‹ Le Japon contemporainChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Importance sociale et condition des femmes au Japon. — Leur responsabilité. — Leur courage. — Les demoiselles d'honneur. — La visite annuelle. — Goût des Japonaises pour la lecture; le roman moral.

Contrairement à la coutume de tout FOrient, les femmes ont, au Japon, une véritable importance sociale. Celte assertion est suffisamment confirmée par leur admission héréditaire au trône des mikados, le rang honorifique le plus élevé. On verra plus loin , quand nous parlerons des historiens du Japon, dans l'héroïne Zingou, un échantillon de leur aptitude politique et gouvernementale, comme l'histoire en fournit un grand nombre dans les annales impériales. Les Japonais donc n'ont qu'une femme légitime, et ne la tiennent point enfermée, comme le font les Chinois et le plus grand nombre des autres peuples de l'Asie. Mais cette importance

sociale a quelquefois de rigoureuses compensations.

Ainsi, ce qui ne conviendrait certes pas à la plupart de nos dames françaises , une femme est ici responsable de son mari. A-t-il des dettes? Lui plaîtil de passer le Quiévrain japonais? Madame ira visiter le Clichy oriental , rigoureux ergastulum de cette Rome pacifique ! A-t-il commis un délit ou un crime? Mérite-t-il la mort? S'est-il soustrait par la fuite ou par la séquestration aux poursuites de la justice ? Son associé conjugal doit donner satisfaction à la société outragée et subir la peine du jugement, fût-ce l'exécution capitale.

Pendant les persécutions religieuses, plusieurs ont souffert courageusement le martyre pour leurs maris et montré une énergie qui repoussait avec mépris tout adoucissement et tout signe de pitié.

Parmi nos sociétés les plus civilisées il n'y en a pas où les femmes soient entourées de plus de respect et de considération. Qu'un prince, et il y en a beaucoup, ou qu'un seigneur de la cour se marie , il se livre , pour cette circonstance, à des profusions immenses , fait bâtir pour sa nouvelle épouse des palais, lui constitue un train de maison conforme à sa qualité et à sa fortune , lui donne au moins cent , quelquefois deux cents femmes de suite , lesquelles ne peuvent avoir aucun rapport avec les personnes du dehors. Les demoiselles d'honneur sont divisées par bataillons de seize au moins, ayant

chacun une dame de service pour le gouverner. La couleur des vêtements sert à distinguer ces différents corps féminins. L'un aura la robe rouge avec des rubans verts ; Vautre, la robe verte avec des rubans rouges. Toutes sont personnes de rang et de fortune, d'une éducation recherchée , de manières nobles et distinguées. Leurs parents les engagent ainsi pour quinze ou vingt ans , et même pour la vie ; mais T quand elles sont en âge de se marier, leur maître , si elles le désirent, les unit à quelque gentilhomme de sa suite , chacune selon sa condition.

Lorsque les grandes dames vont , ce qui a lieu une fois l'an , faire à leurs parents la visite solennelle , c'est avec un appareil, une pompe extraordinaires. Quarante ou cinquante dames d'hoilneur , portées dans de magnifiques palanquins semblables à nos anciennes litières , mais beaucoup plus riches et mieux ornés, forment le cortège. Ce n'est qu'or et peintures exquises, au dedans comme au dehors , et les femmes de chambre vont à pied le long des voitures , d'un air grave , sérieux et modeste.

Les femmes japonaises, différant en cela des Chinoises, aiment beaucoup la lecture. Aussi leur bibliothèque se compose-t-elle d'un assez grand nombre de volumes dont fait invariablement partie une espèce de roman historique dans lequel est racontée la fin déplorable de Nisiono-

Kisaki, épouse d'un mikado des temps anciens. Cette princesse avait été convaincue d'adultère. C'est, à ce qu'il paraît, une suivante de cetle malheureuse qui a écrit le récit plus ou moins poétisé de ses aventures; et les maris ne cessent de le faire réimprimer de siècle en siècle pour l'instruction et l'édification de leurs épouses.

Un autre ouvrage regardé également comme indispensable aux dames, est intitulé : Kouréi-kési- Foukouro. Des trois mots dont ce titre se compose, Kouréi signifie mariage, Kési, semence de pavot, et Foukouro, sac. Le pavot, d'où, comme chacun sait, on extrait de l'opium, est pris ici comme signe de fécondité, tant à cause de la quantité du grain qui se trouve dans ce narcotique que des propriétés spéciales de son essence. Ainsi donc, la suscription de ce livre peut se traduire de cette manière : Mariage et Fécondité.

Vêtements des femmes japonaises.

On ne peut rien se figurer de plus riche que le costume des dames japonaises. Leur coiffure est négligée , à la vérité , mais elle n'est pas néanmoins dépourvue de coquetterie. La réputation du luxe

oriental n'a rien d'exagéré en ce qui concerne le Japon. Si les hommes sont vêtus, comme en Chine et en Perse , comme dans l'Inde , de tissus d'or et de soie, les femmes ne le leur cèdent en aucune manière , et leur élégance vaporeuse de crêpe , de mousseline et de broderie, s'accorde avec l'éclat sévère du costume masculin. Les robes d'été sont très-légères; celles d'hiver sont chaudement garnies d'ouate de soie ou de coton.

C'est,» comme on le sait, par le grand nombre de robes que se distinguent le goût et la richesse. Ce nombre peut aller à cinq, dix, et même vingt. Le voyageur n'en sera pas surpris lorsque, les touchant , il verra qu'il ne lui serait pas impossible d'en mettre deux ou trois dans sa poche ; car toutes ces robes ensemble peuvent peser quatre ou cinq livres. Nos tulles de soie, nos plus fines mousselines des Indes , nos gazes les plus légères ne peuvent donner qu'une faible idée de l'aérien presque insaisissable des robes de cérémonie des grandes dames du Japon. Celle de dessous tient lieu du vêtement indispensable chez nous; seulement elle est unie de couleur, blanche ou bleue.Le seul moven d'attacher les robes est une ceinture fort large et assez longue pour faire au moins deux fois le tour du corps. On la noue avec deux boucles et deux bouts flottants. Ce nœud doit être très-grand. Les jeunes filles le portent derrière la taillé, et les femmes mariées sur

le devant. Les hommes, qui ont aussi la ceinture, y mettent différents objets : leur sabre (tous les Japonais en ont un, les grands personnages en ont deux), leur éventail , leur pipe , leur sac à tabac et leur boite à médicaments. Les robes des hommes et des femmes sont très-échancrées de la poitrine, et , pour les uns et les autres , le cou reste nu sans cravate ni fichu.

Puisque nous avons parlé de pipe, il ne sera peut-être pas inutile d'ajouter que les dames aussi en font usage ; car, depuis l'arrivée des Portugais, eette habitude s'est introduite , et les Japonais cultivent maintenant la nicotiane, dont on fait le tabac ordinaire. Ils lui ont conservé le nom de tabacco. Les pipes sont, comme en Chine, excessivement petites.

Les manches de la robe sont fort larges, et, pour les jeunes filles, d'une telle longueur, qu'elles vont presque jusqu'à terre. Mais les Japonais, à leur tour, si quelquefois nous rions d'eux, riraient bien de nous s'ils nous voyaient passer notre temps à l'arrangement minutieux de notre grande toilette. Nous avons ici, pour les dames, les robes ajustées, serrées, ne faisant pas un pli sur le corset bien tendu, et soigneusement lacées, tout cela au moyen d'œillets imperceptibles, d'agrafes non moins microscopiques et d'épingles meurtrières. Le pied , la main sont aussi emprisonnés , grâce au ferret, aux

(Billets et aux boutons. Pour la coiffure, c'est le même embarras d'épingles et de cordons. Les messieurs sont-ils plus heureux? Ne leur faut-il pas un nœud gracieusement tourné pour le col ou la cravaté î Ne s'y ajoute-t-il pas des épingles, comme s'ils voulaient porter les armes du sexe féminin? Leurs habits ne doivent-ils pas être collants? Et la maison Longueville n'est-elle pas appelée à modeler leur corps dans la batiste?

Si une dame japonaise met vingt robes à la fois , elle peut , depuis la première jusqu'à la dernière , les entrer toutes d'un seul coup. Cela ne revient-il pas à être bien moins embarrassant et bien plus simple que la- multitude de petits affiquets empesés et crinolines de nos dames d'Europe? Et, pour les hommes qui ne portent qu'une robe ou deux avec la tunique, n'est-ce pas plus tôt fait que de passe** l'une après l'autre ces parties du vêtement qui doivent faire un tout? Ainsi donc, les Japonais, pendant le seul temps de le dire , s'habillent et se déshabillent aussitôt. Us dénouent leur ceinture, laissent tomber leurs manches , la robe de même , et tout est dit.

Les femmes japonaises portent, nous l'avons dit, une large ceinture. Ce complément de leur costume n'est ni moins riche ni moins orné que le reste. Ce sont des broderies d'or ou d'argent, des perles ou des pierreries. Au lieu de pendants

d'oreilles ou de boutons, elles ont ce qu'on appelle des créoles en perles des plus recherchées et garnies d'un travail délicat. Le caraco ou plutôt le paletot féminin n'est pas inconnu dans ce pays. Il trouve sa place entre les différentes robes et suivant la température. Mais c'est principalement au par-dessus ou à la dernière robe, la plus longue, formant une queue.de quelques pieds, que se reconnaît le rang de la personne qui la porte.

Riche ou pauvre , homme ou femme , chacun a son éventail plus ou moins brillant et façonné. Les femmes de tout rang vont la tête nue, dehors comme à la maison. Elles ont cependant pour l'hiver, dans les grands froids, une coiffure gracieuse et originale, qui consiste en une sorte de bonnet en ouate de soie blanche , couvrant le devant de la tête , relevé sur les côtés et s'attachant sous le menton.

Les hommes vont aussi tête nue ; et, pour se garantir les uns et les autres des brûlants rayons du soleil, tous ont recours au parasol. S'agit-il d'un personnage de haut rang, ce sont des pages qui en couvrent sa noble tête. Celui des dames a la forme singulière d'un parapluie à moitié fermé, dans lequel la personne entre ainsi que dans un entonnoir renversé. Pourvu d'une certaine flexibilité, il s'y trouve à la hauteur des yeux comme une petite fenêtre garnie d'un tissu léger laissant pé-

nétrer l'air et le jour. L'Européen, s'il ne voit qu'en dessin cette figure étrange d'une femme couverte d'un éteignoir, dont un page ou un valet dirige le gouvernail, ne sera certainement pas maître d'éprouver une bonne et sincère envie de rire ; mais , au contraire, dans un pays où ces usages sont en vigueur et où ils se pratiquent, comme tant d'autres qui pourraient nous sembler ridicules, avec un sérieux imposant ; dans l'ensemble, dis-je , presque harmonieux à force d'être homogène, d'une civilisation dont tout révèle l'ancienneté par le poli, il regardera surpris , mais non scandalisé, marcher cet autre monde sans pouvoir dire au juste s'il a tort ou raison d'être ainsi.

Femmes mariées et jeunes filles du Japon. — Femmes libres.

— Répudiation , adultère ; histoire de la princesse de Firato.

— La femme répudiée.

Dans les rues et les maisons du Japon , l'étranger, à part les dents noires et le nœud des ceintures , distinguera facilement, au fard, les jeunes filles des femmes mariées ; car ces dernières- en font un usage excessif et se rougissent surtout les lèvres, qui, lorsque la couche est un peu forte, prennent une teinte violette : c'est , à leurs yeux ,

\\k LE JAPON CONTEMPORAIN.

une grande beauté. Ce rouge est extrait de la fleur du carthame vulgaire.

On trouve au Japon, relativement aux mœurs, une facilité saint-simonienne que Ton peut dire presque inhérente à toutes les vieilles civilisations. Ainsi , par exemple , chez nous , les unions illégitimes ont pris il y a trente ans à peine une extension inattendue. U en est de même des mariages que Ton peqt appeler risqués, et qui sont devenus très-fréquents. Au Japon , tout cela est régularisé d'une façon beaucoup moins aventureuse. D'ailleurs, les parents qui ont plus de filles qu'ils ne désirent, les engagent, dès qu'elles ont atteint l'âge de quatre pu cinq ans , pour faire , auprès des élégantes courtisanes de l'empire, en qualité d'esclaves, un savant apprentissage. A quinze ou seize ans, on leur donne, avec beaucoup de cérémonie, le titre de femmes libres. Il ne faut pas croire qu'elles soient vouées par là à un scandale perpétuel. Il n'en est rien; car la plupart du temps ces hétaïres modernes trouvent parmi les visiteurs du harem un excellent parti pour un bon mariage.

Les hommes du peuple seulement, et non les nobles, ont le droit de répudiation. Cette réserve est justifiée par la possibilité qu'ont les grands seigneurs d'avoir dans leurs maisons, autant qu'il leur plaît , des épouses de second rang, ou concubines, dont la femme légitime reçoit comme siens les en-

fiants. Les Japonais recherchent peu l'argent dans leurs mariages, de peur, disent-ils, que leurs dames ne deviennent insolentes ou fières des biens qu'elles auraient apportés , et aussi de peur qu'elles ne leur en fassent des reproches. Pour compléter cette indépendance, la loi leur accorde le droit de les punir de mort ou de tourments quelconques pour des fautes légères. Une conversation à voix basse avec un homme, où toute autre action pouvant donner lieu à un soupçon d'infidélité, met immédiatement leur vie en danger. Cette règle devient de plus en plus rigoureuse à mesure qu'on monte dans l'échelle sociale. Les dames d'honneur, lés femmes de chambre y sont soumises, et une princesse de Firato ayant failli à cette loi, son mari la fit prendre avec deux demoiselles, ses complices, et les fit mettre dans trois coflres garnis de pointes de clous , où elles durent attendre une mort qu'il n'est pas possible de mériter.

La femme répudiée n'a de refuge que dans la mendicité. Quel que soit le motif de son renvoi, elle doit aller la tête nue, et le voyageur la trouvera sur son passage lui tendant pitoyablement la main pour recevoir quelque aumône.

Mariages. — Présents du fiancé ; le médiateur ; catalogue ; récépissé. — Trousseau , sa composition. — Contre-présents de la fiancée.

Il existe au Japon deux manuels ou formulaires pour les cérémonies nuptiales : l'un, le Tomé-Tori- Tiofo-ki , destiné aux personnes de distinction ; et l'autre, le Kési-Fou-Kou-ro. C'est d'après ce dernier, formant deux volumes à l'adresse des cultivateurs, des artisans et des marchands, que nous allons d'abord faire la description des mariages, et nous continuerons par les usages suivis dans les unions matrimoniales des grands personnages. Il s'agit donc seulement ici des trois classes que nous venons de nommer; et l'on verra, en comparant leurs cérémonies à celles qui sont pratiquées en Europe, à quel degré les Japonais des plus humbles conditions portent la politesse et l'observation des convenances.

Un des points les plus importants de l'étiquette consiste dans les présents que le futur. doit offrir aux parents de sa fiancée. Ces cadeaux se composent de onze, neuf, sept ou trois articles, selon la fortune de l'époux. Ce sont des pièces d'argenterie ou de monnaie , des rouleaux d'étoffe de couleurs

et de natures diverses, des paquets de ouate de soie , des touffes de nost's (sangsues de roche desséchées), des peaux de chats marins, des pieds de lentille marine , deux ou trois couples de canards sauvages, deux brèmes sur un plateau et deux jattes de saké.

Le messager chargé de ces présents les range avec soin dans un local préparé dans la maison de la fiancée. Il les place sur des plateaux de bois vernis, avec ou sans support, suivant la fortune des familles. .Ce messager est toujours accompagné du médiateur : c'est ainsi qu'on appelle l'ami commun qui a préparé le mariage. Celui-ci adresse aux parents de la jeune fille le discours obligatoire qui

suit : « Un tel est extrêmement flatté de ce qu'un tel accorde sa fille à son fils. Par cette raison , il lui envoie ce présent pour témoigner qu'il lui souhaite une santé durable. »

Le domestique qui reçoit les présents les vérifie d'après un catalogue qui, les accompagne , absolument comme les factures que nos négociants ajoutent à leurs expéditions. Il annonce à son maître qu'il n'y manque rien. Messager et médiateur sont alors conduits dans une chambre où les attend un repas copieux , les mets étant toutefois choisis suivant leur rang. Les porteurs sont régalés de thé et de tabac à fumer.

Si le messager ou le médiateur est d'une con-

dition supérieure , le maître de la maison va le recevoir. Il lui remet un récépissé qui répète la liste des présents et qui finit ainsi : « Les présents relatés ci-dessus ont été reçus en bon état par un tel , qui souhaite aussi une santé durable à un tel. »

Trois jours après, les représentants du futur reçoivent tous un contre-présent , dont la valeur est proportionnée à ce qui a été offert par lui. Le messager , le mieux partagé , est ordinairement gratifié de deux pièces d'argenterie , d'un rouleau d'étoffe pour un manteau de cérémonie , et de dix mains de beau papier. Le conducteur a, pour sa part, dix petites pièces d'or et cinq mains de papier de qualité inférieure, et chaque domestique trois rouleaux de monnaie de cuivre et une main de papier commun.

Le trousseau de la fiancée se fait chez les parents. 11 se compose de longues robes de soie ouatées pour l'hiver et de cinq toilettes pour les cérémonies nuptiales, la première à fond blanc brodée d'or ou d'argent , et les autres de couleur. Les robes des femmes de distinction sont en étoffes très-précieuses, souvent à carreaux. Leurs robes d'été sont en grand nombre. On y ajoute des nattes, des couvertures, des gants, des tapis, des rideaux de lits, des coiffures de soie , des ceintures, des serviettes et une couverture pour le fond de la

chaise à porteurs , puis encore un sac contenant un mélange de froment, de son et d'herbes sèches dont on se sert pour la toilette. Un portefeuille , le santok , contient un paquet de cure-dents, quelques tresses d'un cordon mince en papier employé pour attacher les cheveux , un miroir et une petite boîte à médicaments. Une autre partie du trousseau consiste en provisions de papiers assortis, d'instruments de musique , d'aiguilles , sans compter une écritoire et de la composition de kani pour se noircir les dents.

Ce dernier usage, répandu dans beaucoup de contrées d'Asie, existe au Japon en particulier pour les femmes mariées. Quelques-unes même attendent la première grossesse pour se donner ce luxe; d'autres l'adoptent aussitôt qu'elles sont fiancées. Il y a plus encore : dans quelques provinces, les Japonaises, d'une figure généralement agréable, mais extrêmement pâle , comme celle des femmes de la Chine , trouvent original de se la gâter par une mutilation, étrange mode qui consiste dans l'extirpation totale des sourcils. Cet épilement , comme dans d'autres localités la noircissure des dents , est le signe de l'état conjugal.

Parmi les divers objets de bimbeloterie qui figurent dans le trousseau, il se trouve deux petites poupées, un chat en carton et un petit sabre à fourreau blanc, enfermé dans un sac,

que les Japonais considèrent comme un moyen de défense contre de prétendus esprits malins et contre les miasmes dangereux. Les hommes attribuent la même propriété aux sabres qu'ils portent toujours à la ceinture, bien moins pour repousser un agresseur que pour combattre les maléfices.

Les contre-présents de la fiancée, souvent rendus à sa famille après le mariage, sont toujours en rapport avec les cadeaux qu'elle a reçus. Ils consistent en paquets de monnaie d'or, d'argent et de cuivre, et en différents petits meubles. Chaque paquet est orné d'un morceau de nosi , et entouré de cordons symboliques et complimenteurs dont l'étiquette a fixé la forme et la couleur. Chaque boîte ou cassette contenant des présents est enveloppée d'un sac de toile verte ou bleu foncé armoriée, avec une touffe de nosis à la fermeture.

Transport du trousseau à la maison nuptiale. — Rôle emblématique du papillon au Japon; le papillon mâle et le papillon femelle.

Lorsque tous ces contre-présents sont ainsi préparés , le médiateur et son épouse sont prévenus , et l'on choisit un jour propice pour transporter

le trousseau à la maison du fiancé. Le catalogue en est exactement dressé et exposé sur un plateau de bois verni. Le médiateur est chargé de la réception. Les messagers et porteurs sont rassasiés de saké, d'une soupe particulière qui ne se fait qu'en ces occasions, et récompensés selon la valeur des objets. Puis, le jour même, les noces sont célébrées, mais sans le ministère d'aucun prêtre. C'est une simple servante qui va prendre la fiancée chez ses parents. Une dame de compagnie, désignée pour la circonstance, reçoit cette messagère, et le festin d'adieu est aussitôt servi.

Chez nous, le papillon est l'emblème de l'inconstance. Il n'en est pas de même au Japon. 11 y est celui de la fidélité , comme pour nous les tourterelles sont le symbole de l'amour durable et partagé. Mais, voyant le papillon voltiger de fleur en fleur, nous nous sommes habitués à dire :

« Léger, inconstant comme un papillon. >» Les Japonais sont allés plus au fond des choses. Us ont pénétré dans le sanctuaire intime de la vie privée de cet insecte multicolore , un des plus jolis ornements de l'histoire naturelle et des musées. N'aurions-nous pas pris trop au matériel le sentiment d'amour, la véritable tendresse, que nous confondons avec l'appétit? De cette versatilité de goût pour la nourriture du corps, qui caractérise ce charmant petit insecte, nous avons conclu que le papillon

n'aimait que les fleurs, et qu'il en aimait beaucoup. Nous devrions rougir de honte ! Au Japon, comme dans la science occidentale, on a remarqué que les papillons yolent toujours deux à deux , et que le mâle et la femelle terminent leur existence dans une union amoureuse.

Voilà pourquoi les papillons président aux unions * conjugales chez les Japonais, qui les considèrent comme l'emblème du joug qu'imposent les douces chaînes de l'hymen, et pourquoi, à commencer par le festin d'adieu qui a lieu chez la fiancée , et pendant toute la cérémonie, deux jeunes filles, portant le titre, l'une de papillon mâle, l'autre de papillon femelle , servent aux convives l'inévitable saké dans des carafes ou des théières élégantes, ornées d'une figure de papillon 1 .-

Ces carafes sont très-élargies du goulot j et la distinction des sexes se marque par le genre des plantes qui sont peintes sur le vase. Pour le papillon mâle ce sont des chatons ou fleurs mâles du sapin, tandis que le vase femelle est décoré de feuilles de sapin et de trois citrons du pays, fruits qui tiennent du limon et de l'orange.

L'anse des théières porte également un papillon

1. Chez les Grecs, vfyçti signifiait épouse > et vuhçîqç, époux. Lé premier de ces mots voulait dire aussi papillon. On voit par la quelle conformité eiiste à cet égard entre les idées des Japonais et celles des anciens.

peint sur papier pelure d'oignon, et, en outre, neuf cercles de cordons blancs. Ce nombre est considéré au Japon , de même qu'il Tétait par les pythagoriciens et les adeptes de la cabale , comme le plus parfait , parce qu'il est composé de trois fois trois.

Les jeunes filles qui jouent ce rôle de papillon portent des robes traînantes dont elles relèvent élégamment la queue en marchant. Elles sont coiffées d'une façon particulière, rejetant derrière la tête , comme la mariée et sa dame de compagnie , une

très-longue chevelure, lissée et nattée avec soin. Le papillon mâle marche le premier, remplissant la coupe des convives ; le papillon femelle le suit toujours, mais en se tenant constamment à sa gauche.

Préparatifs chez le fiancé. — Arrivée des personnes de la noce ; amulette de la mariée; son costume.— La, scène des mortiers. — Réception de l'épouse ; la lanterne.

Tout est prêt chez: le fiancé. On a disposé des tasses à thé, des cabarets et tout ce qui est nécessaire pour fumer, des plats, des jattes, des théières, des quantités de bougies sur des flambeaux de toutes grandeurs.

Les personnes de la noce arrivent dans leurs

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norimonos. C'est d'abord la femme du médiateur,' ensuite la fiancée, qui a toujours grand soin d'avoir dans sa chaise à porteurs une espèce d'amulette nommée mamori. Ce sont des images de divinités, en or, en argent ou en quelque autre métal. Vient après le père de la fiancée. Le médiateur les a précédés. On ne manque pas d'allumer un grand feu à la porte de la maison des parents de la jeune fille, aussitôt qu'elle l'a quittée. Cette coutume remonte à un fait célèbre de la mythologie japonaise : la dispute entre le Soleil et la Lune.

La fiancée est vêtue d'une robe blanche, non comme symbole de pureté, mais parce qu'au Japon, ainsi que chez les peuples de l'antiquité, le blanc est signe de deuil, et que l'on regarde la jeune fille comme morte pour sa famille, du jour où elle va appartenir à son époux. Sa tête est donc entourée d'un long voile, et tout son aspect rappelle celui de nos religieuses. De chaque côté de la maison conjugale, un vieux serviteur et une vieille servante sont occupés à piler des gâteaux de riz. Aussitôt qu'ils aperçoivent le norimono de la fiancée, ils font mouvoir les pilons de toutes leurs forces, en s'écriant : « L'homme mille ans , et la femme dix mille ans ! » C'est là un souhait de longue vie pour les nouveaux époux. Dans sa forme tout à fait biblique , il est fondé sur une croyance japonaise d'après laquelle il existerait une espèce de grue

vivant mille ans , et une sorte de tortue en vivant dix mille.

Lorsque le norimono de la fiancée est arrivé entre les deux mortiers, le vieillard verse sa mouture dans le mortier de la vieille, et ils se mettent à piler ensemble avec un redoublement d'activité. On recueille les débris des gâteaux réduits en pâte , et Ton en fait d'abord deux grands gâteaux réunis l'un à l'autre, que Ton conserve avec soin. Les miettes qui restent sont mêlées dans la soupe destinée au repas de noces, et un plateau, portant la représentation exacte de la scène des mortiers, est un des principaux ornements de la salle du festin.

Le fiancé vient en habits de cérémonie recevoir sa jeune épouse. Il pose légèrement sa main gauche sur le bâton du devant de la chaise , et la fiancée lui tend, par la petite fenêtre qui se trouve de ce côté, un sac contenant l'image de sa divinité favovorite. Le marié prend cette idole et la remet à une servante chargée de la faire suspendre dans la pièce où aura heu le banquet.

Devant la fiancée se porte une lanterne allumée et peinte à ses armes. C'est alors seulement que l'époux est censé voir la jeune fille pour la première fois. Anciennement, cette entrevue était véritablement la première, et il arrivait quelquefois des ruptures par suite de cette épreuve décisive.

Alors la fiancée était renvoyée et le mariage suspendu. Mais aujourd'hui on fait en sorte que ce scandale, qui jetait les familles dans un trouble affreux, ne puisse plus se produire. D'ailleurs, l'usage de la fatale lanterne n'existe pas dans les plus hautes classes ; on ne s'y sert même pas de médiateurs, les mariages étant toujours arrangés lorsque les enfants sont encore en bas âge. L'époux, du reste , a la bonne part , et , si son union ne le satisfait pas, il petit s'en consoler en prenant autant de concubines que bon lui semble. Dans les classes inférieures aussi , cet usage n'est pas tout à fait inconnu, et l'épouse légitime adopte avec empressement les enfants issus de ces unions additionnelles, parce que la considération qu'on lui accorde est en proportion du nombre des enfents dont elle est la rpère naturelle ou adoptive.

Une des compagnes de la fiancée la conduit dans l'appartement où se célèbre la noce. Le fiancé s'y rend de son côté. Dès qu'ils sont assis, une servante leur présente successivement une jatte remplie de saké. C'est une forme de compliment de bienvenue. Les époux remercient par une inclination de tête, mais ne boivent pas. Alors la jeune fille qui représente le papillon mâle place les carafes symboliques devant la fiancée. Le papillon femelle les reprend quelques instants après pour aller les remplir dans une chambre voisine. On boit souvent le

saké chaud; mais toutes les autres boissons sont servies froides dans cette cérémonie , qui est en même temps celle des fiançailles et celte du mariage * L'engagement matrimonial se fait entre l'époux et l'épouse , en se levant et en buvant trois fois tour à tour chacun dans la tasse de l'autre.

Union conjugale chez les grands personnages. — Tables des festins , les mets. — Le saké ; le thé vert ; engagement de parenté.

Chez les grands seigneurs, le mariage se pratique de même, mais avec quelques modifications. Par. Une curieuse similitude, on retrouve dans la haute noblesse japonaise une institution bien connue de l'antiquité classique , et qui même, un peu changée, s'était transmise au moyen âge. Les Romains avaient leur paranymphe. C'était un jeune garçon qui accompagnait la mariée chez son conjux. Dans les temps postérieurs, ces fonctions, conservées dans les familles souveraines, appartenaient au seigneur désigné pour conduire la princesse qui se mariait, de la cour de son père à celle de son époux. Eh bien ! dans l'aristocratie de l'empire du Soleil , le paranymphe c'est une dame qui veille attentivement à ce que la fiancée ne néglige aucun

point de l'important cérémonial du mariage. Par ses soins, Irois lasses sont placées Tune par-dessus l'autre sur un trépied. La. fiancée prend celle de dessus, la tient dans ses deux mains, y fait verser un peu de saké dont elle goûte à peine, mais à trois reprises, et tend ensuite -la tasse à son fiancé, qui boit de la même manière. Cette cérémonie se répète exactement pour les deux autres tasses, qui sont replacées avec la première dans Tordre inverse de celui qu'on avait suivi auparavant, c'est-à-dire là première dessous. Chez les gens du peuple, il n'y a que deux tasses, et c'est le papillon mâle qui présente le trépied aux époux.

Près des personnes de la noce brûle un cierge en forme de cône allongé et renversé. 11 ne faut pas, dans cette circonstance, que les bougies soient jamais mouchées, ce qui se fait ordinairement : cela porterait malheur. Lors donc que la mèche en est trop longue, elles sont immédiatement renouvelées.

Les mets du festin sont servis dans des plats couverts ayant la forme d'écuelles. Au lieu de nos surtouls de desserts, on place sur les tables des plateaux ornés de figures symboliques d'arbres et d'animaux. Tout cela est très-gracieusement arrangé et entouré de sucreries et de friandises. On sert ensuite diverses sortes de poissons, des légumes, du riz assaisonné de plusieurs manières, des con-

combres confits dans de la lie de saké. A chaque convive sont offertes de petites écuelles plates et à couvercle garnies de différents mets. Puis c'est le tour d'un grand plateau de crèmes et de gelées ; après quoi viennent des terrines ou petites soupières couvertes, contenant une soupe faite avec de la chair de canard sauvage, des sangsues de roche, des poissons et des légumes autres que ceux déjà servis précédemment, et des jaunes d'œuf; enfin, sur une assiette, de petites sardines et des lentilles de mer.

Le saké est versé à cinq reprises, et chaque fois on fait circuler des hors-d'œuvre pour exciter l'appétit Ce sont des araignées marines cuites ; des hachis de homard disposés de manière à représenter ce crustacé; des poissons frais à la sauce de gin* gembre ; du hachis de bécassine imitant aussi la forme de cet oiseau, et des laitances de poisson.

Enfin, on verse aux convives des tasses de zinrak, thé vert broyé. Toute la vaisselle est en terre, pour être brisée , comme à la cour des mikados , où , comme je l'ai dit , on la renouvelle à chaque repas. Ces princes veulent montrer par là que , s'ils conservent à table , au milieu d'une civilisation raffinée , l'austère simplicité de leurs aïeux , ce n'est point par un vil sentiment d'avarice , et que , bien au contraire, pénétrés des devoirs qu'imposent le rang et la richesse» ils ne craignent pas la dépense.

Les Japonais donnait à la cérémonie que nous venons de décrire le nom Rengagement de parenté. D correspond, comme on voit, à nos fiançailles. Lorsque tons les assistants ont bn successivement dans une même coupe , dont le médiateur a dirigé la marche du bout de son éventail, tout se termine par des félicitations. Alors, les présents de la fiancée sont offerts à l'époux par une dame qui lui adresse en même temps des compliments. Ces cadeaux sont rangés sur des tables basses. Le médiateur, à genoux, lui présente un sabre avec des cérémonies particulières sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure.

vni.

Changement de toilette. — Banquet. — Présentation, du sabre . — Expressions dont il faut s'abstenir pendant la cérémonie du mariage.

La liste des présents étant remise au fiancé, il en prend lecture et fait des remercîments pour chaque objet. Lui, à son tour, il offre à sa fiancée deux robes faites à sa taille, l'une à fond noir, l'autre à fond rouge. Une des dames la conduit à son appartement et lui fait mettre ces nouvelles toilettes.

En ce moment, on apporte à chaque convié un plat soutenant une petite tasse de soupe, ainsi que deux plats, l'un en terre, l'autre en bois verni, con-

tenant, le premier, deux prunes salées, et le second, deux petites sardines sèches. Puis viennent des moules si grosses qu'il n'en tient que deux sur chaque plat, et qu'il n'en faut pas davantage pour la part d'une personne. Dans une chambre séparée, est dressée une table pour la fiancée et une de ses suivantes. On lui sert absolument les mêmes mets qu'aux autres convives, sauf qu'on y ajoute des plats de riz ayant la forme d'une écuelle renversée. Les autres suivantes sont encore servies dans une pièce à part.

Après le banquet, on prend du thé aussi fort que possible, et les parents de la fiancée se disposent à la quitter. Cette séparation a lieu après la présentation du sabre, qui se fait de la manière suivante. Cette arme, plus ou moins richement ornée, est déposée sur un plateau devant le père de la fiancée. Celui-ci la prend et s'avance vers le milieu de la salle. Le nouveau marié se rend au même point. Entre hommes de haute condition, cette offre et la réception se font avec des cérémonies très-minutieuses. Il y en a moins dans la classe inférieure. •

Si le beau-père est d'un rang moins élevé que celui du médiateur, c'est lui-même qui s'acquitte de cette partie essentielle de la cérémonie. Dans le cas contraire, lç médiateur est prié par lui de le remplacer. Il remet alors le sabre à cet intermédiaire officieux, sur un plateau, la poignée dirigée

vers sa maifr droite. Aussitôt que le porteur a commencé & faire quelques pas pour arriver auprès du fiancé, celui-ci le prévient en venant s'asseoir a,u milieu de la salle. Là, il reçoit l'arme sur le plateau. C'est en ce moment que les compliments et les démonstrations admiratives sur la beauté, le goût et la richesse du présent n'ont plus de bornes. Du reste, cette politesse extrême des Japonais est encore plus cordiale que cérémonieuse. Donner et recevoir sont un plaisir égal, lorsqu'un présent est accepté d'aussi bon cœur qu'il est offert.

Le présentateur s'agenouille, croise les mains en passant la gauche par-dessus la droite, prend le sabre sur le plateau que le fiancé a déposé après l'avoir reçu, et le lui présente des deux mains, la gauche se trouvant placée du côté de la poignée. Le fiancé reçoit ce cadeau avec les marques du plus profond respect, se retire dans une pièce voisine, ôte l'un des sabres qu'il portait à sa ceinture, et met à la place celui qui vient de lui être donné. En revenant, avant de s'asseoir, il adresse de nouveaux remerclments à son beau-père.

Dans quelques maisons, on présente tous les domestiques à la fiancée, afin qu'elle les reconnaisse ; et, après les noces, les parents de l'épousée envoient au mari leurs félicitations avec de nouveaux présents, consistant en tonneaux de saké,

poissons et touffes de nosis. Puis viennent encore des contre-présents, accompagnés de lettres de remercîment des mariés.

A leur départ de la maison conjugale, les parents de la fiancée ont été reconduits jusqu'à la porte extérieure par leur fille et les parents de l'époux. Des domestiques éclairent la marche avec des flambeaux. Là, le fiancé adresse une longue allocution aux membres de sa nouvelle famille.

Il y a diverses expressions des plus usitées dont il est défendu de se servir pendant la cérémonie du mariage, parce qu'elles sont regardées comme étant de mauvais augure pour le maintien de l'union entre les époux. Tels sont les mots : congédier, prendre congé, s'en aller, repousser, renvoyer, reprendre, changer, répudiation, inconstance, et plusieurs autres du même genre pouvant faire allusion à une rupture.

Assez souvent, le marié, après la célébration de cette fête, se rend la même nuit chez les parents de son épouse, afin d'y participer à la suite des réjouissances. Ses parents à lui, dans ce cas, viennent tenir compagnie à l'épousée, dont la famille envoie des domestiques en habit de cérémonie, portant d'élégantes et lumineuses lanternes , afin d'éclairer la marche en les reconduisant à leur demeure.

Chambre nuptiale ; les deux lits. — Les douze robes des douze mois. — Visites et divertissements.

La chambre nuptiale est meublée de deux lits entièrement pareils. Celui de la mariée est fourni par elle. Dès que ces lits sont préparés, elle est conduite au sien par une des femmes choisies pour la servir. C'est cette même femme qui introduit le marié auprès d'elle. Dans le mobilier de cette chambre se trouve toujours un plateau sur lequel on a placé le sanbo, plat couvert d'une pyramide de riz broyé, et deux tasses pour boire du saké froid.

Le papillon mâle et le papillon femelle n'ont point encore abdiqué leurs fonctions. Les deux jeunes filles, tenant à la main leurs carafes, remplissent une des coupes. L'époux boit le premier et présente la coupe à son épouse qui l'imite ; puis il boit de nouveau, la coupe est remise à sa place, et les demoiselles d'honneur se retirent.

Cette première nuit, une des femmes de confiance de la mariée couche dans une chambre voisine ; mais elle s'y introduit sans bruit, et l'on est censé ignorer sa présence. Le lendemain matin, après un demi-bain chaud, un déjeuner frugal est

servi aux nouveaux époux sur deux petites tables placées Tune auprès de l'autre. Pendant ce temps, un domestique et une servante du mari, assistés par les femmes de service de l'épouse, arrangent l'appartement dans lequel doit être placé le mobilier du nouveau ménage. Ce sont des étagères, des tables, des bureaux et d'autres meubles à compartiments. Les magnifiques robes du trousseau sont étalées sur de grands portemanteaux, d'où elles frappent les yeux par la richesse des étoffes, le goût et le luxe des ornements et des broderies.

Ce ne serait rien encore, si Ton ne pouvait en changer selon la saison. Aussi ces robes d'apparat sont-elles au nombre de douze, ce qui revient à dire qu'il y en a mie pour chaque mois de Tannée. Pendant le premier mois, la mariée porte une robe bleue brodée de tiges de jasmin et de bambou ; le second mois, une robe vert de mer à fleurs de cerisier et à carreaux. Le rouge clair est la couleur du troisième mois, pendant lequel les ornements sont des branches de saule ou de cerisier. La robe du quatrième mois est gris -perle. Le coucou étant un oiseau de bon augure conjugal chez les Japonais, un caractère hiéroglyphique de leur langue écrite , le japonais-chinois, ou, si l'on veut, le chinoisjaponais, représentant cet oiseau, est dessiné, peint ou brodé sur cette robe. Pour le cinquième mois, c'est un vêtement jaune terne, brodé de

feuilles d'iris et d'autres plantes aquatiques; le sixième mois, une robe orange clair, sur laquelle sont brodés des melons d'eau : ce dessin rappelle k saison des pluies , qui commence ordinairement dans ce mois-là. Le septième, la robe est blanche et mouchetée de kounotis : on appelle ainsi une fleur pourpre et en cloches, dont la racine laiteuse est très-recherchée dans la médecine; elle est regardée comme un excellent digestif, et les gourmets de l'Asie orientale l'assimilent aux nids si estimés de l'hirondelle salangane. Le huitième mois, la robe est rouge, parsemée de feuilles de mimosi ou prunier du Japon. Le neuvième mois, elle est violette , ornée des fleurs de la matricaire. Celle du dixième mois , à fond olive , représente des champs couverts d'épis moissonnés et interrompus par des chemins ou des sentiers. Le onzième mois, robe noire, brodée de caractères qui signifient glaces et glaçons, par allusion aux grands froids qui commencent à cette époque de l'année. Pour le douzième et dernier, robe pourpre, couverte de signes idéographiques de même nature , exprimant les rigueurs de l'hiver.

Trois jours après la cérémonie, la mariée va revoir ses parents, qui lui font l'accueil le plus somptueux. Ensuite elle rend visite à ceux de son mari; et, pendant le séjour qu'elle fait chez eux, ceux-ci envoient un nouveau présent à sa famille ,

en souvenir de cette entrevue. Deux serviteurs des deux sexes sont chargés de la reconduire à la maison conjugale.

Pendant les premiers jours qui suivent le mariage, les visites sont si nombreuses que la mariée est obligée d'avoir auprès d'elle une servante dont les fonctions consistent à l'empêcher de mourir de faim ; car les convenances ne lui permettent pas de manger devant les personnes qui viennent la voir. Cette servante choisit donc un moment opportun pour l'avertir qu'il est temps de se retirer dans une autre pièce , afin de prendre quelque nourriture. Les parents qui n'ont pu assister à la célébration du mariage n'en reçoivent pas moins des présents consistant en provisions de saké, de gâteaux de riz et de poissons.

Lors du départ de la nouvelle mariée de chez ses parents après cette visite dont nous avons parlé , ce sont encore, de leur part, de nouveaux présents, des comestibles, du saké, envoyés à l'époux. Quelque temps après, la jeune femme, accompagnée de sa belle-mère ou d'une proche parente âgée, va remercier chacune des personnes de qui elle aussi a reçu des cadeaux , et leur offrir quelque présent en retour.

Sept jours après l'accomplissement de toutes ces minutieuses mais réjouissantes cérémonies, l'époux et quatre ou cinq de ses amis intimes sont invités

par les parents de la mariée à un repas que le gendre leur rend un peu plus lard. La connaissance étant devenue plus complète, plus intime, une gaieté franche et vive anime ce festin. On y fait jouer de divers instruments de musique, et l'on s'y donne enfin tous les divertissements qu'autorise la circonstance.

Origine des femmes libres de Simonoséki.

Un événement bien singulier de l'histoire du Japon, à une époque de crise violente, donna lieu à une innovation que l'infirmité humaine oblige d'excuser. Dans la guerre civile qui survint au sujet de l'usurpation du siogoun sur le jeune empereur dont il avait la tutelle, celui-ci, menacé, poursuivi par le fer et le feu, s'enfuit avec sa cour, trèsnombreuse en dames et en prêtres attachés à son service. Dans cette fuite , sa nourrice et lui moururent noyés, dit-on, ou du moins disparurent. Les suivantes, arrivées à Simonoséki sans leur maître , se trouvèrent là dépourvues de tout moyen d'existence; elles y restèrent néanmoins, et gardèrent le nom traditionnel d'ioroutsi, que partagent encore, avec les douze concubines du mikado, les femmes libres de Simonoséki. La pieuse origine de

leur malheur et de leur dégradation fait que ces femmes sont entourées d'une certaine considération ; et il y a d'ailleurs dans ce monde à part des degrés au-dessous : tels sont les forteresses renversées et les huit konderyns '.

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