CHAPITRE II
Fréquence des voyages au Japon. — Sûreté et beauté des voies de communication. — Moyens de transport.
De tous les pays d'Asie , le Japon est certainement celui où les voyages sont le plus fréquents.
D'abord, par suite du. système politique, c'est, toute l'année , un passage continuel de princes se rendant de leurs provinces à la capitale et en revenant, aux jours fixés pour chacun d'eux dans le calendrier de la cour, afin d'aller faire auprès du Siogoun le séjour qu'une étiquette fondée sur la raison d'État leur impose. Il est d'usage pour ces princes de faire marcher à leur suite tous les insignes de leur grandeur. Les porteurs de lances , d'arcs et de fusils , le coffre de l'armure , le chapeau d'uniforme, le cheval conduit en laisse avec sa selle et ses harnais de parade , doivent les accom-
pagner. Ensuite , Oosaka étant l'entrepôt général du commerce intérieur, les marchands s'y rendent en foule de tous les points de l'empire , soit pour yen* dre, soit pour acheter. D'ailleurs, les pèlerinages sont, en ce pays, multipliés à l'infini par la piété des fidèles du culte de Bouddha et de celui des Sintos.
Toutes ces causes produisent un mouvement perpétuel sur toutes les routes du Japon , qui semble vouloir ainsi se dédommager , par son activité intérieure, de son silence et de son immobilité au dehors. De là résultent des voies de communication sûres et faciles et une organisation de transports telle qu'on la chercherait vainement d&ns tout le reste de l'Asie.
Les palanquins et les porteurs sont au Japon ce que les voitures et les chevaux sont chez nous. La nature du pays ne souffrirait, d'ailleurs, guère d'autre moyen de locomotion. Les fardeaux, sont aussi quelquefois placés sur des chariots, mais le plus souvent portés par dés hommes, des chevaux ou des bœufs. Encore n'est-ce guère que dans les environs de Miako qu'on voit circuler ces charrettes , les seules voitures à roues connues au Japon. Elles sont petites , n'ont que trois roues , deux sur le derrière , une sur le devant. 11 y en a aussi qui n'en ont que deux ; et , pour la conservation des routes, il est expressément ordonné aux conduc-
teurs de n'aller que sur les bas côtés. Une autre mesure de prévoyance leur enjoint, pour éviter tout encombrement, de ne partir de chez eux que le matin et de n'y rentrer que l'après-midi.
La forme et les ornements des palanquins diffèrent d'après le rang et la classe de ceux qui les occupent. L'espèce la plus aristocratique est celle nommée norimono (machine de transport). Les nobles, les fonctionnaires, les prêtres, les médecins et les dames peuvent seuls s'en servir. Le luxe de ces équipages égale et surpasse même celui des carrosses de cour de nos pays. On a vu quelques palanquins de Chine aux musées et aux expositions de Paris; il s'en trouve plusieurs du Japon dans les musées néerlandais.
Les interprètes. — Les voitures à porteurs.
Par un effet concentré d'optique littéraire, imaginée pour la circonstance, figurons -nous un voyageur débarquant au Japon : qu'arrivera-t-il? En abordant à Nagasaki (admettons que ce soit un ambassadeur hollandais, par exemple), ses plus beaux pavillons hissés à son bord , il passera, avec sa suite diplomatique, devant la garde
de l'empereur et la garde de l'impératrice, placées aux extrémités droite et gauche du port ; et , tandis que les officiers indigènes lui feront présenter les armes, le canon européen retentira jusque dans les entrailles de la mer. Si ce voyageur privilégié veut prendre un moment de repos sur le rivage, là, il jouira de la vue admirable des collines et des montagnes d'alentour, cultivées jusqu'à leur sommet. A sa garde et à ses serviteurs se joindra une escouade laborieuse d'orateurs , divisés en premiers interprètes et sousinterprètes, tous Japonais. Leur intervention, indispensable pour les négociations politiques et commerciales, lui est également nécessaire pendant tout le cours de sa pérégrination. Malgré l'extrême différence qui existe entre la terrible et gutturale langue hollandaise et la gentille musique parlée des Japonais, ces fonctionnaires viennent encore assez convenablement à bout de leur emploi , tout en donnant cependant à leur langage les tournures de phrase les plus étranges qu'on puisse imaginer. Ils traduisent aussi par écrit, et, pour nos langues d'Europe, font avec le pinceau une bâtarde trèslisible et très-belle.
A ce corps d'interprètes se joindra , pour l'ambassadeur, quelque grand dignitaire de l'administration ou de l'armée, chargé de la conduite de l'ambassade et des honneurs préalables de la récep-
lion. Tous les insignes de sa supériorité marcheront avec lui : lances, piques, armures, si c'est un mi* litaire; armoiries, blasons , valets, si c'est un fonctionnaire civil. Un des interprètes, le plus capable, sera chargé de toute l'organisation matérielle du voyage à la cour, c'est-à-dire à Yédo, située à l'autre extrémité de l'empire; et les noritnonos, sorte d'appartements ambulants, ou plutôt de maisonnettes portatives, à structure quadrilatérale, mais, en vérité, voitures on ne peut plus commodes, seront prêts à recevoir la députation. Dans ces chambres de voyage, on est assis fort à l'aise, et l'on peut même s'y coucher en pliant un peu les jambes; car il s'y trouve un petit matelas avec une couverture de velours ou de toute autre belle étoffe, lorsqu'il s'agit de personnages importants. Tout l'intérieur est aussi garni de soie et de velours découpé, ainsi que de coussins, de nattes, de peaux de tigre ou d'ours, selon la température, pour s'appuyer ou s'asseoir à son gré. Sur le devant se trouvent une ou deux tablettes où prend place tout ce que l'on dé6ire emporter avec soi, et sur lesquelles on peut même éerire. Au-dessus sont les fenêtres ; il y en a aussi de chaque côté , et Ton peut exclure ou introduire l'air en les tenant ouvertes ou fermées au moyen de rideaux de soie fort transparents ou de persiennes de bambou trèsélégamment tressé. Beaucoup de norimonos cepen-
dant n'ont qu'une fenêtre sur le devant, comme nos coupés. L'extérieur, fait de treillages de jonc et de bois fin, est élégamment peint et vernissé en laque. Quant aux moyens de transport, ils consistent en un bâton orné aussi, courbe, et traversant la partie supérieure de la voiture.
Le nombre des porteurs est proportionné au rang du voyageur. On en compte ordinairement six, c'est le moins, et quelquefois plus de douze, La moitié se repose et relève l'autre moitié. Leur démarche , d'ailleurs fort douce , est souvent régularisée par la cadence de leur cbant, et ce système de locomotion ne gène aucunement pour la préparation ambulante du thé , que l'on prend également sans s'arrêter. Quelques tartines bien garnies, un peu de bière et de vin complètent ces festins nomades. Les voitures de la suite transportent les lits, les vêtements, les provisions, et, ne les oublions pas, les présents qui accompagnent toute visite. Ces lits, dont nous avons parlé, seront d'une extrême élégance, d'une grande richesse. La soie, le velours et l'or s'y trouveront partout. Quelques hommes à cheval, d'autres à pied, troupe surnuméraire, compléteront ce cortège, ornés de leurs chapeaux à forme conique attachés sous le menton, d'un parasol, d'un éventail, et souvent aussi d'un vaste manteau de papier gommé, léger comme une mousseline et imperméable comme du caoutchouc.
Première station. — Nouvelle manière de saluer, — Contraste entre les Asiatiques et les Européens. — Routes, règlements t distances. — Le pont Niponbas.
Le spectacle de cette active et nombreuse caravane offre quelque chose d'animé, de gai, où la vie de voyage n'a rien de cette existence agitée de nos transports modernes, et garde la tranquillité d'allure ordinaire dans les habitations. Il y a du bon dans ce système pénitentiaire consenti du voyageur européen, dans ce despotisme de la machine ; mais, quand l'âme est paisible, on aime à se sentir vivre et à passer lentement dans le pays, disant un bonjour à tout ce qu'on rencontre : les champs et les villes, les églises et les foires, les auberges et les marchés , les paysans , les pèlerins , les colporteurs et les soldats. Car enfin, à vrai dire, nous courons comme des maudits : bois , forêts , hommes et cités ne sont plus rien que des obstacles à franchir pour l'inquiet solitarisme byronien qui nous pousse et nous presse incessamment.
Donc , à la première station , l'hôtelier le plus considérable du pays viendra, avec les démonstrations les plus respectueuses, vous engager à vouloir bien descendre chez lui. Alors il s'empressera de
vous devancer, de vous faire présenter, à votre descente du norimono, les liqueurs, les gâteaux ; puis viendra le repas soigneusement servi , et enfin le café, escorté des pipes et du tabac. Au reste, dans les auberges des moindres villages, on trouve constamment prêts du thé et des gâteaux de farine de riz blanc ou vert.
En traversant les villes, on voit des rues larges, bien alignées, fort propres et sillonnées en différents sens par des canaux. Des citadelles, des fossés et des murailles de défense les protègent. A votre passage, le prince gouverneur de la province vous fait adresser ses compliments et proposer ses services pour tout ce qui peut vous être utile ou agréable. Il vous fait offrir en hommes, chevaux ou bateaux, tout ce qui peut vous être nécessaire jusqu'à la ville voisine, où les mêmes services vous seront rendus. La foule aussi vous témoignera son respect en s'inclinant et posant le front contre terre; et, quelquefois, façon étrange d'exprimer son admiration ! elle vous saluera à sa manière en vous tournant gracieusement le dos* Ce qu'il y a de bizarre dans cette pantomime ne détruit pas ce qu'elle a au fond de logiquement respectueux: car il est aisé d'en déduire que les Japonais, par ce mouvement, vous font la politesse de vous dire qu'ils se croient indignes de regarder en face une personne aussi distinguée que vous.
Ce n'est pas ici Tunique contraste qui existe, dans les usages, les discours et les cérémonies, entre lès Japonais et les Européens, dont ils ont, au contraire, pris absolument le contre-pied dans beaucoup de circonstances. La même observation , du reste , peut s'étendre à presque toutes les nations asiatiques. Pour témoigner notre respect , par exemple , nous ôtôns notre chapeau : les Japonais ôtent leurs souliers. Nous nous levons , et ils s'asseyent ; car c'est chez eux une grande impolitesse que de se tenir debout en recevant une visite. Pottr sortir, nous nous couvrons de manteaux : les Japonais compétent leur C03tume par un large pantalon, et Ce pantalon, ils ne manquent pas de l'ôter avant d'entrer dans une maison. Pour nous, des dents bien blanches, une chevelure blonde, ondoyante, sont de grandes beautés : au Japon, tout au contraire, nous ne dirons pas les gens à la mode, puisque les formes et les couleurs sont invariablement toujours le* mêmes, mais les élégants des deux sexes recheïv chent, pour les cheveux, le noir lé plus luisant, et font pour cela usage de teinture. Quant aux ftefflûiea, elles ne peuvent être belles à leurs propres yêu* , non plus qu'à ceux de leurs époux , qu'avec des dents également du noir le plus foncé , ce qui fc'ôbtient par l'emploi du kani. Aussitôt fiancées» 16s jeunes filles marquent cette distinction par ce singulier embellissement, qui n'empêche pas dé les
trouver jolies. Autre bizarrerie de leurs habitudes : les femmes enceintes du Japon» au lieu de vêtements larges et aisés, se serrent si fortement que nous craindrions à chaque instant de voir arriver un fâcheux accident»
Et cette opposition se continue indéfiniment* Nous autres Européens , nous considérons comme parfait un habit écourté et très-collant ; les Japonais préfèrent leurs immenses robes de chambre » dont la dimension augmente en raison de leur qualité. Nous estimons les vêtements de couleurs foncées» et par-dessus tout le noir : eux, ce sont les nuances claires et vives qu'ils recherchent. Ici, l'homme fait retentir escaliers et parquets du talon de ses bottes ou de ses souliers haut montés ; là* bas» ces hommes si violemment énergiques ne se grandissent point de cette manière et portent tout amplement des pantoufles; et, pour comble d'antagonisme, le papillon que, dans sa course fugitive» nous prenons» à cause de la variété de ses goûte, pour le symbole de l'inconstance, ils le considèrent» eux* et avec raison » oA le verra dans la description des cérémonies nuptiales , comme l'emblème de la fidélité.
Quant à la propreté , nous sommes bien loin dé les surpasser. Le voyageur dont nous suivons la trace trouvera partout sur son passage des routes bien entretenues , larges et garnies de fossés pour
l'écoulement des eaux. En son honneur, elles seront même soigneusement balayées, sablées, et toutes les ordures en auront été rigoureusement enlevées. L'ordre le plus sévère existe dans la circulation. Pour éviter tout encombre, le règlement impose à quiconque va du côté de la capitale de prendre la droite du chemin, et à quiconque en revient, la gauche. Des haies vives bordent ordinairement les routes. Les milles sont inscrits sur des poteaux qui indiquent aussi la direction dans tous les carrefours, afin d'empêcher les voyageurs de s'égarer. La mesure des distances part du pont nommé Niponbas, dans la ville d'Yédo.
La vie sociale n'a rien de négligé au Japon. Elle est même soignée, et tout y est prévu, comme dans la vie privée. Cette civilisation ancienne et polie a conservé, à travers les âges et pour toujours, la quintessence de la perfection humaine passée dans l'épreuve du temps par l'alambic de l'expérience. Le bruit de nos véhicules pourrait fatiguer les oreilles aristocratiques d'une élégante Japonaise et troubler le calme oriental des cités. Aussi , nous l'avons déjà dit, point de voitures à roues. La circulation a lieu à cheval, en chaise à porteurs, ou tout simplement à pied.
Villes et villages. — Navigation. — On passe l'eau sans bateau, — Arrivée à Yédo ; la montagne de Fakone.
Si, comme cela est souvent nécessaire, pour atteindre l'étape suivante, il faut partir avant le lever du jour, le voyageur, après le café du matin , accompagné de quelques légers gâteaux de farine de riz , sera conduit à sa voiture par des domestiques ayant en main des flambeaux et chantant quelques doux refrains capables d'égayer la tristesse de la nuit.
En arrivant à Oosaka, la première grande ville qu'il rencontre sur son itinéraire, il trouvera, avant son débarquement, venant à sa rencontre, et lui amenant un gracieux batelet, le maître de l'hôtel où son rang l'oblige à descendre. Puis il remontera la rivière en longeant les faubourgs qui bordent la ville des deux côtés. De nombreux bâtiments amarrés sur le rivage lui annonceront assez combien cette ville est commerçante; et, après avoir passé plusieurs ponts, les portes et les corps de garde postés sur les deux rives, il se trouvera dans l'enceinte même de la ville. Là, son hôte, revêtu de ses plus riches habits, viendra, d'un air prévenant, du ton le plus
affable et le plus respectueux, lui souhaiter, par l'intermédiaire de son interprète, la prompte et heureuse fin de son voyage. Un des domestiques apportera tout aussitôt, avec le plus minutieux cérémonial, un présent de bienvenue. Ce présent consistera soit en fort belles et fines oranges, soit en figues des plus recherchées, et entourées de papier doré. Le varech , plante symbolique et de bon augure, sera semé à l'entour. Alors le voyageur fatigué pourra goûter, dans un séjour calme et confortable , le repos désiré. S'il veut un bain , à l'instant même il l'aura : car il y en a dans chaque hôtel, on en trouve partout, jusque dans les villages; et tout Japonais, pauvre ou riche, en use une fois au moins par jour. Les porteurs même de votre palanquin se rafraîchissent ainsi à chaque étape.
S'il se dirige, comme doit le faire un ambassadeur, vers la ville de Miako , capitale religieuse du Japon, il traversera Fousimi, qui, n'étant qu'un village, a cependant trois lieues de longueur. Aussi, à proprement parler, est-ce un faubourg de la grande ville impériale. Rien, même au printemps, dans nos villes d'Occident, n'égale ou du moins ne surpasse la fraîcheur et la beauté du paysage de cette contrée : sites pittoresques, cernés de champs soigneusement cultivés; villages semés à profusion çà et là, séparés à peine et formant un
ensemble .circulaire; chemins aussi fréquentés que des rues ; campagnes aussi belles que des jardins.
L'ambassadeur pourra, à Miako, se munir de pièces d'or, d'argent ou de cuivre; car c'est là, comme à Yédo, que l'on affine ces métaux et que Ton frappe la monnaie. Le souverain prélat du corps des bonzes lui fera donner audience par le grand juge et les deux gouverneurs, et ces entrevues seront suivies de collations. Il pourra visiter une ou plusieurs des cinq grandes académies de la ville , comptant chacune trois mille cinq cents écoliers au moins. Ici, il verra des concours d'astronomie, d'histoire; là, de poésie, d'éloquence et d'arithmétique; et, dans la principale des rues, la plus longue (elle a une lieue de parcours) , les maisons égales et alignées lui sembleront d'un bout à l'autre une seule construction.
Si le voyageur se rend directement de Miako à Yédo , il traversera un nombre infini de villes et de villages où régnent partout l'activité, le commerce, enfin la plus vive animation , et tous ces relais ne sont pas à plus de cinq ou six kilomètres de distance ; il y en a même de beaucoup plus rapprochés.
Kouana, dans la province d'Osouari, l'une des plus riches d'entre les fiefs des princes, est une grande et belle ville bien fortifiée et environnée de fossés et de murs , avec deux citadelles flan-
quées de hautes tours , dont l'effet est des plus imposants.
La baie de Mia, sur le chemin de Miako à Yédo, peut avoir cinquante kilomètres de large. Pour la franchir on s'embarque à Kouana dans un grand bâtiment. La traversée pourra se trouver assez originalement accidentée si la mer est basse : il faudra quitter le navire pour entrer dans de petits bateaux qui, peut-être encore, toucheront le fond. Des hommes à pied, marchant dans la vase, devront ajouter leur impulsion à celle des rames impuissantes. Cette difficulté d'approcher de la ville de Mia, bâtie sur le bord de la mer, ne l'empêche pas d'être néanmoins très-commerçante et très-peuplée. A quelque distance est Tchiriou; puis viennent Kassadera, Maroumi, Singo, Imokaoua et Okosaki, ville forte de la province de Mikaoua. Sur sa route, l'ambassadeur trouvera Ousida , Osama et Iasagui , dont il pourra visiter le pont, qui passe pour être le plus long que l'on connaisse au Japon. Il a cent cinquante-huit brasses de longueur et a coûté 1 200000 francs.
La nomenclature des villes et dfes villages qu'on voit se succéder dans une seule journée , et bien plus encore dans le trajet entier de Miako à Yédo, serait insupportablement fastidieuse. Une singularité qui nous est presque inconnue, c'est le passage des torrents, des petites rivières et des ruisseaux par l'intermédiaire de porteurs. Le gouvernement
japonais, par un soin tout paternel d'utilité publique , facilite aux voyageurs tous les moyens de transport. Dans cette nature capricieuse, vienne un ruisseau sur lequel on ne peut construire de pont, soit à cause des débordements, soit pour tout autre motif , il est pourvu de bateaux. Le courant est- il trop rapide? leur usage devient -il dangereux ? Alors , pour vous conduire à l'autre bord , les précautions redoublent, et des porteurs, adroits et expérimentés , connaissant mieux son lit , vous attendent en grand nombre et vous traversent , répondant de vous sur leur tête. Certes, le paisible commerçant , le savant docteur et l'opulent ambassadeur éprouveront , si ce n'est quelque crainte , au moins quelque surprise , à se voir ainsi passer l'eau. Leur transport aura, de cette manière, un tant soit peu d'analogie avec un exercice acrobatique comme on en voit quelquefois sur nos théâtres. Des hommes étayés par d'autres hommes s'emparent des bâtons de votre norimono et s'élancent au milieu d'un courant rapide et tumultueux. Les bagages et les- chevaux sont ainsi transportés ; ajoutons que ces derniers y mettent un peu du leur. Enfin, après le passage de quatorze provinces, équivalant en étendue à nos anciennes provinces de France , mais plus peuplées , le voyageur arrive à Yédo , qui , on le sait , est l'une des plus grandes villes du monde.
La direction des chemins est telle , que , pour y arriver, tous les voyageurs venant des provinces occidentales sont obligés de traverser la montagne de Fakone , et ensuite un étroit défilé fermé par des portes et soigneusement gardé. Là, il faut subir une visite , et les armes sont saisies. Les femmes ne peuvent pas franchir cette limite ni sortir de la banlieue de la capitale. Cet ordre rigoureusement exécuté s'applique en particulier aux épouses des fonctionnaires publics, que l'on garde à la cour du siogoun comme otages de la probité et de la fidélité politique de leurs maris. Les hommes doivent exhiber ici leur passe-port , et l'on arrête poliment ceux qui n'en ont pas. Non content de toutes ces précautions pour la sûreté de sa ville et pour celle de sa personne , l'empereur a fait construire un mur de séparation entre le territoire des provinces septentrionales et les faubourgs d'Yédo. Quant à Test et au midi , de ces deux côtés il n'a pour voisin que l'Océan.
Le pays est toujours admirablement cultivé , trèspeuplé. Des troupes nombreuses de voyageurs se pressent aux abords de la ville. La perspective en est admirable.
Si la curiosité des Européens est à juste titre excitée par la nouveauté de l'aspect, celle des indigènes ne l'est pas moins par la vue d'hommes aussi étranges pour eux qu'eux-mêmes le sont pour nous.
Ce sont surtout les grands yeux des hommes du Nord qui les étonnent, et ceux-ci les entendent murmurer autour d'eux : Olanda Orne ! Car pour les Japonais , excepté les Chinois , nous sommes tous des Hollandais. Ils accourent en foule pressée autour des voyageurs. Un grand nombre de femmes de distinction se font apporter sur leur passage ou à leur arrivée dans des norimonos; et, s'il plaît aux étrangers de baisser les stores de leurs voitures , elles paraissent alors de fort mauvaise humeur. Ainsi le voyageur, avant même son entrée dans la ville , c'est-à-dire dès l'extrémité des faubourgs , se verra entouré d'une multitude de curieux de tous les âges et de toutes les conditions. Les chaises à porteurs et les palanquins stationneront où il stationnera , formeront avec ses voitures et sa suite comme un village ambulant dont les maisons se disperseront bientôt en un clin d'oeil quand il repartira.
Enfin il passera le pont Niponbas, long d'une quarantaine de brasses, et entrera dans la ville d'Yédo, où nous le retrouverons plus tard.