UNE PROCESSION. — LES DANSEUSES
Denx heures, et je n'ai pas encore déjeuné I Pour la première fois, les œufs sur le plat, les pommes de terre à l'eau et le rosbif de l'hôtel me paraissent succulents. J'occupe mon aprèsmidi à courir les magasins. Que de jolies choses, hélas inabordables 1 et avec quels gros soupirs de regret je vois défiler devant moi et remettre en place bronzes, broderies, laques, faïences et porcelaines, incrustations d'or et d'argent sur fer... Figurez-vous... Non, ne vous figurez rien, je ne veux pas raviver la plaie de mon cœur en vous parlant de ces merveilleux produits du travail humain. On ne peut d'ailleurs les bien apprécier que le carnet de Rothschild à la main et non pas un pauvre petit porte-monnaie de touriste qui a disparu honteusement, en présence de tous ces chefs-d'œuvre, dans les profondeurs de ma poche.
— Ce soir, vous serez consolé, me dit l'ami qui m'accompagne ; mais cette fois encore vous n'aurez que le plaisir des yeux.
Dans une grande salle rectangulaire, éclairée à l'électricité et tapissée de nattes fines et blanches, je vis s'avancer lentement le groupe
le plus charmant qu'ait jamais enfanté l'effervescente imagination d'un orientaliste.
Longues robes traînantes, brillantes de chamarrures d'or et d'argent, larges obi (ceintures) de nuances exquises, nouées entre les épaules en larges boucles retombant comme deux ailes du plus gracieux effet, coiffures compliquées, garnies à profusion de fleurs et de pendeloques que le moindre mouvement fait trembler sur leurs tiges flexibles, le tout s'harmonisantparjene sais quel miracle d'optique ; c'est bien la parure la plus gaie et la plus somptueuse à la fois qu'on puisse rêver pour ces petits êtres, poudrés et maquillés avec art, véritables poupées de luxe, mignonnes, mièvres et frivoles, qui babillent, rient, trottent, se dandinent comme une volée de perruches, mais les plus jolies du mondé.
Le chamisen (sorte de guitare à trois cordes) résonne sous le batchi des musiciennes. En même temps, leur chant s'élève, inégal, heurté, tour à tour suraigu et grave, coupé par instants de hoquets inattendus où la voix expire, mélopée confuse, incompréhensible, qui parfois éclate sur un rythme de fanfare vif et rapide ou, tout à coup ralentie et chevrotante, se traîne comme une lamentation.
Et sous la blanche clarté des lampes, dans un remous chatoyant d'or et de soie, les maïko