CHAPITRE m
L'architecture au Japon : tremblements de terre et incendies. — Division des chambres, ornements; extérieur. — Salle de réception, foyer, braseros. — Lits et toilettes.
Les maisons japonaises, gracieuses et légères comme celles de Chine , n'ont que de minces murailles en terre de porcelaine ou en bois précieux. La distribution des appartements se fait au moyen de paravents ; les planchers sont couverts de nattes $ les toits de planchettes ou seulement de paille fine , de riz dans le midi , de blé dans le nord ; et Ton conçoit aisément, que ce système de construction tend à provoquer considérablement les incendies ; mais il est, d'un autre côté, rendu nécessaire par la multiplicité et la violence des tremblements de terre. S'il en était autrement, le sol japonais, riche en belles pierres de taille , en fournirait certainement assez pour la construction des maisons. Les
habitants , fort adroits à les employer , même sans ciment, et à les relier uniquement par les jointures, ne seraient pas embarrassés non plus de façonner les plus beaux monuments.
Cette fréquence de tremblements de terre oblige aussi les Japonais à ne donner à leurs maisons, et même à leurs palais, qu'un seul étage. Les habitations des particuliers he doivent pas s'élever à plus de six toises; mais il est rare qu'elles n'atteignent pas cette hauteur. Quelquefois, au-dessous de cet unique étage, est une espèce de rez-dechaussée ou sous-sol, seulement de quatre à cinq pieds, pouvant servir de magasin ou de gardemeuble. Dans chaque maison existe un local séparé, fermé de murailles, en bonne maçonnerie, où les habitants ont soin de placer tout ce qu'ils ont de plus précieux, pour l'avoir sous la main et le mettre à l'abri en cas d'incendie.
On se fait difficilement une idée de la multiplicité et de la violence des incendies au Japon. Presque toutes les nuits, à Yédo, surtout lorsqu'il n'a pas plu dans la journée, on entend le tocsin d'alarme ; et les Yédoens s'en émeuvent médiocrement, habitués qu'ils sont à ces sinistres quotidiens. 11 y a peu d'années , le feu y prit en même temps sur quatre, points différents, et forma bientôt une mer de flammes dont l'œil ne pouvait mesurer l'étendue. Cinquante-sept palais de princes
disparurent dans cette catastrophe, et plus de douze cents personnes y trouvèrent la mort, non pas toutes par le feu, mais beaucoup par l'eau ; car le pont Niponbas se rompit sous le poids d'une foule qui s'enfuyait épouvantée. Et ceux qui venaient derrière, ignorant cette horrible complication, poussaient toujours dans l'eau les malheureux qui les précédaient.
Vers la même époque, au milieu d'une nuit»
Nagasaki brûla. De leurs fenêtres de Detsima, les Hollandais voyaient un immense brasier; mais, ayant le vent pour eux , ils étaient momentanément à l'abri du danger. Toutefois leur chef jugea prudent de faire emballer les objets précieux , l'argenterie du gouvernement , les présents de la cour du lapon et ses propres effets. Tout cela fut déposé à proximité de la Porte d'eau, pour que l'on pût l'en* lever sans retard si le vent venait à tourner. Le gouverneur de Nagasaki, à qui les Hollandais avaient demandé la barque destinée aux voyages à la cour, à l'ancre devant la Porte d'eau , leur envoya deux banios auxquels il avait recommandé de prendre soin des étrangers et de ce qui leur appartenait. De plus, il ordonna très-expressément à tous ses serviteurs de veiller à ce qu'ils ne souffrissent pas des suites de cet incendie.
Le feu, qui avait semblé diminuer vers midi, se ralluma sur les huit heures du soir avec plus
de violence qu'auparavant, parce que la disposition de l'air était changée. En un moment, les rues situées en face de Detsima devinrent la proie des flammes. La Porte de terre , existant à l'extrémitéL du seul pont qui communique avec la ville, était donc un refuge impossible. Les femmes, les enfants, les serviteurs furent embarqués, et les employés de la factorerie restèrent seuls à Detsima, qui heureusement ne fut point atteinte. Des pluies abondantes, abattant le vent, éteignirent le feu dans la soirée du lendemain. Cependant le fléau s'acharnait encore sur un magasin qui contenait plus de cent mille kilogrammes de précieux bois de sapan, d'où s'échappait une flamme furieuse. Onze rues avaient entièrement disparu; six autres étaient partiellement réduites en cendres. C'est par cette raison que , dans la capitale , le plus grand nombre des princes et des fonctionnaires ont au moins , pour la sûreté de leur famille , deux hôtels à la ville, outre leur palais dans la citadelle, auprès de celui de l'empereur.
Il n'y a rien de plus beau ni de plus délicieux que les appartements des nobles japonais. Tout ce qui peut flatter les sens et contenter l'esprit s'y trouve réuni. C'est le vrai luxe, le luxe à l'antique, mélange de richesse et de simplicité. Les jardins abondent en fleurs et les vergers en fruits. Les arbustes les plus élégants et les plus rares for-
ment des allées et des ombrages ravissants. Les viviers pullulent de poissons et d'oiseaux aquatiques. 11 y a des salles pour les représentations théâtrales , qui ont lieu au son des chants et des instruments , et le point d'honneur, ce mQbile de la vie japonaise, engage les propriétaires à se surpasser. D'ailleurs, cette avidité de gloire,' loin de tourner en fol orgueil, les rend très-attentifs à suivre exactement leur devoir en toutes choses et à ne rien faire qui blesse les convenances ou l'équité.
Pour les personnes de haute condition , la maison est divisée en deux appartements. L'un est destiné aux femmes, et l'autre à la réception des visiteurs. Elle est ornée à l'intérieur de porcelaines, de peintures, de livres manuscrits et curieux. Les nattes, doubles, bien rembourrées, bordées de franges et ornées de broderies, ont deux mètres de longueur sur un mètre de largeur.
Les chambres des maisons deviennent à volonté grandes ou petites, parla disposition des paravents ou cloisons mobiles qui les séparent. De même , on peut faire une vaste salle en réunissant plusieurs petites chambres dont les cloisons à coulisses, composées de volets, glissent l'une devant l'autre sur des rainures parallèles. Dans toutes les maisons, même les plus riches , les portes des chambres et les cloisons sont tapissées de papier richement enjolivé. Quant au
plafond , il est toujours décoré de peintures d'un coloris éblouissant. Aussi tout est-il riant et gracieux dans ces demeures. Elles sont d'ailleurs trèssaines; d'abord, parce que tout est bâti en bois de sapin ou de cèdre, et ensuite, parce que les fenêtres et les paravents sont organisés de telle façon qu'il est toujours facile de donner un libre passage à l'air.
L'expérience a démontré que, lorsqu'il existe un rez-de-chaussée, c'est l'étage supérieur qui doit être construit le plus solidement. De cette sorte , l'édifice résiste mieux aux tremblements de terre. Le toit est donc soutenu par de fortes poutres. La construction n'a rien d'orné quant au galbe, ni même d'architectural à l'extérieur. Les murs , si l'on peut appeler ainsi des ouvrages aussi légers , sont fort minces , et généralement enduits d'une très-belle terre glaise lustrée. Quelquefois on se contente de leur donner une bonne couche de vernis, ce qui se fait aussi pour la toiture. Ce peuple recherche avec tant de soin les enjolivements, que les maisons, au dehors comme en dedans, sont ornées de dessins coloriés ou argentés, et même de dorures. Sur le vernis ou la terre glaise se trouvent souvent de magnifiques peintures de fleurs, de paysages et d'animaux. Chez les riches et dans les grandes hôtelleries , on voit partout des peintures et des broderies du plus haut prix , des images baroquement sculptées de dieux ou de per-
sonnages célèbres , des types chinois pris au grotesque, des paysages, des plantes rares, des oiseaux artistement appliqués en nature sur les paravents , et une quantité d'autres curiosités.
Les fenêtres sont garnies de vases de fleurs. On y supplée , au besoin , par des fleurs artificielles. Mais cette nécessité se fait rarement sentir; car, au Japon, il y en a de naturelles et de belles pour toutes les saisons.
Tout cela n'a pas l'aspect imposant d'une cité romaine ou la tournure élégante et gracieuse d'une ville grecque; mais c'est joli, c'est animé, brillant, coquet , et surtout d'une grande propreté.
Ce vernis dont on se sert à l'extérieur comme à l'intérieur des maisons pour les portes , les poteaux et les galeries , n'est pas celui que nous employons dans la peinture. Ce dernier, tout transparent, les Japonais n'en font usage que pour les bois de grand prix dont ils ne veulent pas altérer la couleur ou le veinage. L'autre est en même temps un vernis indestructible et une forte couche de couleur dont on varie la nuance toujours riche.
Une galerie élégante, longeant toute la partie postérieure de la maison , conduit au jardin. On ne voit dans les chambres ni chaises ni bancs. Comme dans les pays mahométans , l'usage est de s'asseoir tout simplement par terre ; et , pour ne point gâter les nattes qui servent de siège, chacun quitte ses
babouches en entrant dans la maison. Ces nattes, en grand nombre , servent également de lit ; et les personnes riches lés couvrent d'un tapis soyeux. Les fenêtres ont pour vitrage du papier fin et transparent comme un diaphane taffetas de soie blanche. Elles sont garnies de volets que Ton ferme la nuit , comme chez nous.
Dans la salle de réception , vis-à-vis ht porte , il y a toujours une grande tapisserie , et c'est devant cet ornement que sont placées les personnes dont on reçoit la visite. Près de là est un buffet à étagères sur lequel sont rangés des livres de religion ; et près de la porte, une espèce de balcon intérieur, d'où, Sans se lever, on peut voir les jardins et la campagne.
On ne connaît point les cheminées au Japon.
Dans le plancher est un foyer carré, solidement muré, que l'on remplit l'hiver de cendres et de charbon. Pendant les grands froids, on place, au-dessus de cette espèce de poêle, une table basse couverte d'un grand tapis sur lequel on s'assied. C'est un usage qui existe également en Perse.
Dans les chambres où il n'y a pas de foyers , on les remplace par des braseros en cuivre ou en terre qui produisent à peu près le même effet. Pas de pincettes : les Japonais se servent de baguettes de fer pour attiser le feu. Ils les manient fort adroitement
et avec autant d'agilité que les deux petits bâtons vernis qui leur tiennent lieu de cuillère et de fourchette.
Les lits japonais consistent en plusieurs grandes couvertures de soie ou de coton , suivant les fortunes. Elles sont ouatées à deux doigts d'épaisseur, et,
pour les nettoyer, on en extrait cette garniture. Les Japonais ploient ces couvertures en double , et les étendent sur les nattes de paille souple et jolie qui tapissent partout le plancher, même dans les plus humbles cabanes. Pour se coucher, ils s'enveloppent d'une grande robe de chambre à manches larges et courtes , et fortement ouatée.
En guise d'oreiller, ils se servent tout simplement de morceaux de bois de diverses formes. Chez les. personnes de la classe inférieure, cette pièce est ronde et creusée d'un côté. L'habitude les fait dormir profondément sur cet oreiller Spartiate , sans qu'ils songent à y ajouter rien de plus doux.
Les riches ont, au lieu de coussins, de petits coffres hauts de quatre pouces , très-délicatement façonnés, et sur le couvercle desquels est fixé un coussinet arrondi, de six à huit pouces de long, contre deux ou trois de large. Dans ces coffres sont contenus tous les objets de toilette , tels que rasoirs , ciseaux , poudre et brosses à dents , peignes et pommades. Il est vrai que, la tête posée sur un coussin dans cette entaille cylindrique, leur coiffure
ne se trouve pas beaucoup dérangée. La robe , non plus , n'est pas très-longue à passer. Ainsi la toilette du matin peut être bientôt faite.
Caractères physiques des Japonais. — Courage militaire. —
Armes. — Amour de la justice.
Les Japonais ne sont pas aussi forts que les hommes robustes du Nord. D'une taille ordinaire , d'un embonpoint raisonnable, ils sont généralement bien faits, alertes et musculeux. Les femmes sont jolies et blancbes de peau; les hommes, un peu plus bruns, surtout ceux des campagnes, comme chez nous. Ce qu'il y a dans leur figure de vraiment étrange, ce sont les yeux. Ils sont oblongs, très-enfoncés et toujours clignotants; mais le regard est perçant, et le sourcil très-élevé. Ils ont la tête grosse, le cou court, les cheveux noirs et épais, le nez gros et épaté. Ce portrait n'est pas séduisant. Mais tout cela fait un ensemble qui n'est pas, il est vrai, joli, mais distingué; et le moral de cette nation , démentant presque toutes les affirmations de Lavater, Gall et Spûrzheim, l'emporte de beaucoup en avantages sur son physique plus original que laid , plus agréable que beau.
Les Japonais ont hautement justifié leur réputa-
tion de bravoure. Leur histoire est partout semée de traits héroïques qui prouvent avec quel courage ils savent défendre leurs foyers. Dans leurs guerres contre les Chinois, dont la péninsule coréenne fut le théâtre, ils ont presque toujours eu l'avantage, malgré l'infériorité du nombre. Avant la loi d'isolement, les deux Compagnies des Indes , l'anglaise et la hollandaise, nous l'avons dit, employaient des soldats japonais, qui leur rendaient de grands services ; car ils joignent à l'intrépidité militaire une obéissance aveugle, passive et prompte , aux ordres de leurs chefs. C'est ce caractère des habitants, autant que la configuration du sol , qui serait le principal obstacle à une conquête du Japon. Des assaillants pourraient, H est vrai , essayer de se former un parti dans le pays s'il s'y trouvait des mécontents; mais le gouvernement y est on ne peut plus populaire. Il y aurait peut-être encore un moyen : ce serait, comme on l'a fait tant de fois dans l'Inde, d'engager dans son intérêt un vassal dont on aurait flatté l'ambition. Mais, de ce côté, les précautions gouvernementales sont si bien prises, qu'un étranger, non plus qu'un malfaiteur, ne peut demeurer un seul jour dans le pays sans être découvert.
Dès l'âge de douze ans, tous les Japonais apprennent le maniement des armes. C'est là leur
principal exercice. Pendues au chevet de leur lit, ils ne les quittent que la nuit. Ces armes sont le sabre, le poignard, l'arquebuse, l'arc et le javelot. Les sabres sont d'une trempe si fine, disent-ils, que, d'un coup , ils tranchent en deux ceux d'Europe, et cela sans recevoir la moindre brèche. Si cette prétention sent la Garonne, le fait est, pour nous, difficile à vérifier; car on n'en laisse pas sortir du pays, et, d'un autre côté, les Européens ne peuvent y entrer armés. Ce qu'il y a de certain, c'est que leurs aciers, qu'ils conservent soigneusement pour eux, sont d'une qualité excellente, et bien supérieurs à tous les nôtres, même à ceux de Suède.
Naturellement guerriers et se piquant de valeur, les Japonais mettent toute leur gloire dans leurs armes. Ils en font le plus bel ornement de leurs demeures , surtout quand elles sortent des mains d'ouvriers renommés. Il y a des' sabres qu'ils estiment deux ou trois mille ducats.
Les Japonais sont fiers et ne supportent ni parole ni geste offensant; mais ils se traitent mutuellement avec beaucoup d'égards et de convenance. Malgré cette fierté naturelle , ce peuple est plein de douceur et de bienveillance, sensible aux moindres témoignages d'affection, mais inébranlable aux injures et aux menaces. La justice pour lui n'est pas un vain mot. Chacun l'observe à l'égard de ses
concitoyens, et l'autocrate lui-même n'oserait pas y manquer envers ses sujets.
Le courage et la justice sont les deux grandes vertus que l'éducation japonaise tend à développer chez les enfants. Leurs nourrices les bercent en leur chantant les actions héroïques des grands hommes. A l'âge de raison, ils reçoivent les leçons pratiques de vertu et de bon exemple qu'on leur met journellement sous les yeux. Ils ne sont jamais menacés ou frappés ; le droit de vie et de mort que les pères ont sur eux les rend d'ailleurs suffisamment dociles. S'il survient entre eux quelque différend, un autre étifant du même âge est appelé à servir d'arbitre, et ainsi leur jugement se forme de bonne heure , en même temps qu'ils s'habituent au respect de la justice.
Vêtements. — Horreur des Japonais pour les innovations.
Presque tout le monde au Japon est yêtu de soie. Les plus riches et les nobles montrent dans les cérémonies la magnificence de leurs vêtements. Le climat étant fort régulier et les usages très-uniformes, on les voit tous en un même jour de l'année prendre leurs habits d'été, et en un autre leurs habits d'hiver.
Pendant qu'ils sont jeunes , ils portent une robe qui descend jusqu'aux talons. Ils la laissent pendre lorsqu'ils sont chez eux ; mais, quand ils sortent , ils la relèvent au moyen d'une ceinture. Par-dessus cette robe, on passe un paletot dont les manches tombent un peu au-dessous des coudes.
La robe des bourgeois ne descend qu'au-dessous des genoux. Tous les hommes de cette classe portent à leur ceinture , qui est très-large et à dessin d'échiquier, un sabre et un poignard. A la ville comme à la campagne, ils ont toujours, en outre, une canne à la main. L'éventail est d'un usage absolument général, et, de plus, un bourgeois de qualité ne quitte jamais sa maison sans être accompagné de valets qui portent des parasols afin de le défendre du soleil.
Les souliers des Japonais n'ont point de talons et sont faits en forme de pantoufles, ce qui ne les empêche pas de tenir fermement au pied , car on les fixe à l'aide d'un demi-cercle de corne qui passe entre les orteils.
Comme la forme du gouvernement , comme les croyances religieuses, comme les mœurs, les usages et toutes les habitudes de la vie , rien dans le costume n'est changé depuis plus de deux mille ans ; la coupe est la même pour toutes les classes de la société, depuis les empereurs jusqu'à leurs plus humbles sujets. Dans l'ordre moral, les innovations
même , telles que l'introduction du bouddhisme , 63 ans après Jésus-Christ , celle du confucéisme , cinq siècles auparavant , l'institution des siogouns comme empereurs au ira* siècle de notre ère, n'ont été que des superpositions ou plutôt des branches adaptées au tronc primitif; et, dans l'ordre matériel, l'emploi des heures, le temps du travail et celui du repos , le genre des occupations et des amusements, les cérémonies, les visites, les invitations , la construction des maisons, aussi bien que la forme des vêtements , suivent sans dévier la même règle jusque dans les moindres détails. C'est à ce point qu'un architecte , un tailleur, un cuisinier des temps anciens n'auraient , s'ils revenaient à la vie aujourd'hui , qu'à reprendre leurs instruments et à se remettre à l'œuvre comme après une nuit de sommeil.
N'en est-il pas généralement de même partout en Asie, et la régularité du climat n'entraînerai t-elle pas un peu cette égalité d'habitudes et d'idées que nous voyons chez les Orientaux? Depuis Abraham, les mœurs des Arabes bédouins n'ont pas changé. Ils ont toujours , pour l'hospitalité , suivi la tradition de leur noble cheik, le serviteur croyant; et lorsque, selon l'antique usage, le roi du désert dépouille au passage le voyageur étranger, ne continue-t-il pas la mission d'antagonisme social que s'était donnée Ismaël , ou plutôt que lui imposait
sa naissance? car l'ange de l'Éternel avait dit à Agar : « Tu enfanteras un fils, et ce sera un homme farouche. Sa main sera contre tous, et la main de tous contre lui ; et il dressera ses tentes contre ses frères. » Les costumes, chez ces petitsfils de l'esclave égyptienne , n'ont pas plus changé que les principes. Leurs idées sont dans leur sang comme la couleur de leurs yeux.
Il en est de même au Japon. Toute pensée révolutionnaire, sur quelque point que portât la réforme, serait mal accueillie. Dans cette civilisation de près de trois mille ans, le bien comme le mal sont indiscutables. L'absolutisme le plus complet règne dans l'autorité suprême, que domine aussi rigoureusement la tradition. Lorsque le docteur Thunberg, médecin de la factorerie hollandaise , demanda la permission de botaniser dans les environs de Nagasaki , le gouverneur, craignant d'introduire quelque innovation , chercha dans les journaux si l'on avait accordé déjà pareille permission à quelque savant européen. Il trouva qu'à une époque assez éloignée, pendant une épidémie très-meurtrière, les remèdes venant à manquer, un chirurgien étranger avait eu la permission d'en aller chercher dans la campagne. Ses scrupules étaient donc levés. Mais, examinant l'affaire de plus près, il découvrit que cet étranger n'était que chirurgien en second de la factorerie, tandis que le docteur Thunberg était chirurgien en
premier. On en conclut que celui-ci ne pouvait jouir du même avantage. Nous ririons de pitié, nous autres novateurs, à de pareilles entraves; mais, là-bas, les employés de tous genres sont d'une ponctualité inconcevable dans l'accomplissement de tous leurs devoirs. Ils exécutent strictement les volontés de leurs chefs et du souverain sans les examiner, les interpréter ou les faire plier aux circonstances. Qui sait? cette exactitude est peut-être le moyen de conservation de cette société déjà si ancienne et si nombreuse.
Sobriété. — La bière de riz. — L'abstinence de lait. — Propreté.
Un des principaux traits du caractère japonais est la sobriété. Le pauvre se contente de peu; l'homme opulent n'a rien dans son faste qui soit injurieux ou funeste à l'indigent. Au Japon, les ivrognes sont inconnus comme les voleurs , comme l'était, il y a peu de temps encore, la culture du tabac.
Notre voyageur européen, notre ambassadeur, fêté , complimenté , a reçu partout le plus charmant accueil. On l'a traité à la japonaise. Veut-il rendre dans un banquet les honneurs qu'on lui a faits? Il traitera à l'européenne. Alors on aura des potages,
des entrées, des volailles, des jambons, des poissons , des salades , des tartes , et enfin du dessert. Les Japonais ne sont pas gloutons , et là surtout ils mangeront peu. Cependant il ne restera rien sur les plats, si gros qu'ils puissent être. Où cela passet-il ? On leur présente les mets, ils se servent ; puis, tirant gravement de leurs tablettes un morceau de papier sur lequel ils inscrivent un nom , ils le posent sur la portion qu'ils se sont faite, et expédient le tout par leur domestique à l'adresse indiquée: tel est leur usage. Libre à vous d'en faire autant chez eux les jours de gala.
La bière de riz est une excellente boisson dont la consommation est aussi répandue dans l'empire que celle du thé ; mais, quoique les Japonais boivent toujours chaud , le café n'a pas encore pu s'introduire chez eux. Quant au lait, il est défendu par la religion bouddhique, sous le nom de sang blanc, d'après le dogme qui enseigne que le contact du sang souille l'homme. Le soya, que les Anglais emploient dans leurs sauces , n'est pas , comme l'ont dit quelques voyageurs, du sang de buffle, car cet animal n'existe point au Japon ; ce* n'est pas non plus du jus de bœuf, mais un mélange de froment, de dolic et de sel, qu'on laisse fermenter dans un vase enfoui sous terre, et que l'on fait cuire ensuite pour le conserver.
La propreté des Japonais est exquise, nous avons
eu déjà occasion de le remarquer. Elle se montre partout, dans leurs maisons, dans leurs vêtements, ainsi que dans leurs repas , où elle les dédommage de leur frugalité.