se contentera pas d'emprunter à ces modèles les motifs tels que le dessinateur japonais les a conçus. On en tirera un enseignement plus général, et leur aspect suggérera à plus d'un esprit judicieux des réflexions extrêmement sérieuses sur les principes fondamentaux de l'ornement japonais, comparés aux traditions de notre école. Tandis que le domaine sur lequel il est
permis à notre imagination de se donner carrière a été strictement délimité par les lois rigoureuses que nous nommons nos styles , et que, sous l'empire de telles restrictions, nos arts industriels ont pris une allure compassée qui étouffe la hardiesse des initia-
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