FABRIQUÉE PAR UN DES 47 RONINS
Il y a des années, par un après-midi d'hiver, je tombai chez M. Bing, au
moment où Ton déballait un arrivage du Japon. »
Parmi les menus objets, déjà réunis sur un plateau de laque, se trouvait une petite écritoire de poche, qu'au Japon ils appellent yataté (porte-flèche), composée d'un étui de la grosseur d'un gros sucre d’orge contenant le pinceau de blaireau pour écrire, et d’un petit seau fermé, où est renfermée l’espèce d’éponge en poil de lapin, imbibée d’encre de Chine.
La bimbeloterie, fabriquée de deux morceaux de bambou, représentait des jeux d’enfants, gravés en noir sur le jaune fauve du bois, des jeux d enfants, n’ayant rien de bien remarquable, mais le bibelot avait pour moi l’intérêt d’un objet usuel ancien, et j’étais confirmé dans cette supposition par
une longue inscription gravée sous le petit seau, et par un raccommodage, — un de ces raccommodages à la fois naïfs et francs, ainsi qu'on a l'habitude de les taire là-bas, aux objets d'une certaine valeur.
J’offris un prix qui ne fut pas accepté, et d’assez mauvaise humeur j'abandonnai l'écritoire, toutefois avec le regret lancinant qu'on a tout le long du chemin, en s'en allant, à l'endroitdes objets ayant en eux une attirance secrète inexplicable; puis le regret de la chose manquée devint, dans la nuit, un si violent désir de la posséder, que le lendemain matin je retournais chez M. Bing.
La petite écritoire de poche était vendue à \L Marquis, le chocolatier, collectionneur d’un goût supérieur dans l'exotique, et qui a été le premier à posséder les plus beaux et les plus curieux objets
Yadsuama. un des 47 ronins, par Kiniyosiu. m«Annic
) cl pu I 1 Cl 1 ^ •
Deux ou trois années se passèrent, et M. Marquis se dégoûtait de sa collection de l'extrême Orient, et je retrouvai la petite écritoire de poche chez
les frères Sichel, où je l'achetai.
Et la pauvre écritoire restait chez moi des années, très peu regardée par les amateurs, très peu appréciée meme par les Japonais, dont l’un cependant, M. Otsouka, reconnaissait que c'était une écritoire du xvnc siècle, — personne au monde n'ayant un soupçon de la main illustre qui avait fabriqué cette curiosité.
Enfin, un jour, Hayashi, en train de visiter ma collection, tirait 1 écritoire d'un tiroir, et je voyais ses doigts pris d'un tremblement religieux, comme s ils touchaient à une relique, et j'entendais le Japonais me dire d'une voix émotionnée :
— « Vous savez, vous possédez là, une chose... une chose très curieuse... une chose fabriquée par un des 47 ronins!
Et détachant une feuille de papier d'un cahier qu il avait sur lui, il
traduisait incontinent dessus l'inscription gravée sur le fond du seau de récritoire.
I nom du maître des ( \7 ronins.
( sujet.
( nom de famille du ( roriin:
prénom du ronin.
sciilp’éc.
Traduction qui peut se résumer ainsi : Sculpté par Otaka Nobukiyo, sujet du prince Akao , en 1 683, à la fin du printemps ’ .
Oui, vraiment, celte écritoire,ce petit objet de la vie usuelle, a été fabriqué par
un vassal du prince Akao, par un de ces quarante-sept héros qui se vouèrent à la mort pourvenger leur seigneur et maître, par un de ces hommes dont la mémoire
est devenue une sorte de religion au Japon, en ce pays adorateur du sublime ,
qui, au dire d'Hayashi, n’accueille et n’aime, de toute notre littérature euro-
péenne, que les drames de Shakespeare et la tragédie du Cm de Corneille.
Un curieux fait dans Thistoire de l’humanité que ce grand acte de dévouement accompli dans une société féodale par toute une famille de vassaux, et que, depuis deux siècles, le Japon célèbre par le théâtre, le roman 2, 1 image.
1 . La date de la fabrication de l’objet, i683, si elle est juste, — 1 exécution du prince d Akô ayant eu lieu en 1690, — semblerait indiquer que la petite écritoire fut exécutée avant que Otoka fût ronin et marchand d’objets de bambou, mais ainsi qu’au Japon, les gens qui ne font pas profession d’être artistes sculptent des netzkés pour leur plaisir, Otoka, plus tard, comme marchand d’objets de bambou, aurait utilisé le talent d agrément de sa jeunesse.
2. Les Fidèles Ronins , roman historique japonais par Tamenaga Shounsoui, traduit sur la version ang a de MM. Schiouichiro Saito Edward Greey, par B. -H. Gausseron. A. Quantin, 1882.
Un daïmio, du nom de Takumi-no-Kami, portant un message du mikado à la cour de Yedo, fut cruellement offensé par Kotsuké l’un des grands fonctionnaires de shogun 2. On ne tire pas le sabre dans I enceinte du palais, sans encourir la peine de mort et la confiscation de ses biens. Takumi se contint à la première offense, mais à une seconde il ne fut pas maître de lui, et courut sur son insulteur, qui, légèrement blessé, put s’enfuir.
Takumi fut condamné à s’ouvrir le ventre. Son château d’Ako fut confisqué, sa famille réduite à la misère, et ses gentilshommes tombés a 1 état de rontns, de déclassés, de déchus, d 'épaves, selon l’expression japonaise.
Mais Kuranosuké, le premier conseiller du daimio, et quarante-six samouraï attachés à son service, avaient fait le serment de venger leur maître. Et le serment prononcé, ces hommes, pour endormir les défiancesde Kotsuké, qui les faisait surveiller par ses espions à Kioto, se séparèrent et se rendirent dans d’autres villes, sous des déguisements de professions mécaniques.
Kuranosuké fit mieux pour tromper Kotsuké. Il simula la débauche, l’ivrognerie, à ce point qu’un homme de Satzuma, le trouvant étendu dans un ruisseau, à la porte d’une maison de thé, et le croyant ivre-mort, lui cria : « Oh! le misérable, indigne du nom de samouraï, qui, au lieu de venger son maître, se livre aux femmes, au vin ! » Et l'homme de Satzuma, en lui disant cela, le poussait du pied et urinait sur sa figure.
Le fidèle serviteur poussait encore plus loin la sublimité de son dévouement. Il accablait d’injures sa femme, la chassait ostensiblement de sa maison, en ne gardant avec lui que son fils aîné, âgé de seize ans.
Mais il faut lire le récit de cette comédie surhumaine dans le roman du Japonais Tamenaga Shounsoui, et qui laisse bien loin derrière elle la comédie de l’avilissement d’un Lorenzacchio, dans le proverbe d'Alfred de Musset.
i . Kotsubé dans les Légendes du vieux Japon , par Mitfort, Kira dans le roman des Fidèles Ronins.