UNE PBOCÉSSION. — LES DANSEUSES
Mai.
Les maisons sont pavoisées, toute la ville est dehors, en promenade dans la poussière. Il est lûidi, les pièces d'artifice éclatent, et des fusées,
des pétards, des bombes, sortent, en papier colorié, que le vent gonfle et emporte, un coq, un canard, un dieu, un monstre, un guerrier, une femme ; parfois de longues traînées de ftimée noirâtre dessinent un gigantesque poulpe. C^est jour de fête, l'anniversaire du Mikado.
Il y a comme cela, au Japon, une vingtaine de fois par an, de grandes fêtes nationales qu'une population toujours avide d'amusements, de musarderies en plein air, célèbre, avec une gaieté inaltérable : fêtes des garçons, des filles, des pruniers, des pêchers, et surtout des cerisiers, des chrysanthèmes, des érables, etc.
Et je ne parle ni des cérémonies religieuses, shintoïstes et bouddhistes, ni des fêtes locales, qui sont innombrables.
Dis-moi comment tu t'amuses, je te dirai qui tu es. A le juger par ses fêtes, où il n'est pas de plaisir coûteux, où chacun s'en donne à cœurjoie, sans contrainte, le peuple japonais paraît doué du plus heureux naturel.
Une demi-heure de jin le long de la rivière, et j'arrive au bout de la ville, près du temple où se forme une procession dont on m'a dit merveille. Dans une vaste clairière ombragée de grands arbres, la foule circule, mange, bavarde et attend. Çà et là, des marchands forains dont toute la pacotille, étalée en un
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guiné d'un voile rejeté sur le dos, aux amples tuniques en forme de chasubles et de surplis, que borde du haut en bas un large ruban d'or.
De vigoureux porteurs assujettissent sur leurs épaules les lourds bâtons qui soutiennent des tabernacles à dessins de dentelle ; au fond brillent l'or et le cuivre des objets sacrés. La plupart des suivants ont un aspect misérable ; affublés de mauvaises robes blanches et coiffés à l'antique, ils tiennent des oriflammes et se placent à la file indienne, à droite et à gauche des personnages qu'ils escortent. Assemblage de splendeurs et d'oripeaux, image fidèle du temps féodal : le seigneur, le prêtre et le vilain.
Ils sont loin, déjà; sur le pont de bois jeté d'une rive à l'autre, leur théoriç se déroule interminable, et de cette multitude bigarrée le soleil fait jaillir des éclairs, noyant dans sa blonde lumière tous les détails choquants et disparates. Au milieu de ce ravissant paysage, oasis de verdure que coupe, tout là-bas, au dernier plan, la ligne sinueuse des montagnes, c'est une chevauchée d'hommes d'armes et de religieux, étendards et banderoles au vent, c'est la résurrection subite, émouvante d'un passé qui, ce soir, retournera à la tombe (lisez : au vestiaire), pour n'en plus sortir peut-être...