‹ Le Japon artistiqueChapitre 22 sur 43 · Taies of old Japan, by A. Mitfort · texte numérisé non relu

Taies of old Japan, by A. Mitfort

London, Macmillan, 1871.

« Ah! pauvre créature que je suis!

Quels heureux jours que ceux d’autrefois, quand il ne trouvait à faire aucun reproche à sa femme! » s'écrie la malheureuse épouse qui attribue les mauvais traitements de son mari à un dérangement de la cervelle, causé par la mort du prince.

Et la femme, retirée, toute sanglotante, après avoir jeté un regard d'ineffable tendresse sur l’apparent dormeur, - — Kuranosuké se lève sans aucune trace d'ivresse dans les manières, et avec des traits exprimant la plus

Ulibc, un des 47 ronins, par Kunitoshi.

vive émotion :

— « O Dieu, dit-il-, en gémissant. Quelle fidélité! C'est plus que je n'en peux supporter ! »

Pendant qu'il parlait, les larmes ruisselaient sur ses joues.

— « C'est le modèle des femmes. Au lieu de me blâmer de ce qui peut sem-

hier un crime de ma part, elle invente des excuses à ma conduite, et prend pour elle toute la faute. Je vais mettre un terme à cela sur-le-champ. Elle ne sera pas témoin du rôle que j'ai à jouer pour faire réussir mon plan. D un autre côté, mes petits enfants ne se souviendront pas de moi comme d'un ivrogne imbécile. Je vais la renvoyer. Mais encore, comment m’y prendrai-je? »

Cet homme énergique et braye arpentait la chambre, et dans son angoisse il se tordait les bras et grinçait des dents. Tout sage qu il était, il avait oublié, en entreprenant de jouer le rôle d’un débauché, qu’il lui serait impossible de latiguer le dévouement de sa femme. Le seul parti qu il eût a prendre était de lui donner une lettre de divorce, et de l'envoyer avec ses plus jeunes enfants chez son père, lequel comprendrait, il en était certain, la véritable raison qui le poussait à agir ainsi, et donnerait à la pauvre femme consolation et conseil.

A ce moment, il entendit la voix de ses enfants, et sa femme quileui disait très bas :

«Ne faites pas de bruit, mes petits. Votre papa n'est pas bien, vous le

dérangeriez. »

— « Est-ce qu'il a encore cette drôle de maladie de l’autre jour? demanda

l'ai né.

- <r Chut ! chut! » dit la mère. « Votre papa a beaucoup d’ennuis, et il

ne faut pas parler ainsi. »

L'infortuné pensa à ses devoirs envers son prince mort, et s'armant d'un cœur d'acier contre tout sentiment, il se recoucha et recommença à faire semblant de sommeiller.

Vers midi sa femme entra, s'agenouilla près de lui, et attendit qu'il ouvrit les veux. Elle dit alors:

« Honorable mari, votre bain est prêt.

— « Mon bain ! » s’écria-t-il en se levant, et prenant un flageolet dont il se mit à jouer; — puis brusquement: te Je sors. »

11 se dirigea vers la porte. Aussitôt sa femme ramassa son chapeau de ronm et le lui présenta à genoux, en disant:

« Honorable époux, mettez ceci. Vous avez des ennemis aux environs. »

Kuranosuké se retourna vers elle, et lui dit:

« Assez, vous causez trop! Je vous donnerai une lettie de divorce et vous aurez à retourner chez votre père. I outefois, si vous le désirez, je vous accorderai la pei mission de vous charger de nos deux plus jeunes cniants. Mon domestique vous accompagnera. »

Avant qu'elle ait pu répondre, il

avait mis son chapeau et descendait le sentier en chancelant.

Sa femme le regarda s'éloigner, comme si elle venait de s'éveiller d'un sonae.

C'est alors que Kotsuké {celui qui a commis un grand forfait cn-

Mair,

un des j 7

ronins, pnr Klniyoshi.

tend dans le trottinement d'une souris les pas du vengeur), c'est alors que Kotsuké, tout à fait rassuré par l’indignité de la vie de son ennemi,

se relâchait de la surveillance qu'il faisait exercer autour de son habitatation, renvoyait une partie de ses gardes.

La nuit de la vengeance était enfin arrivée, et la voici telle que nous la fait voir la suite des planches d'un album.

Une froide nuit d'hiver (décembre 1701), à 1 heure du bœuf (deux heures du matin), dans une tourmente de neige, les conjurés, vêtus d'un surtout noir et blanc pour se reconnaître, et en dessous

de toile d’acier, se dirigent silencieusement vers le yashki de 1 homme dont ils

se sont promis d'aller déposer la tête sur le tombeau de leur seigneur.

Ils escaladent la palissade. Ils enfoncent à coups de marteau la porte intérieure. Ils égorgent les samouraïs de Kotsuké dans 1 effarement grotesque de grosses femmes se sauvant chargées d’enfants. Ils poursuivent les fuyards jusque sous les poutres du plafond d où ils les précipitent en bas.

Mais de Kotsuké, point. On ne le trouve nulle part, et on désespérait même de le découvrir, quand Kuraimsuké, plongeant les mains dans son lit, s aperçoit que les couvertures sont encore chaudes. 11 ne peut être loin. On sonde les recoins à coups de lance et bientôt on le tire de sa cachette, un cotti e a charbon, — déjà blessé à la hanche.

Une planche en couleur nous montre le vieillard habillé de^satin blanc, et traîné tout tremblant devant le chef de l'expédition. A ce moment Kuranosuké

se met à genoux devant le blessé, et après les démonstrations de respect dues

au rang élevé du vieillard, lui dit :

•___ « Seigneur, nous sommes les hommes de Takumi-no-Kami. Votre Grâce a eu une querelle avec lui. Il a dû mourir et sa famille a été ruinée. En bons et fidèles serviteurs, nous vous conjurons de taire hara-kin (sou\iii le \cntre). Je vous servirai de second, et après avoir, en toute humilité, recueilli la tête de votre Grâce, j'irai la déposer en offrande sur la tombe du seigneur lakuini. » Kotsuké ne se rendant pas à l'invitation qui lui était faite, Kuranosuké lui coupait la tête avec le petit sabre qui avait seivi a son maître a s ouvrir le

ventre.

Alors les quarante-sept ronins se dirigeaient vers le temple de la Collinedu-Printèmps,où reposait le seigneur d’Akô sous trois couches de pierre, surmontées d'une plaque massive et de son épitaphe ainsi conçue :

Le grand samuraï couché en paix... et qui durant sa vie jouit des titres honorifiques de Majordome général et de Grand- Homme- ayantl e-privi l ège d’a ud ience-avec-le-M ikado .

Et leur offrande faite de la tête de Kotsuké, se regardant déjà

comme morts, ils demandaient aux bonzes de les ensevelir, et se ren-

daient au tribunal.

Condamnés sur 1 avis de Hayashi Daïgaku, chef des académiciens, consulté par le pouvoir exécutif, les quarante-sept ronins s’ouvraient

le ventre, et enterrés autour du corps de leur maître, la sépulture du prince d'Akô et de ses A a/

fidèles devenait un lieu

Par Ku

Si**Da.

Telle est l'histoire légendaire de cés quarante-sept hommes dont faisait partie le fabricant de la petite écritoire de poche. On conçoit, après le déchiffrement de l'inscription par Hayashi, l'intérêt que j'eus à savoir la part qu'il • avait pu prendre à l'expédition contre la résidence de Kotsuké, part dont je ne trouvais trace ni dans le roman de Tamenaga Shousnoui ni dans les Légendes du vieux Japon de M. Mitfort; on comprend la curiosité qui me prit de faire connaissance avec la personne de mon artiste-héros, par un portrait, une figuration, une représentation quelconque.

Et je me mis à fouiller mes albums, et je trouvai le recueil qui porte pour titre: Sei tu Guishi deu (les chevaliers nu devoir êt du dévouement), où le peintre Kouniyoshi nous représente les ronins dans l'action de l'attaque du yashki de Kotsuké: I un portant une bouteille « pour panser les blessures et faire de grandes flammes afin d’épouvanter l'ennemi », l’autre tenant « deux chandelles et deux épingles de bambou pour servir de chandeliers »; celui-ci éteignant avec de l'eau les lampes et braseros; celui-là ayant aux lèvres le sifflet « dont les trois coups prolongés» doivent annoncer la découverte de Kotsuké — et presque tous dans des poses de violence et

d élancement, bran- dissant à deux mains des sabres et des lances,

et tous enveloppés j d'un morceau d’étoffe de soie bleue avec leurs

lettres distinctives lll sur leurs uniformes, leurs armes, leurs ob¬

jets d'équipement, ||| et tous ayant sur eux un yatcitc , écritoire

L E J A P O N A R T I ST I Q U Iî .

de poche, et dans leur manche un papier expliquant la raison de l'attaque h L’album montré à Hayashi, en le pliant de désignci Otaka dans les quarante-sept rom ns représentés, et en lui demandant s il ne connaissait pas quelque détail imprimé sur l'homme, il me dit en feuilletant l'album: « Le voici, Otaka... ou plutôt Quengo Tadao... car il y a une défense d indiqueras vrais noms des ronins, et ils sont représentés avec les noms défigurés qu'ils

ont au théâtre. » Lt disant cela, Hayashi avait le doigt sur la planche, où est imprimé en couleur un guerrier au casque bleu, au vêtement noir et blanc doublé de bleu, la tete baissée, les deux mains sur le bois d une lance, un

pied en 1 air. un autre appuyé à plat sur le sol. et portant un furieux coup, de haut en bas.

1 uis, comme Hayashi cherchait dans sa mémoire s il connaissait

i . C était la copie des Instructions rédigés par Kuranosuké, d *nt l’original existerait encore au temple de la L > 1 1 i n c du l rintemps (Singakoudji),etqui,au milieu des recommandations relativesaux prépaiatifsducombat, à 1 échange des mots de passe, etc., etc., contient ce curieux paragraphe: «Avant de partir, prenez médecine. I-aites-le, que vous soyez bien portant ou non. L’émotion subite rend souvent malade un homme robuste.»

quelque détail biographique sur Otaka, ses yeux s’arrêtant sur la .demi-page de caractères gravés au-dessus du guerrier, il s'écria : « Mais sa biographie... la voici! » Et je te la donne telle qu’il me l’a traduite, d’après le texte d’Ippitsou-an.

Tadao appartient héréditairement à une famille vassale de Akao. Dès sa jeunesse, il se fit remarquer par un dévouement tel qu’il n’y en a pas deux. Son talent dans la tactique et les manœuvres de cavalerie lui fit un renom brillant.

Après le désastre de la maison de son maître , il est venu à Yédo, en cachant au fond du cœur l’idée de la vengeance. Mais, ouvertement, il se présenta comme artiste , et se fit appeler Shiyo dans la société de poésie, et fut ami de Kikakou, célèbre poète de ce temps. Il fut admis également à la société de thé de Tchanoyu, et fut élève de Yamada Sohen, célèbre maître de thé qui connaissait Kira {Kotsuké) asse\ intimement. Il parvint ainsi à se mettre au courant des habitudes de son ennemi. Afin de se renseigner le mieux possible, il se déguisa en marchand d'objets de bambou et de balais, quil offrait naturellement dans les meilleures conditions, et fréquenta la résidence du Kira. Il sut ainsi que le if jour du 12e mois était le jour du grand nettoyage, et que ce jour le monde s’enivre et dort de fatigue. C’est ainsi qu'il indiqua à Oïshi la nuit qu’il fallait choisir pour attaquer. Pendant ce combat, il fut blessé dans les ténèbres de la nuit, et l’on croit que c’est Kobayashi Heihati qm fut son adversaire .

Tokouda, un des 47 ronins, par Kuniyoshi.

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Serviteur de Kotsuké, réfugié sur les poutres du toit.

On remarquera la phrase : « se déguisa en marchand d'objets de bambou », qu’il lui arrivait de fabriquer lui-même, ainsi que le prouve la petite écritoire de poche de ma collection.

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